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Je me suis lancée (si si, j’ai osé) dans un challenge d’écriture organisé par Short Édition et le Département de l’Isère, pour le Prix Short Paysages. C’est la Médiathèque départementale – Service de la lecture publique du Département de l’Isère qui pilote ce concours de nouvelles (suivez les liens en rouge).

Le thème du jeu est « Paysage – Paysages isérois» et c’est sur ce thème qu’il faut créer une œuvre, un Très très court (une micro-nouvelle) ou un Poème.

Tous les genres littéraires seront acceptés : romance, thriller, fantastique, science-fiction, instant de vie… tant que l’oeuvre mentionne un paysage isérois, en toile de fond ou en sujet principal.

Trois catégories sont proposées :

  • Très très court : micro nouvelle d’une longueur de 6000 signes maximum (espaces compris) au ton, à la forme, au style de votre choix.
  • Poème : il n’y a pas de longueur minimum ou maximum requise et n’importe quelle forme est acceptée (alexandrins, octosyllabes, vers libres, slam, prose…).
  • Collégiens : les jeunes isérois, seuls ou avec leur classe, peuvent proposer un Très très court ou un Poème et doivent renseigner le nom de leur établissement lors de la soumission.

J’ai choisi le « très très court ». J’ai été coachée, en relecture, par Asphodèle, Carnets Paresseux, et Une Patte dans l’Encrier, que je remercie très très fort pour leurs critiques positives, pour leurs suggestions, et pour leurs encouragements.

