L’incipit de ce roman n’a pas bousculé les émotions patchworkiennes ! Après deux semaines de présence, il n’a réussi à collecter que cinq participations (dont la mienne et celle de ma complice).

À sa relecture, je me suis dit qu’il n’était pas aussi simple que cela m’était apparu de prime abord d’en dégager un enchaînement que l’on pourrait penser logique. Cet incipit, à y réfléchir, ne conduit nulle part, et surtout pas à la suite de ce roman qui m’avait profondément marquée lorsque je l’avais lu. Parce qu’il explore la société dans ce qu’elle a de violent, de dur, d’exclusion des uns par les autres. Le racisme, dans cette Amérique qui tentait de s’extraire du sordide de la prétendue suprématie de la race blanche sur les autres races… c’est surtout en cela que mon cœur d’incorrigible utopiste qui n’a nulle envie de s’amender battait à tout rompre. Depuis, finalement, les rapports entre les hommes n’ont guère évolué sur le fond.

Je n’ai pas lu le deuxième roman ; je n’ai pas envie de le lire. Sa parution, à quelques mois du décès de son auteure me paraît trouble et peut-être à fondement seulement commercial. Nelle Harper Lee était très âgée et n’avait peut-être plus tout à fait sa raison quand elle aurrait accepté que soit publié le manuscrit, retrouvé à la mort de la sœur (et agent) de la romancière en novembre 2014.

Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur, Harper Lee
Mon frère Jem allait sur ses treize ans quand il se fit une vilaine fracture au coude mais, aussitôt sa blessure cicatrisée et apaisées ses craintes de ne jamais pouvoir jouer au football, il ne s’en préoccupa plus guère. Son bras gauche en resta un peu plus court que le droit ; quand il se tenait debout ou qu’il marchait, le dos de sa main formait un angle droit avec son corps, le pouce parallèle à la cuisse. Cependant, il s’en moquait, du moment qu’il pouvait faire une passe et renvoyer un ballon.

Bien des années plus tard, il nous arriva de discuter des événements qui avaient conduit à cet accident. Je maintenais que les Ewell en étaient entièrement responsables, mais Jem, de quatre ans mon aîné, prétendait que tout avait commencé avant, l’été où Dill se joignit à nous et nous mit en tête l’idée de faire sortir Boo Radley.

À quoi je répondais que s’il tenait à remonter aux origines de l’événement, tout avait vraiment commencé avec le général Andrew Jackson. Si celui-ci n’avait pas croqué les Creeks dans leurs criques, Simon Finch n’aurait jamais remonté l’Alabama et, dans ce cas, où serions-nous ? Beaucoup trop grands pour régler ce différend à coups de poing, nous consultions Atticus, et notre père disait que nous avions tous les deux raison.

En bons Sudistes, certains membres de notre famille déploraient de ne compter d’ancêtre officiel dans aucun des deux camps de la bataille d’Hastings. Nous devions nous rabattre sur Simon Finch, apothicaire de Cornouailles, trappeur à ses heures, dont la piété n’avait d’égale que l’avarice. Irrité par les persécutions qu’en Angleterre leurs frères plus libéraux faisaient subir à ceux qui se nommaient « méthodistes », dont lui-même se réclamait, Simon traversa l’Atlantique en direction de Philadelphie, pour continuer ensuite sur la Jamaïque puis remonter vers Mobile et, de là, jusqu’à St Stephens. Respectueux des critiques de John Wesley contre le flot de paroles suscitées par le commerce, il fit fortune en tant que médecin, finissant, néanmoins, par céder à la tentation de ne plus travailler pour la gloire de Dieu mais pour l’accumulation d’or et de coûteux équipages. Ayant aussi oublié les préceptes de son maître sur la possession de biens humains, il acheta trois esclaves et, avec leur aide, créa une propriété sur les rives de l’Alabama, à quelque soixante kilomètres en amont de St Stephens. Il ne remit les pieds qu’une fois dans cette ville, pour y trouver une femme, avec laquelle il fonda une lignée où le nombre des filles prédominait nettement. Il atteignit un âge canonique et mourut riche.

De père en fils, les hommes de la famille habitèrent la propriété, Finch’s Landing, et vécurent de la culture du coton. De dimensions modestes comparée aux petits empires qui l’entouraient, la plantation se suffisait pourtant à elle-même en produisant tous les ingrédients nécessaires à une vie autonome, à l’exception de la glace, de la farine de blé et des coupons de tissu, apportés par des péniches remontant de Mobile.

