Hou la la ce roman, que j’avais lu au moment de sa parution en 2012 et dont il me restait un souvenir fort, mais peu précis ! Pour ce patchwork, je l’ai exhumé de ma bibliothèque, avec l’intention de juste le feuilleter. Eh bien je suis tombée dedans, au point de me retrouver en apnée de son début jusqu’à sa fin.

Brice, Emma, Blanche.

Brice entreprend de déménager.
Brice entreprend d’emménager dans la maison qu’ils ont choisi d’habiter, Emma et lui, avant que la jeune femme, journaliste de guerre, ne s’envole pour un reportage en Égypte.
Brice entreprend donc de déménager/emménager seul.

Je ne vous parlerai pas d’Emma. Si vous lisez ce roman (je vous le conseille vivement), vous comprendrez pourquoi. Vous parler de Blanche serait – et c’est malheureusement le cas de le dire – de la haute voltige.  Quant à parler de Brice, c’est décrire la lente et poignante plongée dans l’enfer psychique de cet homme.

Ce texte est un « coup de poing dans le cœur ». J’ai émergé de ses pages un peu groggy, sonnée par l’intensité, la profondeur, la densité du scénario.

Je n’arrive pas à vous en dire plus : je ne veux rien dévoiler, sauf  la sensation d’avoir dévoré ce livre comme un chocolat aux épices amères et pourtant sucré/salé comme une friandise à la saveur parfaitement équilibrée. Une pépite qui m’a fait voyager jusqu’au bout de la nuit, dont je n’arrive pas à croire que je l’avais enfouie, depuis six ans, dans un Carton de presqu’oubli.

Cartons, Pascal Garnier

Assis sur une cantine métallique qu’il avait eu bien du mal à fermer, Brice ressassait une comptine idiote dont il n’arrivait pas à se défaire : « Ma maison est en carton, pirouette, cacahuète… » Des cartons, il y en avait partout autour de lui, qui s’empilaient du sol au plafond, tant et tant que pour passer d’une pièce à l’autre il fallait se déplacer de profil à la manière des fresques égyptiennes. Cela dit, il n’y avait plus aucune raison de passer d’une pièce à l’autre étant donné qu’à part cette prolifération cubique, elles étaient tout aussi vides que le frigo et les tiroirs des meubles. Il était l’unique survivant de cette catastrophe naturelle et inévitable un jour ou l’autre qu’on appelle déménagement.

Passée la pire des nuits dans une chambre qui déjà ne lui appartenait plus, il avait dépouillé le lit de ses draps, couette, oreillers, et tassé le tout dans un sac Tati mis de côté la veille à cet effet. Après une toilette succincte histoire de ne pas étoiler le miroir de postillons de dentifrice, il se mit en devoir d’inspecter les lieux au cas où il aurait oublié quelque chose. Mais non, à part un bout de ficelle d’environ un mètre cinquante qu’il enroula machinalement autour de sa main, il ne restait plus ici que des impacts de clous ou de vis ayant servi à suspendre des cadres ou des étagères. Un bref instant il envisagea de se pendre avec le bout de ficelle mais y renonça. La situation était déjà suffisamment pénible.

Il lui restait une bonne petite heure avant que les Déménageurs bretons viennent porter le coup de grâce à dix ans d’une vie si parfaite qu’on aurait pu la croire éternelle.

En cette froide matinée de novembre il en voulut énormément à Emma de l’avoir abandonné, seul et désemparé, aux mains des déménageurs qui dans une heure, tel un vol de sauterelles, allaient mettre à sac l’appartement. Stratégiquement et moralement, sa position était intenable, aussi décida-t-il d’aller prendre un café en attendant la fin du monde.

Le quartier semblait déjà l’avoir oublié. Il ne croisa aucun visage connu si bien qu’au lieu de se rendre dans son bistrot habituel, il en choisit un dans lequel il n’avait jamais mis les pieds. Au-dessus du comptoir une pléthore d’étiquettes informaient la clientèle que le téléphone était réservé aux consommateurs, que l’utilisation du portable était vivement déconseillée, qu’il était prudent de faire attention au chien et que, bien évidemment, la maison ne faisait pas crédit. Un type aux cheveux teints en blond roux entra, lançant à la cantonade un joyeux : « Salut tout le monde ! » C’était une sorte d’acteur ou d’humoriste que Brice avait déjà vu à la télé. Pendant une bonne poignée de minutes il chercha en vain son nom et comme au fond cette quête aussi agaçante qu’inutile ne menait à rien, il se dit qu’il ne l’avait jamais su. Dans son dos la porte des toilettes dégageait une haleine de détergent et d’urine qui se mêlait à l’odeur du café et des cendriers froids. Une sorte de marée noire lui souleva l’estomac à la première gorgée d’expresso. Il jeta quelques pièces qui tourbillonnèrent sur le zinc et s’enfuit, col relevé, dos voûté.

