Un tout petit roman, qui se lit en une heure. Une heure, le temps qu’il faut au bus 221 pour accomplir son trajet. Une heure de huis-clos dans ce bus, pour des femmes que la vie a éprouvées parce que l’un de ceux qui leur sont chers a commis une grave faute qui l’a conduit entre les murs de la prison. Pour des femmes à l’énergie toute tendue vers le moment du parloir qui leur permettra d’endurer l’absence de celui qui est incarcéré.

Pas de pathos, pas de sordide, pour évoquer ce basculement vers l’épreuve des incertitudes, des précarités. Un court roman, en clair-obscur, qui dit sans juger, qui expose sans désapprouver. Beaucoup d’émotion, beaucoup d’empathie, qui jamais ne tombe dans le sirupeux.

Les passagères du 221, Catherine Béchaux
L'entrée en matière

Midi. La sonnerie glapit, longue et stridente à la borne de départ. Immédiatement, comme dans un ballet bien orchestré, la silhouette du conducteur se dresse dans l’encadrement du bus, balayant d’un regard machinal les voyageurs. Tous ces visages tournés vers lui, soupirs soulagés ou sourires incertains, ces corps occupés à rectifier leur position avec la conscience d’appartenir à la caste supérieure des gens assis.

Partition parfaite, réglage huilé par le métier et l’habitude. Pénétrer dans la casemate, suspendre sa veste à la patère, glisser sa feuille de route dans la pochette, se caler dans son fauteuil, vérifier sa caisse – carnets de tickets et rouleaux de pièces –, faire ronfler le moteur. Les jours de bonne humeur, laisser venir ceux qui s’engouffrent l’air ahuri, supporter l’assaut des derniers, haletants et cramoisis. Répondre laconiquement aux bonjours lancés à la volée ou murmurés. Les jours de mauvaise humeur, sous prétexte de respecter l’horaire, feindre de fermer définitivement la porte, ignorer la salve des poings tambourinant contre la vitre, jouir sans les regarder des visages suppliants. Puis déclencher l’ouverture d’un geste magnanime et savourer la gratitude éperdue ou les yeux furibonds. Ne jamais ouvrir si, les nerfs à vif, on vocifère sur le trottoir. Être le seigneur du bus.

Moteur qui vrombit, soubresauts, hoquets, le 221 démarre pesamment, le clignotant lui taille une place dans le flux des véhicules qui encombrent la chaussée. Une fois infiltré, il attaque l’avenue cernée d’arbres gringalets aux plumets dégarnis, la suit sur une centaine de mètres, puis s’écarte pour descendre vers le quai et, lentement, tranquillement, s’impose dans la voie de droite, celle qui surplombe le fleuve.

Paul aime cette partie du trajet, les scintillements de l’eau, ses irisations, les péniches amarrées sur la berge. À cet endroit, il prend son temps en se disant que les voyageurs doivent apprécier, eux aussi. Quinze ans passés dans les transports publics à gaver des ventres de mastodontes jamais rassasiés ! Il a beau être à l’abri dans sa tourelle, lui parviennent la rumeur et le roulis des passagers, pantins parfois désarticulés, tressautant au rythme des caprices du bus, déferlant lentement, irrépressiblement dans l’allée. Le froid vif, l’hiver, quand la bête ouvre sa gueule, se charge du souffle glacial arraché au dehors, puissamment attaché aux vêtements et aux visages, et la fournaise l’été qui colle la peau et asphyxie, exhale les odeurs, transforme l’habitacle en bétaillère. Dans les saisons du bus, le printemps ou l’automne sont préférables à cause de la tiédeur de l’air.

Ne parlez pas au conducteur, la brièveté du texte placardé à ses côtés martèle sa menace et décourage les importuns. La vente d’un ticket, une question sur une station, une inquiétude sur la ponctualité, un énervement à tempérer, Paul répond toujours de manière professionnelle, gardant la distance, attentif à la sécurité, pressé d’emmener sa cargaison sans accroc et de rentrer chez lui sans souci. Mais ce lundi, il ressent une légèreté, un frémissement de petit printemps, le ciel est de la couleur de l’eau, un gris clair, doux, diffus, que le soleil tente furtivement de percer. La voie bien dégagée serait idéale pour donner une impulsion et accélérer, pourtant il conduit sans hâte, le regard panoramique et le geste souverain, offrant aux passagers la brève illusion de surfer sur le fleuve.