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Le fruit de l’arbre sec
Il était une fois, dans le temps de jadis, une pauvre famille dauphinoise qui ne parvenait pas à faire manger sa marmaille…
– Dis, Papy, tu n’aurais pas une autre histoire à nous raconter, ce soir ? Le Petit Poucet, on connaît par cœur !
– Mais ce n’est pas ce conte que j’avais l’intention de vous dire. Écoutez plutôt !
Il était une fois, dans le temps de jadis, une pauvre famille de Magnauds qui ne parvenait pas à faire manger sa niarée. Ils habitaient une petite masure en pisé…
– Dans la forêt de Bonnevaux, Papy ?
Non. Pas dans la forêt. Ils auraient préféré ! Là, ils auraient pu trouver de quoi se nourrir et nourrir modestement les enfants : quelques bouquets braconnés auraient apaisé leur faim, l’eau de la source, même maigrelette, étanché leur soif. Ils essayaient juste de survivre dans une contrée que l’on nommait Les Terres Froides. La moulière, toujours imprégnée d’eau limoneuse, abecquait mal la piétaille indigène. Les prés y étaient rares, les terres herms …
– Les terres herms, la moulière, Papy ?
– Oui, les landes et les marécages ; c’est ainsi qu’on les disait dans le temps de jadis. D’où le nom de notre village, « Saint-Julien-de-l’Herms ».
Les terres herms, donc, couvraient l’essentiel des closeaux et agrainaient chichement un maigre bétail. Il y gelait jusqu’à fort tard en saison de printemps, le brouillard plombait le ciel presque toute l’année, sauf en été où sécheresse sévissait.
Comment subsister ? Cette famille n’avait même pas un petit lopin de terre à restoubler…
– Restoubler, Papy ?
– Restoubler, oui. Cultiver sans faire de jachère et ne produire que piètres récoltes. Mais cessez donc de m’interrompre !
Seuls quelques arbres marris et mal garnis réussissaient à survivre autour de la masure. Et c’était misère que de voir, chaque automne, leurs fruits inféconds joncher le sol, sans qu’on puisse en tirer quelconque avantage.
Cette année, de sinistre mémoire du temps de jadis, le père s’apprêtait à abattre ces sombres squelettes, pour éclairer la cheminée, l’hiver venu. Il appela ses enfants pour qu’ils lui portent aide, mais le plus jeune…
– Tu vois ! Le plus jeune : le Petit Poucet ! C’est lui qui va sauver la situation !
– Mais taisez-vous donc ! Et même s’il s’appelait Poucet !
Le plus jeune, disais-je, préféra ramasser les fruits machurés, racornis et durs comme pierre. Le père grondait de le voir aussi gougnafier malgré la grande indigence qui les étreignait. Ces brandigolots, disait-il, n’ont que noyaux en place de cervelle. Quelle garouille celui-là, j’y vois v’nir, y veut échapper à la corvée ! S’y continue j’te vais l’aplater, moi !
 Le mâtru se moquait bien de ce que maronnait son père : en donnant un coup de galoche un peu brusque sur une boule charbonnée, il avait entendu comme un petit murmure. Il l’avait prise, secouée, agitée, frappée ; et comme plus aucun son n’en était sorti, jetée à terre et marpillée.
Stupeur ! La sombre peau boucanée s’effrita comme vieux parchemin. Le vent qui passait là s’en empara et la dispersa jusqu’en les tignasses de ses frères qui s’ébrouaient, mécontents de la gaminerie de leur cadet. Pensez ! Les meurt-la-faim ont d’autres choses à s’occuper que se laisser divertir par de telles balivernes ! Il allait recevoir, s’il continuait !
Mais le mioche s’acharnait, s’enflammait, se déchaînait. Il tapait, poquait,, cabassait. Il ahanait sous l’effort, et sous le regard malcontent de sa famille. Même la mère, pourtant boniface, le biglait, méfiante : le dénuement aurait-il eu raison de l’entendement de son petit ? Il était pourtant le moins gourdiflot de ses gamins. Quel diable l’avait ainsi ensauvagé ?
Lorsque plus rien ne demeura de la bourse, apparut une coque cuivrée qui résistait âprement aux assauts de l’enfant. Elle avait imparfaitement forme d’œuf et semblait impénétrable. Il aurait pu croire à bois.
Tourne et retourne. Mord et remord : c’est dur. Amer. Ça effrite et noircit les dents. Et les doigts. Bat et rebat. Ça résiste. Le mioche n’abandonne pas, il est mouillé de chaud : il ne sait pas pourquoi il s’ébarvague ainsi. La famille, interdite, reluque tous ses gestes : le père a posé son hachon, les frères oublient de pester et de railler, la mère reste coite. Et lui, ne comprend pas : ce qu’il tient en main ne ressemble à rien de ce qu’il connaît. Il voudrait en savoir le pourquoi.
Il revient aux autres boules qu’il a acuchées, les monde, comme la première. Le voici devant une banate emplie de billes brunâtres, dont il ne sait que faire.
Le père a repris ses esprits : ça suffit ces fichaises, grogne-t-il, en s’emparant d’une bauche. Il la lance furieusement sur le fourbi. Puis une autre, puis une autre, une autre encore: il est tellement colère qu’il ne peut plus se relaisser. Ce n’est pas ce qui manque, ici, les galets ! La terre en est emblavée, comme si un esprit malin l’avait ensemencée pour la rendre ingrate et stérile. Seuls les riches savaient les récolter et en construire leurs maisons.
Comme bulles de savon, les cacareaux crèvent, éclatent, se fendent.
Une murge se précipite sur la trouvaille.
– Tu ne vas pas nous dire, Papy, qu’une souris parle comme toi le patois dauphinois ?
– Bien sûr que non, mes petits. Mais une souris n’a nul besoin de jaboter en quelconque patois pour expliquer ce qui lui est avantageux.
Une murge aussi claque-misère que la maisonnée.
Et grignotant et grognotant sous l’œil ébaubi des disetteux à ventre creux, tant se pourlèche le rongeur qu’envie leur vient de rançonner providence.
Le père pose une pointe de langue prudente et vite la retire de crainte d’avoir touché poison.
Y revient.
C’est amer. Ça pique.
Il surveille de bisangoin la bestiole qui se remplit la panse : si elle dépose le bilan… Non, elle continue à trifouiller. Alors, il s’enhardit et croque franchement. Une fois, deux fois, trois fois, dix fois, vingt fois…  il sent que faim s’endort, que forces renaissent, que vie s’aboule, que c’est pas de la chère à caïon.
Ce voyant, la mère et ses nioulards s’impatientent ; ils veulent, eux aussi, gobichonner cette manne ! Le patriarche opine, ils s’empressent. Pour la première fois de leur vie, ils mangent à souhait.
Tous s’activent, ragaillardis, à emplir le cambion de ces fruits généreux. Et lorsqu’il en est cafi, ils savent, réjouis et repus, que plus jamais ventre ne criera. Et que plus jamais arbre blême ne sera essouché.
Ce que c’était, ce fruit qu’ils avaient trouvé ? Allons ! La noix ! Mais vous l’aviez deviné,  pas vrai ?

© Martine C., 12/10/2016

Et, de toute façon, merci de m’avoir lue !

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