Dans l’escalier il croisa monsieur Pérez, son voisin du dessus.
 — Alors, c’est pour aujourd’hui ?
— … Oui, j’attends les déménageurs.
— Ça va vous faire drôle de vivre à la campagne.
 — Sans doute un peu, au début.
— Et puis surtout dans votre situation. À propos, toujours pas de nouvelles de votre dame ?
— J’ai bon espoir.
— Tant mieux, tant mieux… Moi, la campagne j’aime bien, mais juste pour les vacances, sinon qu’est-ce que je m’emmerde ! Enfin, chacun ses goûts. Allez, bonne chance et bon courage pour le déménagement, c’est qu’un mauvais moment à passer.
— Bonne journée, monsieur Pérez.

Depuis un mois, Brice avait l’impression d’être atteint d’une grave maladie. Tout le monde lui parlait comme à quelqu’un qui va se faire opérer, avec cette fausse empathie des visiteurs d’hôpital. Cet abruti de Pérez partait au boulot comme tous les matins depuis des années et ce soir, après avoir fait ses courses chez ses commerçants habituels, il s’écroulerait, béat, une bière à la main dans son bon vieux sofa, devant son écran de télé, blotti au creux de ses habitudes, sûr de son immortalité. À cet instant, Brice aurait aimé être cet abruti de Pérez.

Les Déménageurs bretons se présentèrent avec à peine cinq minutes de retard mais ça lui parut une éternité tandis qu’il les attendait, accoudé à la fenêtre, en grillant cigarette sur cigarette. C’était un énorme camion blanc, une sorte de véhicule frigorifique. Bien évidemment, une BMW, ignorant les panneaux de la mairie qui réservait l’emplacement de telle heure à telle heure, avait été garée au mépris de toutes convenances en bas de chez lui. Les quatre Bretons (dont un seul l’était réellement, Brice l’apprit plus tard), ne mirent pas plus de cinq minutes pour déplacer la berline avec autant d’aisance que s’il s’agissait d’un vélo. Ignorant avec superbe le concert de klaxons dans leur dos, ils prirent tout leur temps pour s’installer là où on leur avait dit de le faire, montrant avec leur force herculéenne le plus profond dédain pour le reste de l’humanité. C’était un commando invincible, aux rouages parfaitement huilés, une troupe de mercenaires à qui Brice venait de confier sa vie. Il en était à la fois terrorisé et rassuré. Par prudence il ouvrit sa porte, de peur qu’en frappant dessus ils ne la dégondent.

Les contributeurs

ESCRIVAILLEURS GIFBelle moisson, cette semaine ! Ce roman mérite que l’on s’y penche. Vraiment. L’incipit est très bien construit. C’est étrange, il induit, mine de rien, une trame cataclysme, alors qu’on pourrait la croire légère… Pirouette, cacahuète… les escaliers sont en papier, les escaliers sont en papier …

PatchCathJulien/Le FictiologueAnne de Louvain-la-NeuveMartine/Écri’TurbulenteBibliothèque de BracieuxLaurence/Palette d’expressionsCarnets Paresseux

Le patchwork de PatchCath
Je l'aime beaucoup : 
en conservant la construction "bloc à bloc" des sept contributions, 
elle a structuré son texte en paragraphes très cohérents

Pas de la petite bière, ce fourbi ! Le plus dur à vider avait été le petit placard à balai sous l’escalier. Tout le monde vous le dira, les pièces à brol sont les plus compliquées. Il y avait là de quoi s’arracher les cheveux jusqu’à la racine.

Tout et n’importe quoi y avait trouvé la place qu’on donne à ces riens bons à jeter mais qu’on garde malgré tout. Des dragées de baptême, du vieux courrier, les tubes de dentifrice et le chocolat de réserve, trois caisses de produits ménagers, achetés sur son compte par Mona, l’aspirateur asthmatique, un balai usé jusqu’aux poils, des lavettes, des allonges de GSM, de la ficelle, les médicaments en vrac. Il décida de bannir définitivement de son vocabulaire l’expression « Ça peut toujours servir ». De son vocabulaire et de sa manière de faire.

