Le Dr Watson, lorsqu’il pénétra dans le salon avec le plateau à thé que lui avait confié Mrs Hudson, le Dr Watson eut le souffle coupé et manqua de laisser choir ledit plateau et la tasse en porcelaine emplie de sa liqueur brûlante : Sherlock Holmes, son ami, était là, inanimé sur son fauteuil. Il le crut mort, de prime abord. Il posa d’abord le présentoir sur le petit bureau attenant à la porte, pour ne pas risquer une chute malencontreuse qui aurait pu provoquer une inondation sur le tapis. Holmes, même défunt,  ne lui aurait pas pardonné d’avoir effacé des indices indispensables à l’enquête en les enfouissant sous les comestibles du fry up qu’il lui apportait.

Holmes respirait toujours, cependant.
Il était seulement évanoui. Le Dr Watson n’en fut pourtant pas rassuré.
À la place de sa fameuse loupe, le célèbre détective tenait un microscope, et sa non moins fameuse casquette ne ressemblait plus à rien de ce genre : sa tête était couverte d’un étrange couvre-chef. « À moins, pensa Watson, que ce ne soit son crâne nu qui apparaisse ».

JEU DE L OIE

Ce qu’il voyait de la toiture dégarnie de son ami avait plutôt des points communs avec un invraisemblable jeu de l’oie, ou avec l’écorce d’un tronc de palmier, ou avec une carapace de tortue… « And last, but not least, se dit-il, you’d think this cap pulsates »  Bref, tout cela n’était pas fait pour tranquilliser le brave Docteur ! Il se souvint d’une phrase de Holmes : « Le monde est plein de choses évidentes que personne ne remarque jamais. » (1) Et comme c’est une grave erreur que d’échafauder une théorie avant d’avoir rassemblé tous les matériaux nécessaires (2), Watson s’efforça au calme pour observer autour de lui. Mais rien n’attira son attention, alors il revint se pencher sur son ami.

écorce

Un examen superficiel [..] révéla […], fortement développées, des bosses (3). Des bosses ? C’est le docteur James Mortimer qu’il fallait appeler à l’aide. Il se souvenait des propos de Mortimer : « Vous m’intéressez vivement, monsieur Holmes. J’ai rarement vu un crâne aussi dolichocéphalique que le vôtre, ni des bosses supra-orbitales aussi développées. Voulez-vous me permettre de promener mon doigt sur votre suture pariétale ? Un moulage de votre crâne, monsieur, en attendant la pièce originale, ferait l’ornement d’un musée d’anthropologie. Loin de moi toute pensée macabre ! Mais je convoite votre crâne. » (1)

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L’occasion, tout à fait improbable pourtant, se présentait de lui permettre d’examiner le crâne de Holmes. Lorsque [on a]  éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité.(3), pensait-il.

Il fit donc appeler le Docteur. Celui-ci arriva séance tenante, trop heureux de l’aubaine qui lui était offerte. Mais quel ne fut pas son désappointement, lorsqu’il constata que le crâne de Sherlock Holmes ne s’apparentait en aucune sorte à ce qu’il avait vu ! Watson était si inquiet, si fébrile, qu’il consentit cependant à examiner le détective. Mais il eut beau faire appel à tous les résultats de ses recherches en phrénologie, rien, non rien, n’évoquait un quelconque possible diagnostic. La tête du détective était littéralement recouverte d’écailles ! Il ausculta, palpa, tâta, explora, sonda. Tant est si bien qu’il réveilla, non pas l’homme knock-out,  mais sa bizarre coiffe. Qui s’étira, s’éploya, sortit un museau, puis une longue queue, sous le regard ébahi des deux hommes : « Un artichaut à l’envers avec des pattes, prolongé d’une queue à la vue de laquelle on se prend à penser qu’en effet, le ridicule ne tue plus.» (4). Ils virent, effarés, Holmes ouvrir les yeux et se gratter la tête ou plutôt ce qu’il avait dessus.
« Merci, Messieurs, de me sortir de ce cauchemar ! J’enquêtais au Cameroun sur la disparition des pangolins. L’un d’eux m’a supplié de l’aider à fuir son pays dans lequel il est, avec ses congénères, en danger de mort. La loi britannique, très rigoureuse (vous le savez autant que moi) s’oppose à toute importation d’animaux, sauf à leur faire subir une quarantaine, à laquelle mon nouvel ami aurait vraisemblablement succombé. De plus, les mesures de contrôle de l’entrée des migrants sont très strictes. Pour Pangolin, c’était la double peine. Et y contrevenir ostensiblement aurait équivalu à donner aux autorités la corde pour nous pendre.

PANGOLIN

J’ai donc imaginé ce subterfuge (nos douaniers ne sont pas aussi fins limiers que moi) : utiliser l’animal comme couvre-chef. J’ai la réputation d’un original, il n’y ont vu que du feu. Mais mon hôte incongru, pris de peur, s’est tellement roulé en boule en enserrant ma tête dans l’étau de ses écailles que je n’ai eu que le temps de me réfugier chez moi avant de défaillir. Vous m’avez sauvé probablement la vie ! »

Aussi navrés qu’éberlués, Watson et Mortimer contemplaient Holmes.

Ce dernier bâilla, […] et demanda laconiquement :
— Eh bien ? Vous ne trouvez pas ce récit intéressant ?
— Si ; pour un amateur de contes de fées.
(1)

… répondirent-ils en chœur.

•-~·*’Écri’Turbulente’*·~-•
09 juillet 2018
pour l’Agenda Ironique,
chez Palimpzeste

Les passages en italique sont extraits de :

  1. Le chien des Baskerville, Sir Arthur Conan Doyle
  2. Une étude en rouge, Sir Arthur Conan Doyle
  3. Le signe des Quatre, Sir Arthur Conan Doyle
  4. Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis, Pierre Desproges

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