À malin malin et demi – Richard Russo

Il faut un solide talent pour construire l’intrigue d’un roman de quelque 624 pages autour d’une télécommande de garage ! Un solide talent, et une bonne dose d’extravagance !

C’est l’exploit que Richard Russo est parvenu pourtant à accomplir. Et il paraît qu’il n’en était pas à son coup d’essai : il signait son dixième livre avec « À malin malin et demi« , paru en 2017, aux éditions Quai Voltaire. Il avait reçu avec lui le Grand Prix de Littérature Américaine, de la même année. Depuis, il a commis d’autres ouvrages (« Et m*** » aux Éditions de La Table Ronde, en 2020 et « Retour à Martha’s Vineyard« , cette même année.

À malin malin et demi (Everybody’s Fool, qui signifie littéralement Tout le monde est fou) est la suite de Un homme presque parfait, paru en 1995 (Nobody’s Fool = Personne n’est dupe). On retrouve le personnage central, Sully, qui, avec d’improbables compagnons de route tous plus déjantés les uns que les autres, évolue dans une ville/friche industrielle, North Bath.

Mais que vient donc faire une télécommande de garage dans cette histoire ? Il faut suivre les errances de Douglas Raymer, chef de la police de North Bath, pour le comprendre ! Dougie, pour les intimes, entraîne dans son sillage ses compagnons d’infortune ; Charice, policière noire fière de son identité, Rub, l’acolyte bègue de Sully, Carl, le magnat de la ville, Jerome, le frère jumeau de Charice, Alice, la femme du maire, Zack, le mari de Ruth, et leur fille Janey… Et l’autre Rub, le chien de Sully,.. Dougie est veuf de Becka, qui, alors qu’elle allait le quitter, dégringole dans l’escalier et se tue.

Et une télécommande de garage !

Tout ce petit monde « fou », comme le dit très opportunément le titre original, va déambuler dans un décor ubuesque de cimetière marécageux, d’ancienne usine qui schlingue, de chien qui passe son temps à mordiller son pénis, d’un pan de mur entier qui s’effondre sans raison, de violences conjugales, d’histoires de coeur plutôt confuses, d’obsessions sexuelles post-prostatiques, de trafic de serpents… Impossible de ne rien oublier dans cette vaste mise en scène.

À malin malin et demi, c’est aussi une réflexion sur l’amitié…

C’était ce qu’il y avait eu de pire dans son amitié avec Sully : être obligé de le partager. Chez Hattie, au OBT, au White Horse. Peu importe. L’arithmétique cruelle de leur amitié voulait que Sully soit l’unique ami de Rub, alors que Rub était un des nombreux amis de Sully.

Sur l’amour…

Tu cherches une explication rationnelle à un comportement irrationnel. Pourquoi les gens tombent-ils amoureux ? Personne ne le sait. Ça arrive, voilà tout.

Sur la société de consommation…

Au restaurant, les gens s’empiffraient. Le goût de ce qu’ils avalaient semblait importer peu, voire pas du tout, du moment qu’il y en avait beaucoup, montagnes de frites ou auges de coleslaw. De la même manière qu’ils accomplissaient les autres tâches indispensables de la journée, ils mangeaient avec concentration, détermination et conviction. Quand ils avaient terminé et que vous leur demandiez si ça leur avait plu, ils paraissaient surpris. Leur assiette était vide, non ? S’il y avait eu un problème, ils se seraient plaints. D’autres répondaient par un sophisme révélateur : « Je suis gavé. » Comme si, en mangeant, ils remplissaient temporairement le vide qui était la condition dominante de leurs vies.

Sur la société en général…

C’était stupéfiant, en effet, de voir que les choses poursuivaient leur train-train, sans aucune raison ni nécessité évidentes, indifférentes à la vie, à la mort et à tout le reste.

À malin malin et demi (ou, dans le sens premier de cette expression « tel est pris qui croyait prendre), c’est un formidable moment pour le lecteur qui accepte de se laisser transporter par cette faune multivoque et protéiforme, attachante, un peu brindezingue, parfois loufoque et truculente, mais surtout fascinante.

Je rechigne, d’ordinaire, à entreprendre la lecture de ce qui s’appelle « un pavé ». Celle-ci ne m’a pas rassasiée.

Cela dit, sauf à vous plonger dans ce roman, vous ne connaîtrez pas le rôle prépondérant que joue cette télécommande de garage.

Vous pouvez toujours laisser libre cours à votre imagination, débridée je n’en doute pas, pour lui trouver une raison d’être. et faire une proposition en commentaire.

Note : 5 sur 5.

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