Il n’y a pas si longtemps qu’il conduit le 221 et qu’il a une pensée pour les gens qu’il transporte. Au début, il n’avait rien remarqué, d’ailleurs on pouvait ne rien remarquer, aucun indice flagrant ne sautait aux yeux. Une ligne comme les autres, environ une heure dix de parcours jusqu’au terminus, vingt-sept arrêts, pas plus d’incidents qu’ailleurs, jeans ou djellabas, têtes nues ou voilées, peaux claires ou brûlées, la foule bigarrée coutumière d’une banlieue de grande ville.

Les femmes, il en montait beaucoup, parfois accrochées à une poussette ou un bébé empoché sur le dos ou le ventre. Paul ne leur prêtait guère attention, même s’il n’était pas indifférent à une épaule nue, un décolleté déployé. Ce qui avait fini par l’intriguer, c’étaient toutes celles qui, entre midi et une heure, se hissaient, les bras encombrés d’un sac volumineux. C’était invariablement un vaste cabas comme ceux qu’on trouve à la caisse d’un supermarché ou d’un magasin de prêt-à-porter pour déposer ses achats. Son poste surplombant le marchepied, il lui avait été facile de remarquer qu’il contenait des vêtements. Lui si soigneux avait trouvé étonnant, pas très hygiénique et un peu impudique, ce paquetage exposé aux regards. Sa curiosité s’en était pimentée même s’il s’était senti vaguement indiscret, un peu voyeur. Maintenant, quand les sacs de linge apparaissent au fil de la ligne, ses sourcils ne se froncent plus, il lève les yeux vers les porteuses, parfois reconnaît l’une ou l’autre, salue d’un signe de tête.

Son regard s’attarde sur le rétroviseur intérieur, scrute le miroir. Le bus est plein mais l’allée bien dégagée, la quiétude pour l’instant. C’est surtout à l’arrêt près de la gare qu’il fera sa récolte. Le lundi, plus que les autres jours. À cause des comparutions immédiates du week-end.

 

LE PATCHWORK PARTICIPANTS Anne de Louvain-la-Neuve et moi-même avons tenté de coudre ensemble les contributions de :

Valentyne/La Jument Verte – Julien/Le Fictiologue/ – Anne de Louvain-la-Neuve – Carnets Paresseux Martine/Écri’Turbulente – Bibliothèque de BracieuxPatchcathJoBougon/L’impermanence n’est pas un rêve

Le texte d'Anne

Tout de même, ça clochait sec, car de voyageurs, comme qui dirait, il n’y en avait point. Vous avez remarqué vous aussi ? « Visage », « soupirs », « sourire », « corps », ça enduit d’erreurs, y a pas à ergoter du popotin sur le strapontin. Tous ces « gens », en ce matin frisquet dans MON 221, c’était des voyagEUSES, comme dans Gueuze, ma bière préférée. Des poitrines, des gorges, des robes et des jupes, des têtes, des formes, des anatomies, au fé-mi-nin. Que des nénettes ! J’avais beau frotter mes mirettes, des nanas, des gonzesses, des femmes. Mince ! Mais pas toutes…

Assis au fond du bus à côté de la narratrice, je risque un œil sur sa feuille : voyons, « glapir » : c’est le cri du chiot, du faisan, de l’épervier, du lapin et du renard, mais pas de la sirène (elle, elle chante). « Une silhouette qui balaie du regard les voyageurs »…hum : une silhouette qui a des yeux ? comme la colline ? ça va faire peur ! et hum…. un regard distrait, alors, si elle ne remarque même pas que ces voyageurs sont des voyageuses !

Un coup d’œil jeté sur ces passagères d’un jour avant de s’asseoir. Un voyage hebdomadaire pour certaines d’entre elles qu’il reconnaît. Juste un salut de tête les yeux dans les yeux. Elles ne sourient pas. Leurs regards brillent pourtant et leurs pieds piétinent dans les chaussures. Leurs tenues vestimentaires colorées, presque chic ne sont pas du tout assorties au gros sac qu’elles ont toutes sur leurs genoux ou posé à même le sol. Presque toutes, car une nouvelle placée derrière lui tient simplement un petit carton venant de chez le pâtissier. Personne ne se souvient l’avoir vue grimper à bord, mais pourtant elle est là, assise près du fond, à se cramponner à son sac à mains, comme une petite vieille, mais plus jeune qu’elle n’en a l’air. Les plus attentifs s’aperçoivent que cette petite bonne femme parle à son sac et se comporte comme si celui-ci lui répondait. Que se cache-t-il à l’intérieur ? Pourquoi ses escarpins gris sont couverts de fientes de pigeon ? La rombière descend du bus avant qu’il ne soit possible d’obtenir une réponse.

