Henri Michaux : Les craquements

À l’expiration de mon enfance, je m’enlisai dans un marais. 
Des aboiements éclataient partout.

« Tu ne les entendrais pas si bien si tu n’étais toi-même prêt à aboyer. 
Aboie donc. » 
Mais je ne pus.

Des années passèrent, après lesquelles j’aboutis à une terre plus ferme. 
Des craquements s’y firent entendre, partout des craquements, et j’eusse voulu craquer moi aussi, mais ce n’est pas le bruit de la chair.

Je ne puis quand même pas sangloter, pensais-je, moi qui suis devenu presque un homme.

Ces craquements durèrent vingt ans et de tout partait craquement. 
Les aboiements aussi s’entendaient de plus en plus furieux. 
Alors je me mis à rire, car je n’avais plus d’espoir et tous les aboiements étaient dans mon rire et aussi beaucoup de craquements. 
Ainsi, quoique désespéré, j’étais également satisfait.

Mais les aboiements ne cessaient, ni non plus les craquements et il ne fallait pas que mon rire s’interrompît, quoiqu’il fît mal souvent, à cause qu’il fallait y mettre trop de choses pour qu’il satisfît vraiment.

Ainsi, les années s’écoulaient en ce siècle mauvais.
Elles s’écoulent encore…

Henri Michaux

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Henri Michaux Sans Titre, 1973 

3 commentaires

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