Bon sang – d’étalon, évidemment – cet incipit ne nous a pas permis d’entrer dans le vif du sujet, même si la cuisinière et la bonne auraient bien apprécié. (cf dans le patchwork).  Si l’envie vous vient de lire ce roman – ce que je vous conseille énergiquement – vous vous apercevrez que de Fandango il n’est plus du tout question. L’héroïne, c’est Jane, la petite bonne. Extraordinaire et intelligente jeune fille de 22 ans, abandonnée à sa naissance, placée dans une famille aristocratique en voie de décomposition, bienveillante au point d’accepter qu’elle sache et aime lire. Le dimanche des mères, en ces temps des années 24 (1900), c’était LE jour annuel où les serviteurs avaient congé pour rendre visite à leur génitrice. Jane, à défaut de mère, va rendre visite à son amant, le fils voisin de la famille aristocratique voisine, en passe d’épousailles [arrangées] avec une fille de l’aristocratie du même acabit. Le cœur du roman bat ardemment dans le lieu de cette ultime rencontre entre ces deux amants que tout sépare : dans la demeure, dans la chambre même du jeune homme, alors que jusqu’alors, ils ne se rejoignaient que dans des endroits secrets. Jane va explorer toutes les émotions, toutes les sensations (y compris celles du sexe) qui s’entrechoquent, en même temps qu’elle furète dans la maison, nue comme un ver, après le départ de Paul, en route, après lui avoir fait l’amour, vers sa destinée gentillâtre. Une destinée que je tairai volontairement. Quant à celle de Jane… elle deviendra écrivain célèbre. L’amour des livres, l’amour des mots échafauderont la contexture de sa vie. Un destin peu commun, avec en filigrane, Joseph Conrad, dont elle avait prévu de lire un des romans, le jour du dimanche des mères, si elle n’avait pas rejoint son amant ; un dimanche où sa vie a basculé.

Le dimanche des mères, Graham Swift
Premier chapitre

INCIPIT CAPTURE

« Et la quatrième jambe ?
— Oh ! La quatrième… Ça a toujours été la question. »

La plupart du temps, ce n’était qu’un nom, un nom que l’on ne voyait jamais, un nom qui revenait très cher à garder dans une écurie et à entraîner. On l’avait vendu en 1915 ; né avec le siècle, il avait alors, lui aussi, quinze ans. « Avant que tu ne te pointes, Jay. » Mais un jour, il y avait très longtemps, par un petit matin de juin, ils s’étaient tous embarqués dans une étrange et folle expédition, à seule fin de le voir, de le voir, lui, Fandango, leur cheval, galoper sur les collines dénudées. À seule fin de s’accouder à la barrière et de le regarder, avec d’autres chevaux, s’élancer vers eux dans un bruit de tonnerre, puis filer, tel l’éclair. Ma, Pa, Dick, Freddy et lui. Et — qui sait ? — quelque autre partie prenante fantôme, réelle propriétaire de la quatrième jambe.

Il avait la main sur sa cuisse.

C’était la seule fois qu’elle avait vu ses yeux vaguement s’embuer. Et elle avait eu la nette intuition (et elle la garderait jusqu’à ses quatre-vingt-dix ans) qu’elle aurait pu aller avec lui — pourrait encore, comme par miracle, aller avec lui, seule avec lui — s’accouder à la barrière et regarder Fandango passer en trombe, dans un éclaboussement de boue et de rosée. Elle n’avait jamais rien vu de pareil, mais elle pouvait l’imaginer, clairement l’imaginer. Le soleil continuait à monter, disque rouge au-dessus des collines grises, l’air était encore d’une vive fraîcheur, tandis qu’il partageait avec elle une flasque au bouchon d’argent, tout en lui tripotant les fesses de façon peu discrète.

Elle le regardait, à présent, aller et venir à travers la chambre ensoleillée dans le plus simple appareil, à l’exception d’une chevalière en argent. Plus tard dans la vie, et dans la mesure du possible, elle n’emploierait pas volontiers le mot « étalon » pour qualifier un homme. Mais cela lui allait si bien. Il avait vingt-trois ans, elle vingt-deux. Et il était même ce que vous pourriez appeler un pur-sang, bien qu’à l’époque ce mot ne fît pas partie de son vocabulaire, pas plus d’ailleurs que le mot « étalon ». Sa palette verbale n’était pas encore très riche. Pur-sang : puisque c’était le « lignage » et la « naissance » qui comptaient pour ceux de son espèce. Allez savoir pourquoi.

