1511187992_naja21_egon-schiele

Le puzzle que j’avais présenté ce matin a été censuré par cette plate-forme
Trouvé sur le net, cet article édifiant :

Le nu dans l’art est-il pornographique ? La question se pose en Europe où s’annonce une grande exposition au musée Leopold de Vienne, consacrée à l’artiste viennois Egon Schiele, mort à 28 ans en 1918. L’Autriche, Vienne en particulier, a voulu en faire un événement culturel de grande ampleur pour attirer les visiteurs, et son office de tourisme a mis au point une campagne de communication internationale. Les deux œuvres choisies pour figurer sur les affiches sont Homme assis nu (1910) et Fille aux bas oranges (1914). Rien de plus habituel, sauf que les dites affiches ont été refusées dans deux métropoles européennes, Londres et Hambourg. Dans la première, ce sont les bus et les métros, dans la seconde, c’est l’aéroport, deux lieux éminemment publics où il serait dommage qu’un sexe s’aperçoive à travers une œuvre d’art. Selon une porte-parole de l’office du tourisme de Vienne, Helena Hartlauer, les transports de Londres ont rejeté les images originales, invoquant une appréhension à l’idée de montrer des parties génitales dans un lieu public. Mme Hartlauer indique que la proposition d’affiches avec des organes génitaux pixélisés fut également refusée.

La rispote alimente la controverse. Il ne faut peut-être pas perdre du temps à discuter de la feuille de vigne sur le bas ventre des statues. Mais ce qui est intéressant dans cette affaire, c’est la riposte de l’office de tourisme de Vienne – ce dernier ne voulant pas se priver d’alerter les foules de Londres et de Hambourg – qui a pris une tournure non dénuée d’humour. Prenant au mot les arguments des deux prestataires, l’office autrichien a concocté de nouvelles affiches où la nudité des deux corps dessinés est placardée d’un bandeau sur lequel est écrit : « Désolé, cent ans mais encore trop osé aujourd’hui », un message souligné du hashtag #DerKunstihreFreiheit (#ToArtItsFreedom en anglais), qui invite bien sûr les internautes à réagir à l’incident. Ce hashtag est inspiré par le slogan « à chaque âge son art, à l’art sa liberté », toujours visible sur la façade du bâtiment de la Sécession à Vienne, lieu d’exposition co-fondé par Klimt en 1897. La controverse actuelle fait bien entendu écho aux discussions qui eurent lieu du temps de Schiele.  » Nous voulons montrer aux gens à quel point Vienne et ses protagonistes étaient en avance sur leurs temps, » poursuit Mme Kettner.  » Et également encourager le public à examiner à quel point les choses ont – ou n’ont pas – changé en ce qui concerne l’ouverture d’esprit et l’attitude de la société au fil du temps. » Une ironie qui se trouve dans une petite pastille noire : « Venez à Vienne, vous le verrez intégralement ». Alors, opération de marketing ou sincère manifestation anti-censure ? Il n’est pas mauvais de reprendre le débat public là où Facebook avait pu interdire la diffusion intégrale du tableau de Courbet L’origine du monde.

On serait tenté de dire rien de nouveau sous le soleil depuis cent ans, mais ce serait mensonge. On sait qu’Egon Schiele passa sa courte vie à combattre l’Académie de Vienne, qui encourageait à ne pas traiter les choses en profondeur, à rassurer par l’art de la surface, de l’apparence, bref à nourrir l’hypocrisie. Il semble bien que l’allumette a conservé tout son soufre…

egon_schiele_-_self-portrait_with_physalis_-_google_art_project
Egon Schiele, 1890-1918

Egon Schiele naît le 22 juin 1890 à Tulln, petite ville située sur les bords du Danube à quarante kilomètres de Vienne, dans une famille modeste dont le père est chef de gare. À la mort précoce de ce dernier, en 1905, son oncle Leopold Czihaczek devient son tuteur. Élève médiocre, l’adolescent passe tout son temps à dessiner, si bien que sur les conseils de son professeur, la famille finit par consentir à le laisser s’inscrire aux Beaux-Arts de Vienne. Le jeune homme y entre par dérogation en 1906, à l’âge de seize ans, mais s’insurge aussitôt contre l’enseignement académique qui y est dispensé. L’année suivante, il rencontre Klimt qui décèle immédiatement son talent, l’encourage et l’inspire. Si ses premiers travaux portent l’empreinte de ce maître spirituel, pointe aussi dans ses premières œuvres l’influence de Gauguin et de Toulouse-Lautrec. Dès ses débuts, la personnalité de l’artiste s’affirme à travers un trait nerveux, saccadé, la stylisation du sujet et sa mise en valeur sur la feuille de dessin ou sur la toile laissée vide.

