Agenda Ironique, agenda onirique

Sage comme une image, moi ?

 

Ce propos n’est pas fabulation, vrai de vrai. Il n’est romancé que par la présence des sorcières, affables ou acrimonieuses. J’étais une enfant docile, sage comme cette image, agitée cependant de velléités de mutinerie et d’opposition silencieuses ! Les anecdotes sont bien factuelles. Leurs conclusions aussi, bien qu’elles se soient déroulées diurnement et que j’ignorais alors que, au moment des faits, Groucho Marx, âgé de soixante-dix ans et Eugène Ionesco, d’à peine quarante ans, allaient me venir en aide pour vous les narrer.

Elles étaient là, toutes les trois, bienveillantes, le jour de ma naissance, penchée sur mon berceau. Les Trottes-Vieilles, bien sûr, que mes parents avaient conviées pour célébrer mon arrivée en le monde. Il était décembre et lors, la neige s’était emparée de l’endroit. Elles s’étaient approchées, à pas menus, avaient posé sur moi leurs mains diaphanes et dit : « Sois de tes jours sage, petite, et récompense en aura ».

Derrière la porte, masquée par un rideau, la Chauche-Vieille s’était invitée sans que l’on l’ait convoquée. Point question n’était de me laisser vaquer, tranquille, à mon existence ! Elle souffla un sort perfide : « Ton sommeil l’indiscipline fréquentera ».

Mais j’étais enfançonne : les premières années furent quiètes, jours et nuits. Je me laissais porter par la douceur du monde sans que nulles pensées, innocentes ou coupables, ne viennent gâter ma fraîcheur. J’ignorais les sortilèges qui m’avaient été distribués.

J’avais quelque cinq ou six ans – la candeur m’avait quittée – quand survint le premier dilemme. Dans la boulangerie paternelle s’offraient à l’envi des clients maintes petites friandises destinées à leurs bambins. Des friandises qu’ils s’adjugeaient sans vergogne. Des friandises qui m’étaient interdites. J’en déduisis que ce qui était bon pour les autres ne l’était pas pour moi. Éduquée selon de probes valeurs, je me gardai de tendre la main vers ces objets de convoitise : dans le creux de mon oreille, trois petites voix murmuraient : « Sois de tes jours sage, petite, et récompense en aura ». J’obtempérai de bon gré. Mais quand la nuit vint ! Je me goinfrai, que dis-je, je m’empiffrai ! Je bâfrai ! Je me réveillai à l’aube, la bouche pâteuse, les papilles melliflues, l’estomac révulsé. En catimini, je me glissai jusqu’à la boutique, inquiète des larcins que j’avais pu commettre nuitamment. Interdite, je constatai que rien n’avait été dérobé. J’entendis une voix rauque qui grondait : « Ton sommeil l’indiscipline fréquentera ».

C’est encore une histoire de confiserie qui provoqua le deuxième incident. Et pourtant, je n’étais pas bec-sucré ! En ce temps là, le dimanche précédant celui de Pâques, tous les enfants(ou presque) allaient à la messe avec leurs parents et tenaient leurs rameaux dans la main droite sur lesquels étaient accrochés, à chaque branchette, des friandises de toutes les couleurs et, sur le haut il y avait parfois un gros ruban ou plusieurs de toutes les couleurs. Cela distrayait beaucoup pendant la cérémonie, bien longue pour « les petits » que nous étions. Discrètement nous comparions notre rameau avec celui de nos camarades, comptant et recomptant le nombre de sucreries pendillantes…Je tenais fièrement le mien, convaincue d’avoir la grâce sur moi parce que forcément il était le plus beau et le plus garni. Et puis, dans le creux de mon oreille, trois petites voix murmuraient : « Sois de tes jours sage, petite, et récompense en aura ». Alors pour ne pas paraître trop prétentieuse, je baissais respectueusement les yeux. Ce jour-là, je sentis soudainement que ma branche d’olivier s’agitait diablement… Le diable agitateur, c’était mon voisin, un petit rouquin, fils de l’adjudant de gendarmerie, qui tentait de chaparder quelques uns de mes sucres d’orge. Angéliquement, je lui souris et le laissai faire. Mais quand la nuit vint ! Chausse-Vieille vint à la rescousse ! J’assénai sur la tête de l’arsouille deux violents coups de scion, histoire de l’étourdir, puis agrippai sa tignasse queue de vache, et tirai, tirai, tirai, jusqu’à en arracher une bonne touffe. Pas encore calmée, je lui aboyai : « Ôte-toi de mon chemin, cancrelat, et souviens-toi que le meilleur moyen d’éviter la chute des cheveux, c’est de faire un pas de côté. »

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Écrit pour l’Agenda Ironique du mois II de l’an MMXIX,
le 11 février 2019

11 commentaires

  1. Houlà ! Les dangers de la chauche-vieille sont vachement oniriques en février !
    Les fées ont diablement bien garni ton couffin.
    Chez « La Martine », la nuit, tous les p’tits rouquins sont gris…
    Bravo !

    Aimé par 1 personne

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