J’aime quand la littérature destinée aux adolescents est ce que j’appelle de la « bonne littérature », qu’elle ne les prend pas pour des niais, qu’elle ne les infantilise pas, qu’elle leur parle de la vraie vie.

La vie de Pétula, même si ce roman est fiction, devrait parler à cette génération d’adolescents en construction, que de douloureux événements ont rendus vulnérables au point qu’ils ne peuvent plus s’appuyer sur aucune certitude pour avancer. Pétula et ses compagnons de drames fréquentent un atelier d’Art Thérapie, censé les soutenir dans leur « re »construction. Le regard qu’elle porte sur cette institution et sur ses condisciples est à la fois critique et malicieux. Pour elle, il y a le dehors et le dedans. Deux espaces imbriqués en elle, enchevêtrés, emmêlés au point qu’elle ne sait pas sur quel fil tirer pour débobiner sa vie.

Le dehors est dangereux, douloureux, hermétique, après qu’un accident irréparable a provoqué en elle un écroulement psychologique, un effondrement de toutes les espérances, un anéantissement de toutes les objectivités. Elle trouve tout un tas de bonnes raisons pour se conforter dans ce sentiment d’insécurité abolue. Pour s’en protéger Pétula se claustre et s’esseule.

Le dedans, c’est cet atelier animé par Betty, dont Paméla ne devine évidemment pas les intentions thérapeutiques. Sinon, ça ne « marcherait » pas. Les autres participants ont tous de bonnes raisons d’être, eux aussi, cabossés. Ils vont apprendre à découvrir que, les uns avec les autres, les uns grâce aux autres, ils seront en capacité de reprendre leur développement. C’est ce qu’on appelle l’évolution résiliente.

Un roman coup de cœur, profond et sensible, qui dit que le désespoir n’est pas une fin en soi.

Les optimistes meurent en premier, Susin Nielsen
Le premier chapitre

INCIPIT

Nous étions assis dans le local de thérapie où il fait soit froid comme en Antarctique, soit chaud comme en Arabie saoudite. Je ne portais que ma camisole tie-dye, même si on était au début de janvier. Ivan s’est mis à tapoter mon bras nu avec ses doigts qui, quelques secondes plus tôt, étaient fourrés au fond de ses narines. Je fouillais dans mon sac pour prendre ma bouteille de désinfectant pour les mains lorsque l’une des portes du bureau de la psychologue s’est ouverte. Ivan a levé les yeux et a lancé :

— Regarde, Petula, un géant !

L’Homme Bionique n’était pas un géant, mais il mesurait presque deux mètres. Tout était surdimensionné chez lui, même le parka orange vif plié sur son bras, beaucoup trop chaud pour l’hiver vancouvérois. Il avait à peu près mon âge, une tignasse de cheveux bouclés bruns et de grands yeux foncés devenus rouges à force de pleurer.

L’Homme Bionique venait de sortir du bureau de Carole Polachuk. J’étais moi-même souvent allée dans ce lieu sans âme parce qu’on m’avait obligée à parler avec cette dame aux yeux globuleux et à l’attitude condescendante qui arbore des messages comme « HOP LA VIE ! » sur ses t-shirts. Carole excellait dans un seul domaine : nous faire sentir encore pire. Je n’étais donc pas surprise de voir l’air égaré de l’Homme Bionique. En colère. Et vraiment horriblement triste.

Je reconnaissais cette expression. L’Homme Bionique n’était pas allé s’asseoir devant elle pour discuter de ses choix de carrière. On ne consulte pas Carole Polachuk pour des broutilles.

Il était des nôtres.
Nos regards se sont croisés un bref instant.
Puis il s’est précipité vers la porte.
Et il est immédiatement sorti de ma cervelle, dès que je me suis frotté les mains avec le désinfectant.
Fin.
Mais pas vraiment.

Le patchwork de Valentyne/La Jument Verte

Drôle de paradis où je me trouvais pour ne pas être ailleurs. L’enthousiasme était rarement au rendez-vous mais le n’importe quoi, oui. Pour ne pas sombrer sans doute. L’homme bionique rejoignait donc notre groupe d’éclopés. Une arche de Noé en perdition….

