maquette patchwork1Dommage que cet incipit n’ait que peu provoqué la tentation de poursuivre l’aventure avec Maraki et Yannis. Mère et fils. L’une séparée du père de l’autre, autiste. Un moment de belle écriture, fluide et poétique, sur l’histoire grecque contemporaine, sa crise, son âme, ses vérités. Les regards croisés de Maraki, de Yannis, d’Eliot (un architecte venu rechercher la mémoire de sa fille) sur l’avenir incertain de l’île Kalamaki, coupée de la modernité, que des promoteurs pas nécessairement obligeants, reluquent dans l’idée de s’en faire des choux gras. Les personnages sont attachants sans que l’emphase s’en mêle. C’est une histoire d’apprivoisements partagés, de convergences. C’est une histoire qui donne l’envie d’aller enquêter, comme la journaliste Teophani, sur le devenir incertain d’un lieu âpre et paradoxalement si accueillant.

Metin Arditi est un artiste de l’écriture romanesque. Même quand elle prend appui sur le factuel. Il accompagne son lecteur dans une réflexion sur le pouvoir de la parole, de la communication entre des êtres, que, comme dans la vraie vie, rien ne devrait réunir.

L'enfant qui mesurait le monde, Metin Arditi
Le premier chapitre

On les aurait pris pour des jumeaux. Ils avaient les mêmes cheveux blonds coupés court, le même visage à l’ossature délicate, le même nez petit et droit. La même beauté, aussi, de celles qui sont inconscientes de leur effet. Seule leur expression différait. L’un avait le regard absent, l’autre semblait exaspéré.
Ils avaient attendu que les familles rentrent chez elles, que le silence vienne, que le soleil cesse d’éblouir. À défaut, la leçon de natation aurait tourné court. Maintenant il n’y avait plus qu’eux dans la crique, face à face, séparés d’une dizaine de mètres.

À cette heure de la journée, la lumière était celle des fins de printemps, à la fois claire et d’une grande douceur. Le meltème ne soufflait plus, la mer avait retrouvé son calme. Elle est comme un lac, auraient dit les habitants de l’île qui n’avaient jamais vu de lac, mais ils connaissaient les méchancetés de l’Égée, et à leurs yeux, les lacs étaient sûrement moins cruels. Par instants, des résidus de meltème venaient friper le miroir d’eau et balayaient sa surface de senteurs délicates qu’il fallait saisir au vol, des mélanges d’origan, de thym et de résine. À l’horizon, le ciel tirait déjà sur le blanc. Bientôt le soleil serait caché par les collines des Nissakia, les petites îles situées à l’ouest de Kalamaki. Il deviendrait orangé, puis rougeâtre, et s’affaisserait d’un coup.

L’un des baigneurs leva les bras en signe de victoire. C’était une femme :
— Vas-y !
L’autre, un garçon d’une douzaine d’années, resta figé.
— Je t’attends ! lança la femme d’un ton irrité.

Le garçon serra les mâchoires, s’accroupit et obéit. Il nageait par brasses saccadées, la tête étrangement tournée sur le côté, la bouche tordue, le souffle heurté.
Arrivé à quatre ou cinq mètres de la femme, ses mouvements se firent chaotiques. Il cessa d’avancer et se mit à pousser de petits râles.
— Calme-toi, laissa tomber la femme.
À la manière dont elle avait dit ces mots, on comprenait que la situation lui était familière. Elle fit un pas en direction de l’enfant, il retrouva un rythme plus lent, arriva jusqu’à sa mère et s’agrippa à elle de toutes ses forces.

Maraki le tint serré contre sa poitrine et parcourut des lèvres tout ce qu’elle trouvait de lui, les épaules, le cou, le visage, les yeux, chaque fois un frôlement, au plus un baiser volé, jusqu’à ce qu’il la repousse sans façon. Il ne supportait pas qu’elle le touche.
Les leçons de natation, c’était comme le reste. Des montagnes à déplacer. Et en retour, rien. Pas un sourire. Pas même un regard. Que voulait-il ? À quoi pensait-il ? Cela lui échappait.
Partagée entre irritation et lassitude, elle lança :
— Allez, on recommence !
Puis elle se mit à fendre l’eau en se déplaçant le long d’une ligne parallèle à la plage :
— Dix… onze… et douze ! Pas un pas de plus que tout à l’heure. Et je les ai faits petits, je t’assure.

Les leçons de natation avaient débuté l’année précédente. Un matin, au marché, Yannis avait glissé sur un reste de sardine et s’était retrouvé à la mer. Il y avait eu tant de terreur dans ses cris que tout le quartier s’était précipité.
— Il faut que tu apprennes à nager, avait dit Maraki au repas du soir.
Elle avait secoué la tête :
— Je ne sais pas comment on va y arriver, mais il le faut.
Après des jours de palabres, elle avait réussi à lui mettre des nagettes aux bras. Ils s’asseyaient dans l’eau, côte à côte, là où elle n’avait que dix ou vingt centimètres de fond, et y restaient quelques minutes, lui terrorisé, sa main agrippée à celle de sa mère, elle à se demander par quel miracle cet enfant apprendrait un jour à nager.

