Jadis, mais peut-être était-ce naguère,  au lieu-dit Porain, naquit une princesse. Oh ! Elle n’était pas grande, ni grosse, la Chipette lorsqu’elle est venue au jour, un dimanche de Quadragésime. D’ailleurs, qui dit que c’était une princesse ?

La Mère, tôt le matin des couches, s’en était allée rincer le linge au lavoir ; à cette heure, l’eau y est plus claire. Grosse de presque neuf mois, elle avait poussé sa berouette débordant de frapouilles mouillés jusqu’au bassin à l’orée du village. Le temps était cru, c’est normal en Carême ; pourtant elle était en nage.  Saisie de chaurées, elle s’était assise sur une grosse pierre pour se reprendre.

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C’est alors que s’approcha d’elle une petite vieille fort crâpie, qui lui dit se prénommer Agaberte. La mère ne l’avait jamais rencontrée avant, mais elle était si lasse qu’elle n’eut même pas le courage de s’en inquiéter. La Mâmiche tenait un coq dans ses bras. Sais-tu, dit-elle à la Mère, que va te venir une fille dans l’heure ?

À dire vrai, ce n’était qu’une demi-surprise : elle savait bien que la délivrance n’allait pas tarder ! Mais une fille ? Ah, ce n’était pas le numéro gagnant, ça ! Une fille ça coûte plus que ça rapporte ! Une pisseuse allait dire le Père qui s’esquintait déjà la santé pour gagner quelques tringuelds.

La vieille poursuivit : « Ni grande, ni grosse, elle sera, mais elle aura un nez à le retrousse et sera cayatte ». C’est mon Couchot-Coucheré qui me l’a dit. Puis se penchant vers l’oreille de la mère : « Elle sera princesse ».

La vieille était sorcière, mais pas malfaisante. C’est sa truculence qui lui avait donné notoriété. Elle n’hésitait pas à répandre les bons sorts, sauf si on lui tenait tête. Mais la Mère l’ignorait : « Cayatte, ma fille ? A-t-on déjà vu une princesse ainsi ? Tu te moques Agaberte ! Je te hais de me dire de si méchantes choses ! ».

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Le regard de la vieille devint dur comme acier. Me haïr ? Comment peux-tu ? C’est le destin de ta fille que tu mets en balance ! Le coq se haussa alors sur ses ergots et pincha à la cantonade qu’il faudra pendre garde à la rouquine au nez à la retrousse. Tout le hameau l’entendit et quand la Mère s’en revint de rincer ses frapouilles, l’on s’écarta sur son passage, l’on détourna la tête et l’on murmura qu’elle n’était plus bonne à fréquenter.

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Chipette vient en ce monde, cayatte comme dit, jusqu’en son nez à la retrousse.

Elle grandit dans l’ignorance du sort qui la frappait. Père et Mère se lamentaient. Comment lui trouver mari ? Ils maudissaient Agaberte et son arrogante bestiole plumée à la crête rouge. La fillette, les entendant hurler à la lune comme chiens en chaleur, les questionna. Mais après qui en avez-vous ? s’enquit-elle. « C’est après Agaberte et son oiseau ; c’est eux qui nous ont mis en malheur ». La petite ne comprenait point de quel malheur il s’agissait : ils n’étaient pas miséreux, la soupe était chaude dans les assiettes chaque jour, les lits douillettement couverts et la maisonnée s’était agrandie de nouveaux bébés qui faisaient la joie de tous. Quel malheur, insistait-elle ?

– Mais qui voudra te marier, ma Zaubette ? Qui voudra d’une cayatte au nez à la retrousse ?

– Me marier ? Pourquoi ? Ce ne sera pas à moi de décider et de choisir quand temps sera venu ? je ne suis pas une gaïsse que vous conduiriez sur le marché pour la vendre à l’encan !

– Mais tu ne trouveras qu’un Beubeute ! Vaut mieux que tu deviennes Chère Sœur. On sait jamais si te venait dans l’idée de fêter Pâques avant Rameaux. Ou ben tu pourrais être Bâbette. Viens, on va aller voir Monsieur Le Curé.