Simon eût considéré avec une fureur impuissante les troubles entre le Nord et le Sud qui dépouillèrent ses descendants de tous leurs biens à l’exception des terres. Néanmoins ils continuèrent à vivre de la terre jusqu’au xxe siècle, époque où mon père, Atticus Finch, se rendit à Montgomery pour y faire son droit, et son jeune frère à Boston pour y étudier la médecine. Leur sœur, Alexandra, fut la seule Finch à rester dans la plantation : elle épousa un homme taciturne qui passait le plus clair de son temps dans un hamac au bord de la rivière, à guetter les touches de ses lignes.

Lorsque mon père fut reçu au barreau, il installa son cabinet à Maycomb, chef-lieu du comté du même nom, à environ trente kilomètres à l’est de Finch’s Landing. Il occupait un bureau tellement petit, à l’intérieur du tribunal, qu’il put à peine y loger un porte-chapeaux, un crachoir, un échiquier et un code de l’Alabama flambant neuf. Ses deux premiers clients furent les deux derniers condamnés à la pendaison de la prison du comté. Atticus leur avait conseillé d’accepter la générosité de l’État qui leur permettait de plaider coupables de meurtre au second degré et de sauver ainsi leur tête, mais c’étaient des Haverford, nom devenu synonyme de crétin dans le comté de Maycomb. À cause d’un malentendu provoqué par la détention a priori injustifiée d’une jument, ils avaient commis l’imprudence de descendre le meilleur maréchal-ferrant de la ville devant trois témoins, et ils crurent pouvoir se défendre en affirmant que « ce salaud ne l’avait pas volé ». Ils persistèrent à plaider non coupables de meurtre au premier degré, aussi Atticus ne put-il faire grand-chose pour eux, si ce n’est d’assister à leur exécution, événement sans doute à l’origine de la profonde aversion de mon père envers le droit pénal.

Les contributeurs

LE PATCHWORK PARTICIPANTS

Carnets ParesseuxEstelle/L’atelier sous les feuillesAnne de Louvain-la-Neuve – Julien/Le FictiologueMartine/Écri’Turbulente

 

Le patchwork de ma complice, Anne

Sauf que de ballon, il n’y en avait guère, de ballon il n’y en avait pas. Ou plutôt plus. Il n’y en avait plus. Précisément depuis que Jem l’avait envoyé, d’un shoot impeccable, sur la verrière de la serre du gros voisin et, qu’en allant tenter de le récupérer, il était passé à travers ladite verrière, chute de 3 mètres à travers l’éparpillement de verre brisé, entrainant la série maléfique : capilotade de géraniums rares, tête outragée du gros voisin furibard (évaporés ses rêves de brandir la Coupe du concours d’horticulture qu’il s’évertuait à convoiter), colère de Pa et Ma et coude cassé. Et ballon crevé, et confisqué, donc.

« L’école, tu sais, je n’aime pas trop ça » me disait Jem avant chaque match, comme si son dégoût des études devait expliquer à lui seul qu’il se cramponne à son ballon coûte que coûte malgré les difficultés. « Oui mais enfin… » tentais-je toujours d’objecter. C’était peine perdue : déjà il ne m’écoutait plus. Des « Oui mais enfin », entre nous, il devait y en avoir de plus en plus avec les années, sur toutes sortes de sujets.Lorsque Jem se hissa parmi les footballers les plus cotés, cette main singulière devint pour le public sa marque de fabrique. Toute publicité qui y faisait allusion remportait un franc succès. Ce qu’il aurait pu vivre comme un handicap devint alors sa principale source de revenus.

Je n’ai jamais vraiment compris si c’était le handicap de son bras ou le privilège du mâle qui lui permettait d’échapper aux corvées du ménage. J’avais quatre ans de moins que lui et la vaisselle fut bientôt intégrée aux avantages nombreux de la préadolescence. Moi, le garçon manqué, je perdais peu à peu tous les repères de mes jeunes années. Ce furent d’abord les poils qui envahirent mon bas-ventre puis mes jambes, une horreur. Et soudain, deux boutons se mirent à transpercer ma poitrine pourtant aussi plate que celle de Joe, mon meilleur ami.

