Nous fûmes cinq. Quelqu’une, apparemment connaissait un peu cette Jeanne Hébuterne, une gamine probe et prude, dont le chemin croise celui d’un mauvais ange « juif » et pulmonaire. Rappelons le moment de cette rencontre : 1916.
Nous fûmes cinq, tombés sous l’ensorcellement d’un coup de foudre entre une très jeune fille et un homme de quinze ans son aîné.

Ce roman m’a laissée pantoise ; très documenté, il emporte le lecteur dans une passion hors du commun. Deux sociétés antinomiques qui se percutent : la bourgeoisie bien pensante et catholique [voire fondamentaliste] et le monde fou, extravagant, halluciné, névrosé dans lequel évolue Amadeo Modigliani.

Mais là où je pensais retrouver une société démesurée d’artistes en quête d’accomplissement créateur, je n’ai rencontré qu’un homme malade dans les deux sens du terme : physiquement et psychologiquement. Un homme qui, inexorablement, entraîne son amante passionnée dans une déchéance mortelle.

Sans doute trop influencée par la lecture du sublime roman « Légende d’un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant », imaginais-je pouvoir me replonger – avec délice, il faut le reconnaître – dans ce monde de fous géniaux quelque peu déjantés. Olivia Elkaim n’est pas dans cette perspective.

Je crois que je vais devoir vite oublier l’homme Amadeo (un « sale type »), pour conserver intacte mon admiration pour l’artiste Modigliani.

Amadeo Modigliani, Jeanne Hébuterne
Je suis Jeanne Hébuterne, Olivia Elkaim
Le premier chapitre
INCIPIT
Olivia Elkaim, Je suis Jeanne Hébuterne

Je portais mon carton à dessin dans une main, mon manteau et mon châle en laine dans l’autre et, sous le bras, la mallette en bois verni dans laquelle je dispose mes tubes de gouache.
Ce que je peux être pataude.
Depuis toujours, mon corps m’embarrasse. Je ne sais pas où ranger mes bras ; je dodeline de la tête en m’évertuant à ne laisser paraître aucune émotion ; et puis, la position des hanches, mes genoux cagneux, la grosseur de mon ventre… Aucune grâce ! Je me maintiens un peu en dedans, les épaules rentrées, espérant qu’on ne repère pas mes défauts, souhaitant parfois même m’effacer.
On me dit blonde. On me dit brune. Personne ne me voit jamais telle que je suis.

Hier soir, j’étais tellement chargée que je ne pouvais pas m’agripper à la rambarde.
Je me disais, Jeannette, pose un pied devant l’autre, comme si je m’essayais à la marche pour la première fois. Un vrai bébé ! Allez, un pied devant l’autre, tiens l’équilibre. Il m’aurait fallu une main amie pour me guider, maman, mon frère André.

De l’obscurité, une masse a surgi.
– Tu parles toute seule ? Les élèves se bousculaient autour de nous, et le bois sec des marches craquait sous leur passage. Une cohorte de jeunes filles attendaient là, adossées à la rampe en cuivre. Certaines ouvraient discrètement leur manteau, soumettaient leur corps nu aux mains calleuses des artistes. Mes seins pour trois sous, un plat chaud.
Mais nous étions comme seuls, face à face.

J’ai d’abord remarqué l’écharpe rouge à grosses mailles de laine. Puis le pantalon, le gilet et la veste de velours marron, élégants mais maculés d’éclats de peinture jaunâtre. Enfin les mains larges, les doigts sales, les ongles sous lesquels se logeaient des croûtes terreuses.
Des sourcils fournis, un regard noir et impérieux. J’ai baissé les yeux en croisant les siens.
– Regarde-moi !

Ce tutoiement.
– Regarde-moi, principessa.
 Il ne manque pas d’air, ce type, me suis-je dit avec le même ton pincé qu’André utilise quand il est contrarié, et mon pied droit a raté une marche.
Je suis tombée dans un bruit sourd.

Mon corps était chiffonné par terre, les tubes de gouache évadés de leur mallette, mon carton à dessin ouvert, le contenu éparpillé. Mes crayonnés au fusain, mes aquarelles, tout était là, dispersé, même les petites œuvres de mon brother, celles qu’il m’a confiées avant de partir au front.
– Je suis Amedeo Modigliani, a-t-il dit en se baissant à mes côtés.
Une onde chaude m’a parcourue, une honte huileuse que cet homme voie mes dessins et les raille avec ses amis artistes et les professeurs de l’académie. Je les entendais déjà graillonner, « Les filles qui font de la peinture, c’est pire que les peintres du dimanche. Elles ne domptent pas leurs nerfs, comment pourraient-elles maîtriser un pinceau ? » D’ailleurs, il a éclaté de rire. Son corps se déployait près de moi. Ses cheveux exhalaient une odeur de tabac et d’essence de térébenthine.
– Je te ramasse ça et on se retrouve demain, ici, à la même heure. Ne prends pas froid.