Je pense que je ne vais pas tarder à casser la tête à Koula. Elle se prend pour qui celle-là ? C’est pas parce que son prénom rime avec le mien qu’il faut qu’elle se croit tout permis. Encore une belle invention de l’anim de LATARTHE Jeunes ! Elle nous avait fait écrire des poèmes avec nos prénoms pour, a-t-elle ânonné, que nous comprenions qu’ensemble nous pouvions être une œuvre d’art. Du coup, la Koula, elle s’est pris la grosse tête. Sa grosse tête que je ne vais pas tarder à cabosser.

Il était grand dans l’encadrement de la porte et quand nos regards se sont croisés, j’ai senti le rouge me monter aux joues, alors j’ai baissé la tête et finalement me suis accroupie pour ramasser ce qu’Ivan avait envoyé voler dans ses gestes brusques. Grand et beau, il n’a dû faire qu’un pour être près de moi et s’est baissé lui aussi pour m’aider. On a relevé le nez en même temps, il souriait. Quelques mèches orange tombaient sur ses yeux verts irisés, des fossettes creusaient ses joues au coin de sa bouche. Il avait quelque chose d’un ange.

On reconnaît un homme bionique à sa nonchalance et au fait qu’il arrive, comme cela, l’air de rien, à se déplacer d’un angle de la pièce à l’autre en un clin d’œil. Il nous a regardé, de bas en haut et j’ai su immédiatement qu’il allait changer notre vie : il a répondu comme un écho au claquement de langue d’Alonzo, fait un clin d’œil à Koula, ramassé le tube de paillette et me l’a donné, en quelques pas silencieux et saccadés, comme dans le ralenti d’un film du siècle dernier.

L’homme bionique est entré, et sans dire un mot s’est approché de moi, dégoulinante de brillants ; Il a sorti un mouchoir de sa poche et, toujours en silence, m’a essuyé la tête, enlevant méthodiquement le bleu et le jaune, l’indigo et le violet, bref séparant toute la lumière de l’arc en ciel en tube du noir d’ébène de mes cheveux, ; et là, il a dit : « C’est bien. Demain, on nommera les animaux, et dimanche, repos !

Moi, c’est comme ça, je n’aime pas trop qu’on me touche. Et puis les gens qui parlent un peu trop fort, ça me met mal à l’aise. Et s’il vous plaît, si vous avez la moustache, ça n’est même pas la peine de vous approcher, ça non. Et je n’aime pas non plus qu’on me regarde dans les yeux, mais il paraît qu’il faut que je fasse des efforts. J’en fais, je le jure, mais je ne pige pas à quoi ça va me servir.

Bande de jeunes ! Ai-je miaulé tandis que les paillettes se répandaient sur tout le plan de travail qu’on aurait dit un coup de baguette magique de la fée Clochette. C’est alors qu’un son anormalement paranormal a fait trembler la table et nos aspirations artistiques. Ça venait d’en haut comme le grand paletot de pluie noir que ma mère me jetait sur la tête en riant ce qui ne manquait jamais de m’aveugler. Sourd et tonitruant, disait ma grand-mère qui m’avait tout appris des paradoxes de la langue. Une voix grave qui s’imprimait en vous à la manière d’un fer à marquer le bétail, br…

Le patchwork d'Écri'Turbulente

Je pensais que je n’allais pas tarder à casser la tête à Koula. Elle se prend pour qui celle-là ? C’est pas parce que son prénom rime avec le mien qu’il faut qu’elle se croit tout permis. Encore une belle invention de l’anim de LATARTHE Jeunes ! Elle nous avait fait écrire des poèmes avec nos prénoms pour, a-t-elle ânonné, que nous comprenions qu’ensemble nous pouvions être une œuvre d’art. Du coup, la Koula, elle s’était pris la grosse tête. Sa grosse tête que je n’allais pas tarder à cabosser. Moi, c’est comme ça, je n’aime pas trop qu’on me touche. Et puis les gens qui parlent un peu trop fort, ça me met mal à l’aise. Et s’il vous plaît, si vous avez la moustache, ça n’est même pas la peine de vous approcher, ça non. Et je n’aime pas non plus qu’on me regarde dans les yeux, mais il paraît qu’il faut que je fasse des efforts. J’en fais, je le jure, mais je ne pige pas à quoi ça va me servir.