Plus jamais, plus jamais, se jura-t-il, je ne garderai un quelconque objet devenu subitement obsolète. S’il ne sert plus maintenant, il ne servira pas plus tard. Mais une petite voix lui chuchota « Les boîtes que tu avais mis de côté il y a dix ans, t’as été bien content de les retrouver pour ranger les vis et les clous qui gisaient au fond du tiroir de l’atelier, non ? ». Alors, il reconsidéra sa pensée « je ne jetterai pas les objets qui peuvent toujours servir, à condition qu’ils n’aient été pas été programmés pour devenir inutiles ».

Il contempla une des étiquettes qu’il avait collées sur les cartons « instruments de cuisine » et il ajouta « mais pas lave-vaisselle »… De toute façon le carton était trop petit pour contenir le lave-vaisselle. Il eut alors l’idée de rester là, au milieu des cartons pleins et des pièces vides. Il se vit, Pharaon régnant sur un mastaba cartonné, songea qu’à part du monde la vie devait être douce, surtout avec des Oushebti assurant le ravitaillement. Alors, pourquoi rejoindre l’autre maison vide pour rejouer la même scène à l’envers, vider les cartons, emplir les tiroirs ? Il suffisait de ne pas répondre au coup de sonnette des déménageurs. Ceux-ci, gens pressés lâcheraient prise dès qu’ils auraient la conviction qu’ils pouvaient encaisser les arrhes sans le moindre effort. Et puis personne ne l’attendait là-bas. A l’inverse des cartons empilés, les murs affichaient le cadre des absences, les fenêtres, dépouillés des voilages, renvoyaient la lumière crue du jour finissant.  Chaque bruit, chaque son était amplifié par l’écho du vide environnant.

Brice regardait d’un œil critique l’état du lieu, il avait l’impression que les cartons accumulés résumaient sa vie, et que celle-ci était déjà partie ailleurs. Vivez suffisamment longtemps quelque part et vos fantômes continueront à hanter les murs.

Brice croyait s’apercevoir lui-même sur le papier peint, entre les taches claires des tableaux disparus ; il se devinait dans le gouffre qui avait pris la place de son grand lit ; même les moutons de poussière roulant sur le parquet étaient autant de signes qu’ici, il avait vécu, et qu’il ne subsistait désormais de son passage que des bribes infimes, des soupirs, du vide. Tout semblait s’écrouler autour de lui.

Il poussa un bref juron et décida que le mieux était encore de pleurer. Sans bruit et sans larme, c’était sa façon de faire. Pleurer de l’intérieur pour ne pas rajouter au naufrage de sa vie. Ce déménagement n’avait vraiment rien d’excitant décidément.

Devant lui il y avait juste l’amoncellement d’objets hétéroclites et bien inutiles. Derrière une tonne de regrets. Et plus loin il ne le savait pas encore. Tout était étiqueté, il était fier de lui et un peu las aussi. Mine de rien il en possédait des choses et des objets auxquels il tenait. Il avait fait du tri autant qu’il le pouvait et son cœur avait choisi. 

Il regarda une dernière fois par la fenêtre, la vue était belle… Il passa la porte et la ferma à clé. Il allait dormir une dernière fois chez des amis et sourit en descendant les marches car un petit air lui revenait « les escaliers sont en papier, les escaliers sont en papier »…

Mon patchwork
que je trouve beaucoup moins élaboré, 
alors que PatchCath et moi avons choisi
presque le même ordre

Pas de la petite bière, ce fourbi ! Le plus dur à vider avait été le petit placard à balai sous l’escalier. Tout le monde vous le dira, les pièces à brol sont les plus compliquées. Il y avait là de quoi s’arracher les cheveux jusqu’à la racine. Tout et n’importe quoi y avait trouvé la place qu’on donne à ces riens bons à jeter mais qu’on garde malgré tout. Des dragées de baptême, du vieux courrier, les tubes de dentifrice et le chocolat de réserve, trois caisses de produits ménagers, achetés sur son compte par Mona, l’aspirateur asthmatique, un balai usé jusqu’aux poils, des lavettes, des allonges de GSM, de la ficelle, les médicaments en vrac.

Il décida de bannir définitivement de son vocabulaire l’expression « Ça peut toujours servir ». De son vocabulaire et de sa manière de faire. Plus jamais, plus jamais, se jura-t-il, je ne garderai un quelconque objet devenu subitement obsolète. S’il ne sert plus maintenant, il ne servira pas plus tard. Mais une petite voix lui chuchota « Les boîtes que tu avais mis de côté il y a dix ans, t’as été bien content de les retrouver pour ranger les vis et les clous qui gisaient au fond du tiroir de l’atelier, non ? ». Alors, il reconsidéra sa pensée « je ne jetterai pas les objets qui peuvent toujours servir, à condition qu’ils n’aient été pas été programmés pour devenir inutiles ». Il contempla une des étiquettes qu’il avait collées sur les cartons « instruments de cuisine » et il ajouta « mais pas lave-vaisselle »… De toute façon le carton était trop petit pour contenir le lave-vaisselle.

