Bon sang ! Si vous aimez le noir, le très noir, le sans sucre… n’hésitez pas, foncez ! Mais si vos petites natures sensibles ne supportent pas l’idée que juste une « bonne mornifle dans la tronche, ça peut remettre les idées en place », n’hésitez pas, fuyez ! Personnellement je suis entre les deux, c’est pour ça que je me suis lancée dans l’aventure. Et j’ai sans cesse oscillé entre les deux. Entre l’envie de tourner les pages et celle de laisser tomber le roman de mes mains.

Marion Brunet distille l’art de faire monter… pas le suspens, non ; c’est joué d’avance quand on lit l’incipit. C’est même une présentation presque sociologique de ces milieux « ordinaires », rustres, maroufles. De ceux que, même s’en nous en rendre compte, nous côtoyons quasi quotidiennement, bercés d’idées reçues, d’axiomes populistes, ouvriéristes, instillés subtilement par les médias, par les rumeurs, par les on-dit, engraissés par la confrérie de la beauf attitude. Des gens « normaux », si si ! Elle a même le culot, Marion Brunet, de souligner que chez les « bourges » (le contraire des « prol »), c’est bien ressemblant. 

Si ce n’est pas le suspens que Marion Brunet distille, c’est la nausée. Avec subtilité, elle montre comment les acrimonies se transforment en haines, hallucinatoires, inconditionnelles et sans objet. Comment la brutalité peut devenir bestialité. Comment les hypocrisies deviennent trahison. 

Si certains passages de son roman sont presque insoutenables, c’est pourtant avec un indubitable talent que l’auteure construit son texte ; et c’est ça qui donne l’envie de tourner les pages. Malgré le dégoût.

C’est à lire. Si on aime le noir, le très noir, le sans sucre.

L'été circulaire, Marion Brunet
Le premier chapitre

Chez eux, se souvient Johanna, une main au cul c’était un truc sympa, une façon d’apprécier la chose, de dire « t’as de l’avenir » – à mi-chemin entre une caresse et une tape sur la croupe d’une jument. Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie. Mais aucune d’elles – ni Jo ni sa sœur Céline – n’ont jamais gagné aucune partie. C’était mort au départ, atout ou appât, elles pouvaient s’asseoir sur l’idée même du jeu, vu qu’elles n’avaient pas écrit les règles.

Ce soir, Céline, c’est pas une main au cul qu’elle se prend, c’est une main dans la gueule. Le père, fou de rage, s’en étouffe à moitié. Déjà qu’il n’a pas beaucoup de vocabulaire, là, c’est pire. Il retourne la tête de sa fille de son énorme paluche de maçon ; elle s’écroule sur le sol de la cuisine – un tas de tissu mouillé. Ça fait un bruit bizarre, comme si des petits bouts d’elle s’étaient brisés.

– C’est qui ?

Céline est bien incapable de répondre, même si elle avait décidé de parler. Elle tente de reprendre sa respiration. Ses cheveux pendent en rideau, on ne voit ni ses yeux ni sa bouche. Jo voudrais bien l’aider mais elle sent ses pieds vissés au sol comme ceux d’un lit de prison.

La cuisine sent le détergent et la lavande, fragrance de pub pour le grand Sud, cigales et compagnie.

– C’est qui l’ordure qui t’a fait ça ? C’est qui, le fils de pute sorti du con d’une chienne, qui a osé faire ça ?

La mère remplit un verre d’eau. Il lui échappe des mains et roule dans l’évier en inox. Elle chuchote Arrête, mais sans conviction. D’ailleurs, on ne sait même pas à qui elle s’adresse.

– Tu vas répondre, oui ?