Amedeo Modigliani m’a aidée à me relever, à rassembler mon matériel et à enfiler mon manteau. Puis, manu militari, il a enroulé son écharpe autour de mon cou. Mes nattes se sont mêlées à la laine et, soudain, son parfum suave se mélangeait au parfum ambré sur ma peau.
J’étais anéantie.

Nos contributions
INCIPIT
Olivia Elkaim, Je suis Jeanne Hébuterne

Il avait une démarche particulière. J’ai senti son regard sur moi. Je le sens encore. Oui, je suis tombée amoureuse. Je veux lui servir de modèle, ne faire qu’une avec lui. Au fond, et on peut mettre toute sa vie à s’en apercevoir, il suffit d’un regard pour changer une vie. Un regard curieux, intrigué, jeté sur vous par quelqu’un de bienveillant, peut réveiller au fond de vous des incandescences qui permettent toutes les audaces. Lorsqu’il me regarda ainsi, même si je ne pus d’abord distinguer que les éclats dans ses pupilles, je sus que j’avais affaire à un de ces regards-là, et que rien d’important ne serait plus jamais pareil. Mais comment allais-je pouvoir raconter à Maman, ce soir, cette exultation qui s’est emparée de moi, soudain, seulement parce que j’ai croisé cet homme ?

A-MA-DEO…, son prénom court sur mes lèvres comme les baisers que je brûle de lui donner ; j’ai ressenti un tel frisson quand nos regards se sont croisés, même dans l’ombre furtive. Un halo blanc chaud et irrésistible m’a fait oublier ce qui n’était pas nous. N’est-ce pas heureux présage ? MO-DI-GLIA-NI, quel nom magnifique. J’imagine en le faisant rouler dans ma bouche une cascade torrentielle au milieu d’une forêt enchantée. J’ai 16 ans, je suis femme. J’en suis certaine, il est cette cascade qui inonde d’étoiles mystérieuses ceux qu’il croise. Ma vie commence aujourd’hui. Ce soir. Dans l’attente interminable de demain…

Modigliani était pressé, il ne m’a qu’à peine regardée lorsque je lui ai adressé la parole. En fait, il ne voulait pas s’arrêter car il savait combien la passion est destructrice, il attendait. Il attendait celle qui lui ferait découvrir la tendresse de la paix et des jeux partagés dans la plus grande légèreté d’allégresse. Il fila en direction de l’obscurité et je ne le revis jamais.

Les signataires

 Lydia/Mes Promenades Culturelles – Isabelle/Asphodèle – Julien/Le Fictiologue – Martine/Écri’Turbulente – JoBougon.

Je suis Jeanne Hébuterne, Olivia Elkaim
4ème de couverture

COUVERTUREJeanne Hébuterne est une jeune fille quand, en 1916, elle rencontre Amedeo Modigliani. De quinze ans son aîné, il est un artiste «  maudit  », vivant dans la misère, à Montparnasse. Elle veut s’émanciper de ses parents et de son frère, et devenir peintre elle aussi. Ils tombent fous amoureux. De Paris à Nice – où ils fuient les combats de la Première Guerre mondiale –, ils bravent les bonnes mœurs et les interdits familiaux. Mais leur amour incandescent les conduit aux confins de la folie.

 

 

Olivia Elkaim, sa bio/bibliographie

Olivia Elkaim est une femme de lettres française née le . Elle a débuté comme journaliste à Marianne et L’événement du jeudi avant de devenir Journaliste d’investigation pour Capital, puis chef de l’information de VSD. Depuis 2011, elle est journaliste chargée de la politique au magazine La Vie.

Elle a publié plusieurs nouvelles et des romans, salués par la critique, à partir de 2008.

  • Les Graffitis de Chambord, Grasset, 2008.
  • Les Oiseaux noirs de Massada, Grasset, 2011.
  • Un convoi pour Juan-Les-Pins, Moteur, 2011.
  • Nous étions une histoire, Stock, 2014.
  • Je suis Jeanne Hebuterne, Stock, 2017.

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