Au bout de deux semaines, il s’avançait dans la mer jusqu’à mi-cuisse. Un mois plus tard, il supportait que l’eau lui arrive à la taille. Maraki le tenait par la main et ils restaient l’un à côté de l’autre durant une minute, puis deux, puis trois, aussi longtemps qu’il le supportait. Cette étape avait duré près d’un mois, après quoi sa mère était passée aux mouvements. Debout, les jambes droites, elle mimait les gestes de la brasse. Il s’efforçait de l’imiter, en y mettant toute sa farouche volonté d’enfant. Trois semaines plus tard, il acceptait de plier les genoux et d’entrer dans l’eau.
Maraki s’était placée face à lui, à deux mètres :
— Essaie de venir jusqu’à moi !
Il avait réussi du premier coup à aligner quatre mouvements de bras désordonnés. Sa mère l’avait serré contre elle et s’était mise à trembler, ne sachant pas si c’était de bonheur ou d’épuisement.

Fin octobre, il arrivait à nager sur cinq ou six mètres. Ils avaient repris les leçons début juin. Désormais, il en était à dix mètres sans poser pied.
— Lance-toi, mon Yannis ! La nuit va tomber.
Il recommença ses mouvements chaotiques, arriva tout essoufflé jusqu’à sa mère, s’agrippa à son dos, et le rituel des caresses volées se répéta :
— Et de dix ! On rentre. Tu diras à Eliot que tu as bien nagé !
Les yeux baissés, l’enfant resta silencieux. Avec Eliot, il n’avait pas besoin de parler. Eliot le comprenait. Avec lui, il n’y avait jamais de surprise.

Lorsqu’ils furent hors de l’eau, elle saisit un linge posé sur les galets et se mit à le frotter :
— Comme tu as bien nagé, mon Yannaki ! Tu es devenu un champion !
N’est-ce pas que tu nages comme un champion ?

Elle était prête à lui raconter n’importe quelle baliverne pour qu’il se laisse faire. Elle rusait. Comme l’histoire des douze pas dans la mer… Elle en faisait toujours un de plus, pour qu’il ait peur et s’accroche à elle.

Soudain, il la repoussa avec brusquerie. Elle se leva, lui tourna le dos et se sécha à son tour, avec des gestes rageurs qui dévoilaient sa force physique autant que son amertume. En dépit de son air fluet, elle avait des bras, des jambes et des fesses tout en muscles, des mains épaisses, et les doigts ronds comme ceux d’un travailleur de force.
Un physique de maçon, voilà ce que j’ai, se disait-elle. Un corps sans grâce. Du temps où elle pesait six ou sept kilos de plus, elle avait de belles formes. Des fesses magnifiques. Hautes, fermes, rondes juste ce qu’il faut…

Mais c’était avant.

À l’instant où le soleil disparut derrière les Nissakia, la lumière devint gris-bleu et la crique, si tendre et accueillante quelques minutes plus tôt, prit un air mélancolique. Maraki ramassa leurs linges :
— Allez, on rentre. Attention en traversant.
L’enfant lui saisit la main et ils s’approchèrent d’une motocyclette. Elle l’aida à s’installer, s’assit devant lui et ferma les yeux en attendant qu’il agrippe sa taille. Il n’acceptait son contact que s’il sentait un danger. Dès qu’ils arriveraient à la maison, elle ne le toucherait plus.

Le patchwork de Carnets Paresseux

INCIPITBleu-vert aux reflets d’argent, la mer était calme. Les vagues rapportaient quelques coquillages dans un rythme régulier et formaient une dentelle éphémère aspirée aussitôt par le sable qui semblait s’en nourrir. Le soleil avait réchauffé l’eau toute la journée et elle était bonne. Allongé, prêt à s’élancer, c’est là qu’on prenait conscience que la surface n’était pas plane et qu’il fallait choisir le bon moment pour respirer sans angoisse avec ces creux de cinquante centimètres au moins.

Il avançait en crabe comme un soldat perdu. Elle cria. Il sursauta, craintif. Son slip de bain semblait flotter sur ses fesses maigres. Il ne manquerait plus qu’il le perde ! Il détestait la mer, il détestait sa mère à ce moment mais il ne savait pas le dire.
Il savait juste que tout était trop grand, trop froid, trop rugueux pour lui. Il était une ombre pâle, perdu dans ce monde effrayant. Et puis il y avait tout autour d’eux, dans l’atmosphère, dans les vagues, un soupçon de quelque chose qui conférait au jour un air cérémoniel, comme si l’instant était sacré et que l’univers souhaitait que l’on s’en aperçoive. Sous le ressac les galets bruissaient comme des cymbales ; tels des coquillages nacrés les rochers luisaient ; respectueuses, les mouettes volaient bas ; le ciel était zébré de nuages fins, traçant d’indéchiffrables symboles ; la mer émue s’agitait de mystères.

Ils étaient éloignés de dix mètres : l’immensité de l’univers. Comment nager sur cette distance quand l’eau vous est menace, quand vous avez le sentiment qu’elle va entrer par tous les orifices de votre corps, qu’elle va vous inonder à l’intérieur, qu’elle va vous submerger ?

