« Nous sommes de bien petites mécaniques égarées par les infinis ». (Pascal)

Ce recueil de treize nouvelles, signé de Philippe Claudel est paru en 2003 au Mercure de France. Certaines m’ont évoqué l’ambiance de Maupassant. En voici quelques fragments.

Le voleur et le marchand

Mais prendre le bien d’autrui et l’égorger s’il résistait ne lui semblaient pas plus détestables que d’entreprendre des guerres ou de lever des impôts. Tout n’était selon lui qu’affaire de moyens , pas de morale, et comme tout le monde n’avait pas le bonheur de naître roi , chacun pouvait tout de même à sa convenance devenir voleur.


Les étoiles au ciel commençaient à poindre de leur sommeil et les parfums du chèvrefeuille sauvage se mariaient dans l’air aux odeurs de poivre des derniers foins coupés. La terre s’ouvrait à l’air. Elle lui donnait par instants un souffle de froid qui se dissipait tout aussitôt dans les chaleurs agitées par la brise. Un grand calme avait scellé les bruits de la campagne.


L’arbre paraissait ne pas avoir vieilli comme si sa vie d’arbre le préservait de ce qui hante et pourrit celle des hommes, comme si le temps s’amusait seulement, et sans fin jamais, à le vêtir de verdure et à le dépouiller, à le vêtir puis à le dépouiller de nouveau, dans un immuable recommencement.


Arcalie

(l’une de mes préférées)

Le peuple des Arcaliens crucifiait les poètes sur de grandes traverses dressées vers le ciel , à l’entrée des villes. On les y laissait des journées entières, de minces clous fauves enfoncés dans le gras des mains, le corps nu exposé aux vents et aux regards. Les plus chanceux mouraient de soif très vite. Les autres agonisaient longuement sans que rien ne vînt jamais adoucir leur souffrance. La poésie chez ce peuple était considérée comme une occupation néfaste, propre à ruiner l’ordre des géographes et celui des mathématiciens qui depuis quelques siècles régentaient le pays.

[…]

Les premiers poèmes étaient apparus il y a bien longtemps, et chacun s’était alors aussitôt enthousiasmé pour ces édifices anodins d’apparence, qui tenaient sur une feuille de papier ou dans un mince recoin de la mémoire, et que rien, ni marée, ni tremblement de terre, ni crue plus importante qu’une autre, ni tempête de sable, n’endommageait ni ne modifiait.

[…]

Quant à l’ordre des poètes, il paraissait immuable, car leur poésie offrait le miroir d’un monde que rien ne pouvait altérer. Le bonheur pris à les entendre au coin des rues suffisait à remplir les journées de plus d’un. Le pays s’enfonça dans un doux sentiment de béatitude.

[…]

Rien n’a survécu, rien sinon un lambeau de récit à demi légendaire que les rhapsodes de la contrée se sont transmis d’âge en âge, et dont ils disent qu’il fut murmuré au premier d’entre d’eux , il y a bien longtemps, par les lèvres sèches d’un antique poète qui se mourait, à l’entrée d’une ville, les membres écartelés entre deux traverses de chêne, sous les morsures du vent et le grand froid des nuits.


Le livre de Philippe Claudel contient encore onze nouvelles de la même veine.
J’ai aimé.
Beaucoup.

❤ ❤ ❤

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