On était en mars 1924. On n’était pas en juin, mais on s’y serait cru. Sans doute était-il un peu plus de midi. Une fenêtre était grande ouverte ; il traversa, nu, la chambre inondée de soleil, avec la même insouciance que n’importe quel animal nu. Après tout, c’était sa chambre, non ? Libre à lui d’y faire ce que bon lui semblait. Sans aucun doute. Elle n’y était jamais entrée, et n’y entrerait plus jamais.

Et elle aussi était nue.

30 mars 1924. Autrefois. Les ombres du treillis de la fenêtre glissaient sur lui tel un feuillage. Il prit un étui à cigarettes, un briquet et un petit cendrier d’argent sur la coiffeuse, se retourna, et là, sous un nid de poils noirs, sa bite et ses couilles baignées de soleil pendaient, simples appendices encore gluants. Elle pouvait les regarder à son aise, cela ne le gênait pas.

Lui aussi pouvait la regarder. Elle était allongée, nue, à l’exception d’une paire — sa seule paire — de boucles d’oreilles de pacotille. Elle n’avait pas remonté le drap. Elle avait croisé les mains sous sa nuque pour mieux le voir. Mais lui pouvait la regarder. Rince-toi l’œil. Une expression qui lui vint. Des expressions commençaient à lui venir. Rince-toi l’œil.

Dehors, le Berkshire s’étirait, lui aussi, ruisselant de verdure, bruyant de chants d’oiseaux, comblé en ce mois de mars d’une journée digne de juin.

Il continuait à s’intéresser aux chevaux. C’est-à-dire qu’il dépensait sans compter dès qu’il s’agissait d’eux. Dépenser sans compter était sa façon à lui d’économiser. Depuis près de huit ans, il avait, en théorie, de l’argent pour trois. Il appelait ça son « pognon ». Mais il se plaisait à montrer qu’il pouvait s’en passer. Et ce que tous deux faisaient ensemble depuis près de sept ans ne coûtait, ainsi qu’il le lui rappelait parfois, strictement rien. Mis à part le secret, la prise de risques, la ruse, et une aptitude mutuelle à exceller dans l’art de la dissimulation.

Toutefois, ils n’avaient jamais rien fait de tel. Jamais elle n’avait été dans ce lit auparavant — un lit d’une personne, mais spacieux. Ni dans cette chambre, ni même dans cette maison. Si cela ne coûtait rien, n’était-ce pas le plus merveilleux des cadeaux ?

Mais, si cela ne coûtait rien, que dire alors de toutes les fois où il lui avait filé une pièce de six pence ? eût-elle pu lui rappeler. Ou n’était-ce pas même trois pence ? Au tout début, avant que cela ne devînt — comment dire ? — sérieux. Mais jamais elle n’aurait osé lui en souffler mot. En tout cas, pas maintenant. Pas plus qu’elle n’aurait osé lui lancer le mot « sérieux » à la figure.

Il s’assit sur le lit à côté d’elle. Il lui passa la main sur le ventre comme pour enlever une poussière invisible, il y posa ensuite le cendrier et le briquet, garda l’étui à la main, en sortit deux cigarettes, en glissa une entre ses lèvres qui s’offraient en une lippe boudeuse. Elle avait encore les mains sous sa nuque. Il lui alluma sa cigarette, puis la sienne. Il reprit alors l’étui et le briquet, les posa sur la table de chevet et s’allongea à ses côtés, le cendrier toujours calé entre son nombril et ce qu’il n’hésitait plus, à présent, à appeler sa chatte.

Bite, couilles, chatte. Des expressions simples, du vocabulaire de base.

C’était le 30 mars. Un dimanche. Un jour que l’on appelait le dimanche des mères.

Le patchwork de JoBougon/L’impermanence n’est pas un rêve

Il restait donc une jambe et une queue sans propriétaire. Ce qu’il avait fait aussitôt remarquer aux chnoques et aux frangins qui s’étaient moqués en lui rétorquant que ça leur en faisait une sacrée belle, tant que personne n’irait revendiquer la propriété isolément. Pour l’instant chacun pariait sur sa partie et Fandango avait encore toutes les chances de gagner. Ne croyez pas que ce cheval marchait sur trois pattes. C’était la logique des parents. Une jambe chacun, il ne fallait pas favoriser l’un des garçons. Sans doute pour cette raison que Fandango n’avait jamais fait d’exploit. Courir sur trois pattes disaient-ils en riant, c’est normal qu’il se traîne…
Leur humour passait mal, mais c’était avec un certain désespoir qu’ils en usaient.