Et puis le père cesse de crier. Son menton se met à trembler, une menace bien pire – Jo détourne les yeux. La mère s’accroupit, son verre d’eau à la main, et elle relève le visage de Céline sans douceur. Elle l’a jamais eue, faut dire. L’espace d’un petit instant, on pourrait se demander si elle va lui jeter l’eau au visage ou l’aider à boire. Céline pousse le sol d’une main, s’agrippe de l’autre au poignet de sa mère. L’eau déborde, coule sur le genou nu de la mère qui s’en agace. Dans un mouvement de recul, elle pose le verre par terre, se redresse difficilement – une très vieille femme, d’un coup, malgré son air d’avoir toujours trente ans. Céline lâche son poignet, reste prostrée sur un coude. Sa bouche a enflé, son nez semble tordu. Le père n’a jamais frappé aussi fort. Elle saisit le verre pour boire mais l’eau coule à côté, sur son menton et sur son tee-shirt décoré d’une vanité rose avec des paillettes autour, et du sang aussi qui jaillit en bulles de sa narine droite. Des milliers de pointes lui cisaillent le ventre.

Le père a croisé les bras, il a repris des forces jusque dans sa posture, et il défie Céline du regard. Elle a les yeux pleins d’eau, les joues creuses à force de serrer les dents.

– Elle dira rien, siffle la mère. Elle dira rien, cette garce.

Le patchwork de PatchCath (ma complice de la semaine)

Chez eux, se souvient Johanna, une main au cul c’était un truc sympa, une façon d’apprécier la chose, de dire « t’as de l’avenir » – à mi-chemin entre une caresse et une tape sur la croupe d’une jument. Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie. Mais aucune d’elles – ni Jo ni sa sœur Céline – n’ont jamais gagné aucune partie. C’était mort au départ, atout ou appât, elles pouvaient s’asseoir sur l’idée même du jeu, vu qu’elles n’avaient pas écrit les règles.

Les parents étaient rustres, aboyaient les mots doux et susurraient les injures. Surtout quand ils avaient un petit coup dans le nez. Et c’était souvent en fait. Leurs gestes étaient brusques et leurs filles étaient belles, belles de leur jeunesse, des «petites femmes». Comme celles que le père reluquait avec ses potes de travail quand elles longeaient le chantier en sortant de l’école et que, eux faisaient la pause cigarette. Certains les sifflaient et d’autres laissaient fuser des réflexions salaces.
Le plus bizarre, c’est que les gars n’avaient carrément aucun atout. Jacques le maigriot, Paulot-mille-boutons, Dédé le bistrot et sa voix alternativement fluette ou caverneuse, comme hors de contrôle ; les yeux en zigzagues du fils du garage… qui aurait parié sur eux, même sur le moins pire du stock ? Même Céline, pourtant affamée de nature, les regardait avec morgue.
Merdalor, souffle Johanna, dire qu’au bout du compte c’est eux , les minables et les chassieux, qui avaient mené le jeu et au bout du compte raflé le pot !

Et pourtant la main au cul c’était pas ce qu’elles préféraient, les deux frangines. Mais au moins c’était un signe de reconnaissance : « tu fais partie des nôtres » ; parce que ceux qui osaient ce geste, elles les fréquentaient, elles jouaient de leurs charmes avec eux et, en quête de légitimation, elles ne s’offusquaient pas de ce geste. « Qui sommes-nous, si les mecs ne nous le font pas savoir ? ». Leur féminitude, dans leur milieu, passait obligatoirement par cette acceptation du désir du mâle.

Il faut dire que ni elle, ni sa sœur n’étaient de la région. Un jour, leur père avait arrêté la
camionnette dans laquelle ils roulaient depuis des jours, il avait dit, on s’arrête ici, et sans plus d’explications ils s’étaient installés dans cette villa qui bordait la rivière. Il y avait un fossé entre les gens d’ici et eux trois, un fossé creusé par la force des courants et, ceux plus secrets, des non-dits.