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La petite s’enfuit à ouïr cela. Elle s’alla réfugier près du lavoir, toute bouâlante. Assise sur la pierre à savon, elle sanglotait sans fin lorsqu’à pas menus un coq s’approcha d’elle. Il était suivi d’une toute vieille. Elle posa la main sur l’épaule de la fillette.

– Qu’as-tu ma mie ?

– Mes parents veulent que je devienne Chère Sœur ou Bâbette, hoquetait-elle.

– Sais-tu pourquoi ?

– Parce que je suis cayatte et que j’ai le nez à la retrousse. Et ils disent qu’ainsi je suis peute… « Ène peute famme depère în bî (h)amme», ils disent….

Le djau la contemplait de son œil rond en hochant la tête ; légèrement, il piquetait le nez à la retrousse de Chipette. Il jabotait doucement, comme pour la rècouhi.

– Regarde-le, lui dit Agaberte, (car c’était elle). Le trouves-tu beau ? N’est-il pas cayatte, comme toi ?

– Oh oui, il est très beau, mais lui c’est un animal ! ses parents ne vont pas le forcer !

– Mais il sera mangé si tu ne fais rien.

– Moi ?

– Oui, toi ! Il t’attend depuis ta naissance et j’ai réussi à le protéger jusqu’aujourd’hui. Mais ma vie s’achèvera bientôt et c’est à toi de prendre la relève.

– Que dois-je faire ?

– L’épouser.

– Épouser un coq ? Plutôt devenir Chère Sœur ou Bâbette ! Je vais être la risâye de Porain.

– Ne fais pas comme ta mère, le jour de ta naissance ; ne rejette pas Couchot-Coucheré, il te veut faire princesse !

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Chipette était beûloûse à entendre ce discours.

Mais le coq se lova contre elle, elle ne le repoussa pas ; une larme tomba sur sa crête ; sa crête devint couronne.

Chaque larme transformait, chaque larme métamorphosait, chaque larme transfigurait, chaque larme sculptait…

Larmes à larmes, un homme, cayatte, naquit, que Chipette, princesse, cayatte et nez à la retrousse, prit dans ses bras.

 

Agaberte avait disparu.

Mission remplie.

— *** —

NDRL
  1. Le « lieu-dit Porain » est une contrée imaginaire d’une Lorraine véritable, où je naquis.
  2. L’histoire de Chipette a fait l’objet d’une série de soixante d’albums, publiés entre 1954 et 2014. Dommage que l’éditeur n’ai pas persévéré jusqu’au soixante-neuvième numéro.
  3. Dans ces albums, Chipette ne fut jamais enseignante et/ou éducatrice, et je ne crois pas qu’elle soit jamais allée en Dauphiné; mais, dans le soixantième, elle a bien rencontré un « prince mystérieux »
  4. Les mots ou expressions patoisants proviennent essentiellement de 4 sites (et certains de ma souvenance familiale) : 1234
  5. Je dédie ce texte, qui ne me satisfait pas vraiment, aux deux jeux d’écriture en cours en ce mois de février.
    L’AGENDA IRONIQUE, conduit par Le Dessous des Mots, qui nous a fait plancher sur le thème du conte.
    À VOS CLAVIERS, conduit par L’atelier sous les Feuilles, qui nous proposait de mêler fiction et réalité, histoire de connaître un peu mieux les personnes qui se cachent derrière les textes des participants en insérant quelques indices de notre réalité dans un texte de fiction.

 

LEXIQUE alphabétique des mots ou expressions du Porainnois

Bâbette : bonne du curé

Berouette : brouette

Beubeute : nigaud, niais

Beûloûse : ébahie

Bouâlante : pleurante

Cayatte : roux, rouquin

Chaurées : suées

Chère Sœur : religieuse

Chipette : petite fille espiègle

Couchot-Coucheré : coq

Crâpie : ridée

Cru : humide, froid

Djau : coq

Être en nage : transpirer fort

Ène peute famme depère în bî (h)amme : une femme laide dépare un bel homme

Frapouilles : chiffons, linges

Gaïsse : péjoratif pour la vache ou la chèvre

Mâmiche : vieille femme

Peute : laide

Pincher : pousser des cris aigus

Rècouhi : consoler

Risâye : risée

Vendre à l’encan : vendre à l’enchère

Zaubette : petite fille, jeune fille délurée