A l’inverse des cartons empilés, les murs affichaient le cadre des absences, les fenêtres, dépouillées des voilages, renvoyaient la lumière crue du jour finissant. Chaque bruit, chaque son était amplifié par l’écho du vide environnant. Brice regardait d’un œil critique l’état du lieu, il avait l’impression que les cartons accumulés résumaient sa vie, et que celle-ci était déjà partie ailleurs.Tout semblait s’écrouler autour de lui. Il poussa un bref juron et décida que le mieux était encore de pleurer. Sans bruit et sans larme, c’était sa façon de faire. Pleurer de l’intérieur pour ne pas rajouter au naufrage de sa vie.
Ce déménagement n’avait vraiment rien d’excitant décidément. Devant lui il y avait juste l’amoncellement d’objets hétéroclites et bien inutiles. Derrière une tonne de regrets. Et plus loin il ne le savait pas encore.

Il eut alors l’idée de rester là, au milieu des cartons pleins et des pièces vides.
Il se vit, Pharaon régnant sur un mastaba cartonné, songea qu’à part du monde la vie devait être douce, surtout avec des Oushebti assurant le ravitaillement. Alors, pourquoi rejoindre l’autre maison vide pour rejouer la même scène à l’envers, vider les cartons, emplir les tiroirs ? Il suffisait de ne pas répondre au coup de sonnette des déménageurs. Ceux-ci, gens pressés lâcheraient prise dès qu’ils auraient la conviction qu’ils pouvaient encaisser les arrhes sans le moindre effort.
Et puis personne ne l’attendait là-bas.

Vivez suffisamment longtemps quelque part et vos fantômes continueront à hanter les murs. Brice croyait s’apercevoir lui-même sur le papier peint, entre les taches claires des tableaux disparus ; il se devinait dans le gouffre qui avait pris la place de son grand lit ; même les moutons de poussière roulant sur le parquet étaient autant de signes qu’ici, il avait vécu, et qu’il ne subsistait désormais de son passage que des bribes infimes, des soupirs, du vide. 

Tout était étiqueté, il était fier de lui et un peu las aussi. Mine de rien il en possédait des choses et des objets auxquels il tenait. Il avait fait du tri autant qu’il le pouvait et son cœur avait choisi. Il regarda une dernière fois par la fenêtre, la vue était belle… Il passa la porte et la ferma à clé. Il allait dormir une dernière fois chez des amis et sourit en descendant les marches car un petit air lui revenait « les escaliers sont en papier, les escaliers sont en papier »…

Cartons – Pascal Garnier
 Quatrième de couverture

cartonsRoman inédit, roman posthume, Cartons nous restitue toute la verve et tout le génie dramatique de Pascal Garnier. Ça commence par un déménagement – morceau de bravoure anthologique – qui d’une certaine manière est le sujet du livre : Brice quitte son appartement lyonnais pour une grande maison, entre un bourg et une route nationale. Mais il se retrouve sacrément seul, au milieu des cartons, dans cette vieille bâtisse où soufflent les mémoires mortes. Les évocations d’Emma, son épouse en reportage à l’autre bout du monde, l’attente d’un appel improbable, ou la rencontre avec Blanche, une étrange femme-elfe, sorte de spectre de l’enlisement provincial, ponctuent cette dégringolade dans l’enfer des cartons.

Cartons est un de ces chefs-d’œuvre sur le pouce dont Pascal Garnier possédait à merveille la recette : il y faut du style, un humour d’ébène et ce goût immodéré pour les drames humains. Voilà un roman qui se lit d’une traite tout comme une boisson forte avalée cul sec par un temps de chien.

Pascal Garnier
 Sa bio/bibliographie
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Pascal Garnier

Figure marquante de la littérature française contemporaine, Pascal Garnier (1949-2010) avait élu domicile dans un petit village en Ardèche pour se consacrer à l’écriture et à la peinture. Merveilleux romancier d’atmosphère, il excelle dans l’art du détail juste, du portrait en taille-douce et du dialogue plus vrai que nature – avec un humour ravageur. Pascal Garnier a reçu le Prix de l’Humour noir pour Flux, et le Grand Prix de la SGDL pour Chambre 12. Zulma a publié treize de ses romans, dont Comment va la douleur ?, la Théorie du panda ou Lune captive dans un œil mort, traduits dans une dizaine de langues.

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