La vie ici c’était la course des rats. Partout, on se cognait la tête. Partout, on croisait les mêmes regards des petites frappes qui tentaient de faire croire qu’elles n’avaient pas peur des lendemains, et ceux des vieux qui s’étaient trop fait tabasser par le désespoir. Rien à attendre, à part la biture du vendredi soir à la bière tiède, les potes qui murmuraient des trucs crades dans votre dos, le foot, la télé, et l’illusion qu’il n’y avait rien de plus beau au monde qu’une décapotable.
Chez eux, c’était toujours ainsi. Cela passait où cela cassait… Les mains au cul ce n’était rien à coté des coups qu’elles se prenaient. Johanna était la moins chanceuse à ce petit jeu. Elle cherchait le père, et lui la trouvait à chaque fois. C’était une fête lugubre presque tous les jours.
Une vie de merdouille quoi.
Elles n’avaient pas les cartes non plus. Alors évidemment c’était perdu d’avance. Moulée dans son mini-short Céline regardait le spectacle de leur vie.
« C’est sans espoir murmurait-elle, et ce sera pareil pour nos enfants. ».
C’était à cause du moule

C’était pareil pour tout le reste. Et ça commençait tôt. Les filles, c’était que la portion congrue d’une société inchangée depuis que les hommes en avaient décidé ainsi, par la force, par le pouvoir, par la peur aussi. Il aurait fallu une sacrée dose de courage ou d’inconscience pour entraver la marche des convenances. C’était comme ça, pas autrement. Sans recul sur le pourquoi et le comment, au village, pas une ne s’était jamais rebellée, n’avait montré prétention à un destin qui n’était pas d’avance tout tracé. Des velléités de changement ? Si Jo les cultivait en secret, rien n’était jamais apparu hormis dans le peu de soin qu’elle prenait en essuyant la vaisselle.

Mon patchwork

Chez eux, se souvient Johanna, une main au cul c’était un truc sympa, une façon d’apprécier la chose, de dire « t’as de l’avenir » – à mi-chemin entre une caresse et une tape sur la croupe d’une jument. Les filles avaient des atouts, comme au tarot, et on aurait pu croire que si elles jouaient les bonnes cartes au moment adéquat, il y avait moyen de gagner la partie. Mais aucune d’elles – ni Jo ni sa sœur Céline – n’ont jamais gagné aucune partie. C’était mort au départ, atout ou appât, elles pouvaient s’asseoir sur l’idée même du jeu, vu qu’elles n’avaient pas écrit les règles.

Et pourtant la main au cul c’était pas ce qu’elles préféraient, les deux frangines. Mais au moins c’était un signe de reconnaissance : « tu fais partie des nôtres » ; parce que ceux qui osaient ce geste, elles les fréquentaient, elles jouaient de leurs charmes avec eux et, en quête de légitimation, elles ne s’offusquaient pas de ce geste. « Qui sommes-nous, si les mecs ne nous le font pas savoir ? ». Leur féminitude, dans leur milieu, passait obligatoirement par cette acceptation du désir du mâle. C’était pareil pour tout le reste. Et ça commençait tôt. Les filles, c’était que la portion congrue d’une société inchangée depuis que les hommes en avaient décidé ainsi, par la force, par le pouvoir, par la peur aussi. Il aurait fallu une sacrée dose de courage ou d’inconscience pour entraver la marche des convenances. C’était comme ça, pas autrement. Sans recul sur le pourquoi et le comment, au village, pas une ne s’était jamais rebellée, n’avait montré prétention à un destin qui n’était pas d’avance tout tracé. Des velléités de changement ? Si Jo les cultivait en secret, rien n’était jamais apparu hormis dans le peu de soin qu’elle prenait en essuyant la vaisselle. Chez eux, c’était toujours ainsi. Cela passait où cela cassait… Les mains au cul ce n’était rien à coté des coups qu’elles se prenaient. Johanna était la moins chanceuse à ce petit jeu. Elle cherchait le père, et lui la trouvait à chaque fois. C’était une fête lugubre presque tous les jours. Une vie de merdouille quoi.

Elles n’avaient pas les cartes non plus. Alors évidemment c’était perdu d’avance. Moulée dans son mini-short Céline regardait le spectacle de leur vie.

