Jacques Prévert : Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France (3)

À l’occasion de l’anniversaire de la naissance de Jacques Prévert,
je publie, en sept parties,

« Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France »

 

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Lire [Partie 1] [Partie 2]

Le Président s’est levé, il a brisé le sommet de sa coquille avec son couteau pour avoir moins chaud, un tout petit peu moins chaud.

Il parle et le silence est tel qu’on entend les mouches voler et qu’on les entend si distinctement voler qu’on n’entend plus du tout le Président parler, et c’est bien regrettable parce qu’il parle des mouches, précisément, et de leur incontestable utilité dans tous les domaines et dans le domaine colonial en particulier.

« … Car sans les mouches, pas de chasse-mouches, sans chasse-mouches pas de Dey d’Alger, pas de consul… pas d’affront à venger, pas d’oliviers, pas d’Algérie, pas de grandes chaleurs, messieurs, et les grands chaleurs, c’est la santé des voyageurs, d’ailleurs… »

Mais quand les mouches s’ennuient elles meurent, et toutes ces histoires d’autrefois, toutes ces statistiques les emplissant d’une profonde tristesse, elles commencent à lâcher une patte du plafond, puis l’autre, et tombent comme des mouches, dans les assiettes… sur les plastrons, mortes comme dit la chanson.

« La plus noble conquête de l’homme, c’est le cheval, dit le Président… et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là .»

C’est la fin du discours : comme une orange abîmée lancée très fort contre un mur par un gamin mal élevé, la MARSEILLAISE éclate et tous les spectateurs éclaboussés par le vert-de-gris et les cuivres, se dressent congestionnés, ivres d’Histoire de France et de Pontet-Canet.

Tous sont debout, sauf l’homme à la tête de Rouget de Lisle qui croit que c’est arrivé et qui trouve qu’après tout ce n’est pas si mal exécuté et puis, peu à peu, la musique s’est calmée et la mère à tête de morte en a profité pour pousser sa petite fille à tête d’orpheline du côté du Président.

Les fleurs à la main, l’enfant commence son compliment : « Monsieur le Président… » Mais l’émotion, la chaleur, les mouches, voilà qu’elle chancelle et qu’elle tombe le visage dans les fleurs, les dents serrées comme un sécateur.

L’homme à tête de bandage herniaire et l’homme à tête de phlegmon se précipitent, et la petite est enlevée, autopsiée et reniée par sa mère, qui, trouvant sur le carnet de bal de l’enfant des dessins obscènes comme on n’en voit pas souvent, n’ose penser que c’est le diplomate ami de la famille et dont dépend la situation du père qui s’est amusé si légèrement.

Cachant le carnet dans sa robe, elle se pique le sein avec le petit crayon blanc et pousse un long hurlement, et sa douleur fait peine à voir à ceux qui pensent qu’assurément voilà bien là la douleur d’une mère qui vient de perdre son enfant.

Fière d’être regardée, elle se laisse aller, elle se laisse écouter, elle gémit, elle chante :

« Où donc est-elle ma petite fille chérie, où donc est-elle ma petite Barbara qui donnait de l’herbe aux lapins et des lapins aux cobras ?»

[à suivre]

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