Bande de jeunes ! Ai-je miaulé tandis que les paillettes se répandaient sur tout le plan de travail qu’on aurait dit un coup de baguette magique de la fée Clochette. C’est alors qu’un son anormalement paranormal a fait trembler la table et nos aspirations artistiques. Ça venait d’en haut comme le grand paletot de pluie noir que ma mère me jetait sur la tête en riant ce qui ne manquait jamais de m’aveugler. Sourd et tonitruant, disait ma grand-mère qui m’avait tout appris des paradoxes de la langue. Une voix grave qui s’imprimait en vous à la manière d’un fer à marquer le bétail, br…

Il était grand dans l’encadrement de la porte et quand nos regards se sont croisés, j’ai senti le rouge me monter aux joues, alors j’ai baissé la tête et finalement me suis accroupie pour ramasser ce qu’Ivan avait envoyé voler dans ses gestes brusques.
Grand et beau, il n’a du faire qu’un pas pour être près de moi et s’est baissé lui aussi pour m’aider. On a relevé le nez en même temps, il souriait. Quelques mèches orange tombaient sur ses yeux verts irisés, des fossettes creusaient ses joues au coin de sa bouche. Il avait quelque chose d’un ange.

On reconnaît un homme bionique à sa nonchalance et au fait qu’il arrive, comme cela, l’air de rien, à se déplacer d’un angle de la pièce a l’autre en un clin d’œil.
Il nous avait regardé, de bas en haut et j’ai su immédiatement qu’il allait changer notre vie : il avait répondu comme un écho au claquement de langue d’Alonso, fait un clin d’œil à Koula, ramassé le tube de paillette et me l’avait donné, en quelques pas silencieux et saccadés, comme dans le ralenti d’un film du siècle dernier.

L’homme bionique était entré, et sans dire un mot s’était approché de moi, dégoulinante de brillants ; il avait sorti un mouchoir de sa poche et, toujours en silence, m’avait essuyé la tête, enlevant méthodiquement le bleu et le jaune, l’indigo et le violet, bref séparant toute la lumière de l’arc en ciel en tube du noir d’ébène de mes cheveux, ; et là, il a dit : « C’est bien. Demain, on nommera les animaux, et dimanche, repos !

Drôle de paradis où je me trouvais pour ne pas être ailleurs. L’enthousiasme était rarement au rendez-vous mais le n’importe quoi, oui. Pour ne pas sombrer sans doute. L’homme bionique rejoignait donc notre groupe d’éclopés. Une arche de Noé en perdition….

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Valentyne/La Jument Verte –  Patchcath – Anne de Louvain-la-Neuve –
Julien/Le Fictiologue/ – Carnets Paresseux – Martine/Écri’Turbulente –
Bibliothèque de Bracieux – 

 

 

Les optimistes meurent en premier - Susin Nielsen
Traduit de l'anglais (Canada) par Valérie Le Plouhinec
4ème de couverture

51b9jdaem7lDepuis la tragédie qui a anéanti sa famille, Pétula De Wilde, seize ans, a développé de nombreuses phobies. La voilà coincée entre ses parents accablés par le chagrin et une ex-meilleure amie qui ne lui adresse plus la parole. Pessimiste, elle estime qu’une très grande prudence et une hygiène extrême lui permettront de parer à la moindre catastrophe.
Mais est-ce bien réaliste ?… Au lycée, contrainte et forcée, elle fait partie d’un cours qu’elle surnomme Travaux manuels pour les fous. Les adolescents « à problèmes » qui y assistent se supportent tout juste. Jusqu’à ce que « l’Homme bionique » fasse son apparition. Le mystérieux Jacob, amputé d’un avant-bras à la suite d’un accident, passionné par le cinéma et aussi rentre-dedans que sarcastique, rejoint le groupe ; malgré ses réticences, l’adolescente a du mal à résister à son charme. Elle revit et en oublie ses phobies. Mais il se pourrait que Jacob, lui aussi, cache un secret trop lourd à porter…

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Susin Nielsen
 … quand elle parle d’elle (en anglais)

 

 

 

Susin Nielsen, sa bibliographie

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