« C’est sans espoir murmurait-elle, et ce sera pareil pour nos enfants. ».

C’était à cause du moule.

Le plus bizarre, c’est que les gars n’avaient carrément aucun atout : Jacques le maigriot, Paulot-mille-boutons, Dédé le bistrot et sa voix alternativement fluette ou caverneuse, comme hors de contrôle ; les yeux en zigzagues du fils du garage… qui aurait parié sur eux, même sur le moins pire du stock ? Même Céline, pourtant affamée de nature, les regardait avec morgue.

Merdalor, souffle Johanna, dire qu’au bout du compte c’est eux, les minables et les chassieux, qui avaient mené le jeu et au bout du compte raflé le pot !

Il faut dire que ni elle, ni sa sœur n’étaient de la région. Un jour, leur père avait arrêté la camionnette dans laquelle ils roulaient depuis des jours, il avait dit, on s’arrête ici, et sans plus d’explications ils s’étaient installés dans cette villa qui bordait la rivière. Il y avait un fossé entre les gens d’ici et eux trois, un fossé creusé par la force des courants et, ceux plus secrets, des non-dits. Les parents étaient rustres, aboyaient les mots doux et susurraient les injures. Surtout quand ils avaient un petit coup dans le nez. Et c’était souvent en fait. Leurs gestes étaient brusques et leurs filles étaient belles, belles de leur jeunesse, des «petites femmes». Comme celles que le père reluquait avec ses potes de travail quand elles longeaient le chantier en sortant de l’école et qu’eux faisaient la pause cigarette. Certains les sifflaient et d’autres laissaient fuser des réflexions salaces.

La vie ici c’était la course des rats. Partout, on se cognait la tête. Partout, on croisait les mêmes regards des petites frappes qui tentaient de faire croire qu’elles n’avaient pas peur des lendemains, et ceux des vieux qui s’étaient trop fait tabasser par le désespoir. Rien à attendre, à part la biture du vendredi soir à la bière tiède, les potes qui murmuraient des trucs crades dans votre dos, le foot, la télé, et l’illusion qu’il n’y avait rien de plus beau au monde qu’une décapotable.

LE PATCHWORK PARTICIPANTS

Carnets Paresseux –  Laurence/Palette d’expressions Martine/Écri’Turbulente – Julien/Le Fictiologue/ – Anne de Louvain-la-Neuve – Patchcath – Bibliothèque de Bracieux 

 

L’été circulaire, Marion Brunet,
 © Albin Michel, 2018
 4ème de couverture

ob_d65724_l-ete-circulaireFuir leur petite ville du Midi, ses lotissements, son quotidien morne : Jo et Céline, deux sœurs de quinze et seize ans, errent entre fêtes foraines, centres commerciaux et descentes nocturnes dans les piscines des villas cossues de la région. Trop jeunes pour renoncer à leurs rêves et suivre le chemin des parents qui triment pour payer les traites de leur pavillon. Mais, le temps d’un été, Céline se retrouve au cœur d’un drame qui fait voler en éclats la famille et libère la rage sourde d’un père impatient d’en découdre avec le premier venu, surtout s’il n’est pas « comme eux ».

L’été circulaire est un roman âpre et sombre, portrait implacable des « petits Blancs », ces communautés périurbaines renfermées sur elles-mêmes et apeurées. L’écriture acérée, la narration tendue imposent d’emblée le talent de Marion Brunet.

Marion Brunet
Sa bio/bibliographie
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Marion Brunet

Marion Brunet a 40 ans. Originaire du Vaucluse, elle vit actuellement à Marseille. Après des études de Lettres, elle a travaillé comme éducatrice spécialisée dans différents secteurs, notamment en psychiatrie. Actuellement, elle est lectrice pour diverses maisons d’édition et anime des rencontres littéraires auprès des scolaires. Elle est également auteure de romans « young adults » (Dans le désordre, 2016) aux éditions Sarbacane.

 

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