Par sa précocité, sa fougue créatrice, l’audace de son inspiration et sa sensualité exacerbée, le parallèle s’impose entre Egon Schiele et Arthur Rimbaud. Une similitude dont le jeune artiste autrichien a plus ou moins pris conscience en lisant le poète français que lui a fait découvrir son ami Erwin Osen. Dès ses débuts, le jeune homme de vingt ans s’émancipe en effet de toute tutelle artistique, de toute influence extérieure pour exprimer avec la plus totale liberté ses tourments, ses angoisses, ses déchirements mais aussi ses désirs et ses fantasmes. Nul artiste, jusqu’ici, n’avait osé exhiber de manière aussi abrupte et directe sa sexualité et son malaise.

Durant les deux années, 1910-1912, où domine l’œuvre sur papier (dessins, aquarelles, gouaches), Schiele ne cesse de se représenter dans toutes les postures et sous tous les angles, en torse ou en pied, multiplie les nus féminins – sa compagne Wally Neuzil lui sert de modèle –, ou croque des jeunes filles à peine nubiles dans les poses les plus osées. Toutefois, le caractère révolutionnaire de l’œuvre ne tient pas seulement au sujet mais aussi à la manière de le traiter. La tension et la dynamique de la ligne, les raccourcis saisissants conduisant à ces corps étirés, comme suspendus dans l’espace, confèrent au sujet sa puissance expressive.

egon_schiele_016
Egon Schiele, L’étreinte

En avril 1912,  il est condamné pour « pornographie et incitation à la débauche », et il est incarcéré pendant vingt-quatre jours. Le séjour en prison, aussi bref soit-il, a beaucoup marqué l’artiste qui prend soudain conscience que la provocation ne va pas sans risque. Par ailleurs, ses œuvres connaissent un succès croissant en Autriche et en Allemagne : il est appelé à participer à des expositions collectives, mécènes et collectionneurs s’intéressent à lui. Autant de facteurs qui vont amener un changement de manière, perceptible dès 1912 et qui s’accentue à partir de 1913. L’artiste se raidit, contrôle davantage ses émotions. Le trait devient plus dur, la ligne plus anguleuse, le motif plus construit. Les visages perdent de leur expressivité, deviennent plus hiératiques. Les peintures aux formes cernées rappellent les vitraux des cathédrales gothiques, tandis que Schiele se représente sous les traits d’un moine au côté de Klimt. Dans ses autoportraits sur papier il ressemble à ces saints souffrants qu’on peut voir sur les bas-reliefs en bois sculpté des églises autrichiennes. L’art gothique a visiblement inspiré l’artiste. Il ne s’agit pas ici de piétisme mais plutôt de la volonté de capter la ferveur doloriste de la religiosité populaire.

14
Édith Harms Schiele

L’évolution de sa vie privée et la pression des événements extérieurs vont amener Schiele à infléchir son style une nouvelle fois. En décidant d’abandonner l’ardente et populaire Wally Neuzil pour épouser, en juin 1915, la paisible et bourgeoise Edith Harms, Schiele opte pour une vie plus harmonieuse et moins tourmentée. La Première Guerre mondiale qui vient de débuter fait en outre régner une atmosphère de gravité, qui n’incite ni aux outrances ni aux recherches formelles. L’artiste, bénéficiant de la mansuétude des autorités militaires, échappe cependant à la mobilisation et ne sera affecté, à la fin du conflit, qu’à des tâches administratives. Le trait de Schiele devient infiniment plus précis, la perspective moins heurtée, tandis qu’apparaît le modelé. Même les scènes érotiques perdent de leur fièvre et traduisent un apaisement. Les portraits sont de plus en plus réalistes, certains même parfaitement classiques.

3229973741_1_2_p0lu9doy
Egon Sciele, Maternité – C’est le dernier tableau d’Egon Schiele, son enfant ne naîtra jamais, sa femme enceinte et lui meurent de la grippe espagnole en 1918. Il a 28 ans.

En 1918, survient le drame : trois jours après avoir enterré son épouse Edith qui attendait un enfant, Schiele meurt à son tour le 30 octobre 1918, victime de la grippe espagnole.

Source : Yves KOBRY : critique d’art, historien d’art

Le puzzle redevenu, après réclamation, accessible.

Sans titre 5FACEBOOK