Mais un jour tout bascula quand une balle mal frappée atteint la tête de la petite fille des voisins et la plongea dans un coma irréversible. Jem s’enferma en lui-même et, quand il fut en âge, s’engagea dans l’aviation. Mais un jour tout bascula quand une balle perdue atteint sa tête…

Le patchwork de la complice d'Anne 

« L’école, tu sais, je n’aime pas trop ça » me disait Jem avant chaque match, comme si son dégoût des études devait expliquer à lui seul qu’il se cramponne à son ballon coûte que coûte malgré les difficultés.
« Oui mais enfin… » tentais-je toujours d’objecter. C’était peine perdue : déjà il ne m’écoutait plus. Des « Oui mais enfin », entre nous, il devait y en avoir de plus en plus avec les années, sur toutes sortes de sujets. Je n’ai jamais vraiment compris si c’était le handicap de son bras ou le privilège du mâle qui lui permettait d’échapper aux corvées du ménage. J’avais quatre ans de moins que lui et la vaisselle fut bientôt intégrée aux avantages nombreux de la préadolescence. Moi, le garçon manqué, je perdais peu à peu tous les repères de mes jeunes années. Ce furent d’abord les poils qui envahirent mon bas-ventre puis mes jambes, une horreur. Et soudain, deux boutons se mirent à transpercer ma poitrine pourtant aussi plate que celle de Joe, mon meilleur ami.

Sauf que de ballon, il n’y en avait guère, de ballon il n’y en avait pas. Ou plutôt plus. Il n’y en avait plus. Précisément depuis que Jem l’avait envoyé, d’un shoot impeccable, sur la verrière de la serre du gros voisin et, qu’en allant tenter de le récupérer, il était passé à travers la dite verrière, chute de 3 mètres à travers l’éparpillement de verre brisé, entrainant la série maléfique : capilotade de géraniums rares, tête outragée du gros voisin furibard (évaporés ses rêves de brandir la Coupe du concours d’horticulture qu’il s’évertuait à convoiter), colère de Pa et Ma et coude cassé. Et ballon crevé, et confisqué, donc.

Lorsqu’il se hissa parmi les footballers les plus cotés, cette main singulière devint pour le public sa marque de fabrique. Toute publicité qui y faisait allusion remportait un franc succès. Ce qu’il aurait pu vivre comme un handicap devint alors sa principale source de revenus.

Mais un jour tout avait basculé  quand une balle mal frappée avait atteint la tête de la petite fille des voisins et l’avait plongée dans un coma irréversible. Jem s’était enfermé  en lui-même et, quand il avait été en âge, s’était engagé dans l’aviation. Mais un jour tout avait basculé quand une balle perdue avait atteint sa tête…

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur – Harper Lee
 © Grasset - 2015
 4ème de couverture

916qpqcs3llDans une petite ville d’Alabama, au moment de la Grande Dépression, Atticus Finch élève seul ses deux enfants, Jem et Scout. Homme intègre et rigoureux, cet avocat est commis d’office pour défendre un Noir accusé d’avoir violé une Blanche. Celui-ci risque la peine de mort.
Ce bref résumé peut expliquer pourquoi ce livre, publié en 1960 – au cœur de la lutte pour les droits civiques -, connut un tel succès et reçut le prix Pulitzer en 1961. Il ne suffit pas en revanche à comprendre pourquoi ce roman est devenu un livre-culte aux Etats-Unis et dans bien d’autres pays, pourquoi, lors d’une enquête réalisée aux Etats-Unis en 1991, sur les livres qui ont changé la vie de leurs lecteurs, il arrivait en seconde position, juste après la Bible.
La vérité est que, tout en situant son histoire en Alabama à une époque bien précise, Harper Lee a écrit un roman universel sur l’enfance confrontée aux préjugés, au mensonge, à la bigoterie et au mal. Racontée par Scout avec beaucoup de drôlerie, cet ouvrage tient du conte, de la court story et du roman initiatique. « Il a la légèreté et le poids que recherche le véritable amateur de roman et cette vertu si rare de pouvoir être lu à tout âge, quelle que soit l’éducation qu’on ait reçue, de quelque pays que l’on vienne, à quelque sexe que l’on appartienne. On y trouvera nécessairement un univers communiquant avec le sien par le miracle de l’écriture et de l’enfance « , écrit Isabelle Hausser dans la postface qu’elle a rédigée pour ce livre.

Harper Lee
 Sa biographie

Harper Lee est née en 1926 à Monroeville, dans l’Alabama. Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, premier et longtemps unique roman de celle qui fut la grande amie de Truman Capote, a connu un destin hors du commun et demeure à ce jour l’un des livres les plus aimés des lecteurs du monde entier. Harper Lee a créé l’événement en publiant, cinquante ans plus tard, Va et poste une sentinelle (Grasset, 2015). Elle est décédée le 19 février 2016.

newharper

Ce deuxième roman, Va et poste une sentinelle, matrice, dit-on, de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est une énigme qu’Harper Lee emportera dans sa tombe. Atticus Finch n’y est pas si intègre, si rigoureux, si vertueux. Il fricoterait même avec le Klu Klux Klan !