Dans le secret de l’office, la cuisinière et la bonne potinaient gaillardement. Ce cinquième cheval trijambiste ne serait jamais qu’un bouffon, c’est sûr. « C’est pas parce qu’on s’appelle Fandango qu’on a les castagnettes bien placées », rifougnaient-elles. Les maîtres seraient bien prudents de le faire débiter en bons steaks bien tendres, qu’elles sauraient accommoder d’une généreuse persillade. « Par les temps qui courent, ajoutaient-elles, c’est pas bien avisé de se laisser manger le foin sur la tête, surtout par un malbâti ! ».

C’était pas faute de l’entraîner, pourtant, vu que chacun y mettait du sien. Dick priait tous les soirs pour la jambe avant gauche, légèrement faiblarde et que Fandango regardait avec l’œil torve d’un marin ivre au point du jour. Freddy et lui pansaient en pensée les trois autres : il eut fallu beaucoup plus pour dérouler la foulée du canasson. Ma était plus tête que Pa, comme d’ailleurs elle l’était pour la famille.
Alors que Pa et le corps, disons tout net que ça le connaissait et pas qu’un peu, fallait voir la tête de Ma quand il revenait soi-disant des courses.

Et puis les garçons s’étaient embarqués pour aller se dissoudre dans la boue des Flandres, et May qui n’avait plus à hésiter entre Freddy et Dick avait épousé un garçon de Milwaukee qui devait à ses pieds plats d’avoir évité la conscription. Ensuite ? Ensuite, Fandango avait trotté jusque chez l’équarrisseur et Ma et Pa étaient partis à leur tour et toutes sortes d’autres choses étaient advenues jusqu’à maintenant. Ce maintenant où, sur le siège arrière d’un taxi avec ma valise, je me demandais : Si la tête et le corps de
Fandango étaient aux chnoques, deux des pattes aux Freddick, une troisième au cousin falot dont j’oubliais toujours le prénom, à qui appartenait la quatrième patte ? Et courait-elle toujours ?

Et la quatrième jambe me direz-vous ? À qui appartenait-elle ? Sans conteste, elle appartenait au frère de ma mère le vieil Archie, rescapé de la Grande Guerre et unijambiste (l’ironie du sort disait-il en caressant l’encolure de Fadango)
Il n’avait pas mis un rond dans l’histoire du bourrin mais sans conteste là encore il était l’instigateur de cet achat : « Fandango n’est pas un canasson, disait-il tous les dimanches au brunch, c’est un IN-VESTISSE-MENT».

Le patchwork d'Écri'Turbulente

Et la quatrième jambe me direz-vous ? À qui appartenait-elle ? Sans conteste, elle appartenait au frère de ma mère le vieil Archie, rescapé de la Grande Guerre et unijambiste (l’ironie du sort disait-il en caressant l’encolure de Fadango)
Il n’avait pas mis un rond dans l’histoire du bourrin mais sans conteste là encore il était l’instigateur de cet achat : « Fandango n’est pas un canasson, disait-il tous les dimanches au brunch, c’est un IN-VES-TISSE-MENT ». Il restait donc une jambe et une queue sans propriétaire. Ce qu’il avait fait aussitôt remarquer aux chnoques et aux frangins qui s’étaient moqués en lui rétorquant que ça leur en faisait une sacrée belle, tant que personne n’irait revendiquer la propriété isolément. Pour l’instant chacun pariait sur sa partie et Fandango avait encore toutes les chances de gagner.

Ne croyez pas que ce cheval marchait sur trois pattes. C’était la logique des parents. Une jambe chacun, il ne fallait pas favoriser l’un des garçons. Sans doute pour cette raison que Fandango n’avait jamais fait d’exploit. Courir sur trois pattes disaient-ils en riant, c’est normal qu’il se traîne…
Leur humour passait mal, mais c’était avec un certain désespoir qu’ils en usaient.