L’eau aux genoux, il se retint de recompter les brasses qu’il avait réussi et remonta vers la plage, notant sans y faire plus attention que ça les trois mouettes -non, des sternes – qui striaient l’air au dessus des dunes -« cherchent encore les détritus hors des poubelles celles là » – , les deux identiques petits tas clairs que faisaient leurs affaires – sandalettes, serviettes, shorts, pochons avec des bn et une gourde – posées à la limite de la marée haute, et l’air toujours exaspéré de l’autre. Encore une ou deux leçons, et il pourrait le ranger hors de sa mémoire, çuilà.

Le patchwork d'Écri'Turbulente

INCIPITBleu-vert aux reflets d’argent, la mer était calme. Les vagues rapportaient quelques coquillages dans un rythme régulier et formaient une dentelle éphémère aspirée aussitôt par le sable qui semblait s’en nourrir. Le soleil avait réchauffé l’eau toute la journée et elle était bonne. Allongé, prêt à s’élancer, c’est là qu’on prenait conscience que la surface n’était pas plane et qu’il fallait choisir le bon moment pour respirer sans angoisse avec ces creux de cinquante centimètres au moins. Et puis il y avait tout autour d’eux, dans l’atmosphère, dans les vagues, un soupçon de quelque chose qui conférait au jour un air cérémoniel, comme si l’instant était sacré et que l’univers souhaitait que l’on s’en aperçoive. Sous le ressac les galets bruissaient comme des cymbales ; tels des coquillages nacrés les rochers luisaient ; respectueuses, les mouettes volaient bas ; le ciel était zébré de nuages fins, traçant d’indéchiffrables symboles ; la mer émue s’agitait de mystères.

L’eau aux genoux, il se retint de recompter les brasses qu’il avait réussi et remonta vers la plage, notant sans y faire plus attention que ça les trois mouettes -non, des sternes – qui striaient l’air au dessus des dunes -« cherchent encore les détritus hors des poubelles celles là » – , les deux identiques petits tas clairs que faisaient leurs affaires – sandalettes, serviettes, shorts, pochons avec des bn et une gourde – posées à la limite de la marée haute, et l’air toujours exaspéré de l’autre. Encore une ou deux leçons, et il pourrait le ranger hors de sa mémoire, çuilà.

Ils étaient éloignés de dix mètres : l’immensité de l’univers. Comment nager sur cette distance quand l’eau vous est menace, quand vous avez le sentiment qu’elle va entrer par tous les orifices de votre corps, qu’elle va vous inonder à l’intérieur, qu’elle va vous submerger ? Il avançait en crabe comme un soldat perdu. Elle cria. Il sursauta, craintif. Son slip de bain semblait flotter sur ses fesses maigres. Il ne manquerait plus qu’il le perde ! Il détestait la mer, il détestait sa mère à ce moment mais il ne savait pas le dire.
Il savait juste que tout était trop grand, trop froid, trop rugueux pour lui. Il était une ombre pâle, perdu dans ce monde effrayant.

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Bibliothèque de BracieuxPatchCathJulien/Le FictiologueCarnets ParesseuxÉcri’Turbulente

 

L’enfant qui mesurait le monde, Metin Arditi
 © Éditions Grasset - 2016
 4ème de couverture

9782246861423-001-tÀ Kalamaki, île grecque dévastée par la crise, trois personnages vivent l’un près de l’autre, chacun perdu au fond de sa solitude. Le petit Yannis, muré dans son silence, mesure mille choses, compare les chiffres à ceux de la veille et calcule l’ordre du monde. Maraki, sa mère, se lève aux aurores et gagne sa vie en pêchant à la palangre. Eliot, architecte retraité qui a perdu sa fille, poursuit l’étude qu’elle avait entreprise, parcourt la Grèce à la recherche du Nombre d’Or, raconte à Yannis les grands mythes de l’Antiquité, la vie des dieux, leurs passions et leurs forfaits… Un projet d’hôtel va mettre la population en émoi. Ne vaudrait-il pas mieux construire une école, sorte de phalanstère qui réunirait de brillants sujets et les préparerait à diriger le monde ?
Lequel des deux projets l’emportera ? Alors que l’île s’interroge sur le choix à faire, d’autres rapports se dessinent entre ces trois personnages, grâce à l’amitié bouleversante qui s’installe entre l’enfant autiste et l’homme vieillissant.

Metin Arditi, sa bio/bibliographie

500Né à Ankara, Metin Arditi grandit en Suisse au bord du lac Léman, à Paudex, commune vaudoise où ses parents le placent en internat à l’âge de 7 ans et où il passe son bac. Il vit actuellement à Genève.
Ingénieur en génie atomique, il a enseigné à l’École polytechnique fédérale de Lausanne où il a créé la fondation Arditi (qui attribue une quinzaine de prix annuels).
Il a également crée la Fondation « Les Instruments de la Paix-Genève », qui favorise l’éducation musicale à des enfants de Palestine et d’Israël.

Sa bibliographie sur le site de La Procure

Sans titre 5FACEBOOK