Lise Tremblay, La Héronnière, Acte Sud - Babel, 2005
Lise Tremblay, La Héronnière, Acte Sud – Babel, 2005

Le billet de lecture d’Anne avait attiré mon attention et provoqué mon envie de lire le recueil de cinq nouvelles de Lise Tremblay. Anne y évoque « le clivage ville-campagne, étrangers-villageois, les traditions du village figées, la chasse, le froid, les gens qui s’épient, les mensonges, les secrets, l’hypocrisie, la survie à tout prix… » et c’est ce qui avait précisément éveillé ma curiosité.

L’anonyme village Québécois où se déroulent ces courtes histoires, est, à mon sens, le personnage principal de ce recueil. Il est un lieu d’échanges et d’interactions, un moyen terme, entre la nature humaine et la nature sauvage. Il est aussi en fin de vie, il agonise non loin de « la ville ». En son sein et en périphérie, résident des individus aux intérêts divergents. D’un côté, les ruraux de souche, des taiseux atrabilaires, farouchement accrochés aux règles et rituels sclérosés et immuables. De l’autre, des urbains, des touristes, des néo-ruraux qui colonisent les lieux au grand dam des premiers. C’est un perpétuel concours d’espionnage qui oppose les deux communautés et qui alimente l’ordonnance des jours. Tout est prétexte à médire, à réprouver, à condamner. Les faits et gestes des uns percutent ceux des autres, dans un climat délétère d’incompréhension réciproque. La trahison, le mensonge, la déloyauté sont monnaie courante et côtoient la violence et la cruauté. Ici l’on découpe à la tronçonneuse les animaux encore en vie, l’on fusille l’étranger comme on canarde les hérons, l’on braconne sans état d’âme.

L’esprit de la ville – Montréal, en l’occurrence – plane comme un fantôme, à la fois repoussant et attrayant, au-dessus de ce village. Ce sont plutôt les femmes du roman qui expriment leur fascination pour une façon de vivre différente : elles quittent leurs rustres d’époux pour quelques beaux-parleurs qui les auront esbroufées, elles trahissent une amitié pour une étincelante voiture rouge, au mieux elles costument leur agriculteur de mari en fashionable citadin avant de l’autoriser à entrer dans la maison quand il sort des étables. Les hommes s’en accommodent ; tout au plus ont-ils un petit moment de cafard sur le coup, et puis, ils affirment qu’il ne leur faut pas beaucoup de temps pour s’y faire.

Le style de Lise Tremblay est simple, direct : ses phrases, concises, entrecoupées de dialogues, désépaississent la densité de ses propos. Elle ne prend pas parti, mais ces nouvelles ne sont pas non plus un froid et distant constat. Elle est même parvenue à me rendre presque sympathiques quelques uns de ces effrayants sauvages campagnards incivilisés ; et parvenue à me rendre presque antipathiques quelques unes de ces inconséquentes bourgeoises endimanchées.

« Ici tout m’a paru sombre et désespéré d’un bout à l’autre« , écrit encore Anne (c’est elle qui m’a offert ce livre, et je l’en remercie). C’est vrai. Cependant, je n’ai pas ressenti de véritable désespérance dans l’âme des personnages, pas de découragement, pas d’accablement. Les natifs de ce village moribond sont enracinés dans leurs coutumes vernaculaires ; les étrangers qui pensent venir y trouver un ressourcement prennent vite la mesure de leur chimérique projet. C’est vrai qu’il n’y a pas d’issue probable. À sa question « il n’y aurait donc rien à rattraper dans ce village ? », je réponds non en effet, mais pourquoi faudrait-il vouloir réparer ce qui est de toute façon irrécupérable et que personne ne cherche à réformer, autrement que par la fuite, la mort ou la résignation ?

L’avis de Anne est ici.


©Martine – 17 décembre 2015 

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