C’était pas faute de l’entrainer, pourtant, vu que chacun y mettait du sien. Dick priait tous les soirs pour la jambe avant gauche, légèrement faiblarde et que Fandango regardait avec l’œil torve d’un marin ivre au point du jour. Freddy et lui pansaient en pensée les trois autres : il eut fallu beaucoup plus pour dérouler la foulée du canasson. Ma était plus tête que Pa, comme d’ailleurs elle l’était pour la famille. Alors que Pa et le corps, disons tout net que ça le connaissait et pas qu’un peu, fallait voir la tête de Ma quand il revenait soi-disant des courses.

Dans le secret de l’office, la cuisinière et la bonne potinaient gaillardement. Ce cinquième cheval trijambiste ne serait jamais qu’un bouffon, c’est sûr. « C’est pas parce qu’on s’appelle Fandango qu’on a les castagnettes bien placées », rifougnaient-elles. Les maîtres seraient bien prudents de le faire débiter en bons steaks bien tendres, qu’elles sauraient accommoder d’une généreuse persillade. « Par les temps qui courent, ajoutaient-elles, c’est pas bien avisé de se laisser manger le foin sur la tête, surtout par un malbâti ! ».
Et puis les garçons s’étaient embarqués pour aller se dissoudre dans la boue des Flandres, et May qui n’avait plus à hésiter entre Freddy et Dick avait épousé un garçon de Milwaukee qui devait à ses pieds plats d’avoir évité la conscription. Ensuite ? Ensuite, Fandango avait trotté jusque chez l’équarrisseur et Ma et Pa étaient partis à leur tour et toutes sortes d’autres choses étaient advenues jusqu’à maintenant. Ce maintenant où, sur le siège arrière d’un taxi avec ma valise, je me demandais : Si la tête et le corps de Fandango étaient aux chnoques, deux des pattes aux Freddick, une troisième au cousin falot dont j’oubliais toujours le prénom, à qui avait appartenu la quatrième patte ? Et courait-elle toujours ?

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Bibliothèque de Bracieux – JoBougon/L’impermanence n’est pas un rêve – Martine/Écri’Turbulente – Carnets Paresseux – Anne de Louvain-la-Neuve – Valentyne/La Jument Verte – 

 

Le dimanche des mères, Graham Swift
Traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier
4ème de couverture

product_9782070178711_195x320Angleterre, 30 mars 1924. Comme chaque année, les aristocrates donnent congé à leurs domestiques pour qu’ils aillent rendre visite à leur mère le temps d’un dimanche. Jane, la jeune femme de chambre des Niven, est orpheline et se trouve donc désœuvrée. Va-t-elle passer la journée à lire? Va-t-elle parcourir la campagne à bicyclette en cette magnifique journée? Jusqu’à ce que Paul Sheringham, un jeune homme de bonne famille et son amant de longue date, lui propose de le retrouver dans sa demeure désertée. Tous deux goûtent pour la dernière fois à leurs rendez-vous secrets, car Paul doit épouser la riche héritière Emma Hobday. Pour la première – et dernière – fois, Jane découvre la chambre de son amant ainsi que le reste de la maison. Elle la parcourt, nue, tandis que Paul part rejoindre sa fiancée. Ce dimanche des mères 1924 changera à jamais le cours de sa vie.
Graham Swift dépeint avec sensualité et subtilité une aristocratie déclinante, qui porte les stigmates de la Première Guerre – les fils ont disparu, les voitures ont remplacé les chevaux, la domesticité s’est réduite… Il parvient à insuffler à ce court roman une rare intensité, et célèbre le plaisir de la lecture et l’art de l’écriture.

Graham Swift
Sa bio / bibliographie

avt_graham-swift_3391Né à Londres en 1949, Graham Swift a été, dès ses premiers romans, Le Marchand de douceurs (1980) et L’Affaire de Shuttlecock (1981), considéré comme l’un des auteurs les plus prometteurs de sa génération.

Il est l’auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles, dont « Le pays des eaux » (1983), qui remporta le Guardian Fiction Prize, et qui a fait l’objet d’une adaptation cinématographique avec Jeremy Irons.

En 1993, Swift reçoit le Prix du meilleur livre étranger pour « A tout jamais », puis, en 1996, le prestigieux Booker Prize et le James Tait Black Memorial Prize pour « La Dernière tournée ».

Héritier à la fois de Dickens et de Faulkner, il donne dans ses romans une vision assez sombre de l’histoire, soulignant les grandes fractures liées au révolutions politique, industrielle et culturelle, qui ont contribué, dans la littérature notamment, à brouiller les frontières entre histoire individuelle et grande Histoire.

Sa bibliographie, chez Gallimard

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