À l’arrêt « Chemin de la Douane », la première est montée ; à « Les Clos », c’est la seconde ; à « Carouge », la troisième, et aussi à « Rondeau », à « Aubette », à « Château d’eau ». Le conducteur les connaît toutes, mais ne sait en distinguer aucune. Elles sont toutes vêtues à l’identique : pantalon noir, madras rouge, sweat blanc, boots noirs. Elles ne semblent pas se connaître, mais elles descendent toutes à l’arrêt « Ithaque ». Un jour, il se risquera à demander leur nom ; en chœur, elles répondront : « Pénélope ».

C’est à l’arrière du véhicule qu’à cet instant, un des corps assis émet un long gargouillement sonore. La jeune femme qui occupe le corps en question jette aux alentours un regard gêné, puis fait mine de regarder le bout de ses chaussures. Sa maigreur fait peine à voir.Une grosse matrone à l’air revêche, assise deux rangs plus loin, se lève et lui tend d’un geste autoritaire un morceau d’une maxi-fougasse aux grattons qu’elle extrait d’un sac en papier brun. Puis, sans dire un seul mot, elle retourne s’asseoir.Les autres femmes, témoins de la scène, échangent discrètement des regards d’approbation complice. Ici, l’entraide n’est pas un vain mot mais bien une valeur tacite et silencieuse. Toutes assises qu’elles sont, ces femmes savent rester debout.

Le conducteur laisse flotter un doux sourire sur ses lèvres puis s’installe au volant et le cortège des corps occupés à rectifier leur position s’ébranle en direction de Fleury-mérogis. Bourru il répond à peine aux saluts discrets. Il se laisse tomber sur son siège avec un léger soupir de contentement. Ce dernier par contre pousse un gémissement presque désespéré. Il va falloir vraiment qu’il se mette au régime. Il entend quelques rires contenus parmi les passagères. Il est content finalement de faire involontairement le pitre. Il éteint la sonnerie et fait démarrer le moteur. Un doux ronron de diesel remplace le bruit strident de la sonnerie.Les passagères du bus ne disent rien mais il sent leur regard sur sa nuque. Il sait que parmi les passagères, il y a les impatientes, Muriel et Françoise, les indécises Claudine, Leila, Nathalie et Séverine, et puis Carmen toujours sereine et impassible. Tiens ! la petite nouvelle, la vingtaine à peine, toute seule sur la quatrième rangée, brune et pâle… Elles descendront comme toujours au terminus. Aura-t-il le courage de demander son prénom à la nouvelle ?

Le texte de l'Écriturbulente

Assis au fond du bus à côté de la narratrice, je risque un œil sur sa feuille : voyons, « glapir » : c’est le cri du chiot, du faisan, de l’épervier, du lapin et du renard, mais pas de la sirène (elle, elle chante). « une silhouette qui balaie du regard les voyageurs »…. hum : une silhouette qui a des yeux ? comme la colline ? ça va faire peur ! et hum²…. un regard distrait, alors, si elle ne remarque même pas que ces voyageurs sont des voyageuses !

Bourru il répond à peine aux saluts discrets. Il se laisse tomber sur son siège avec un léger soupir de contentement. Ce dernier par contre pousse un gémissement presque désespéré. Il va falloir vraiment qu’il se mette au régime. Il entend quelques rires contenus parmi les passagères. Il est content finalement de faire involontairement le pitre. « Tout de même, ça clochait sec car de voyageurs, comme qui dirait, il n’y en avait point. Vous avez remarqué vous aussi ? « Visage », « soupirs », « sourire », « corps », ça enduit d’erreurs, y a pas à ergoter du popotin sur le strapontin. Tous ces « gens », en ce matin frisquet dans MON 221, c’était des voyagEUSES, comme dans Gueuze, ma bière préférée. Des poitrines, des gorges, des robes et des jupes, des têtes, des formes, des anatomies, au fé-mi-nin. Que des nénettes ! J’avais beau frotter mes mirettes, des nanas, des gonzesses, des femmes. Mince ! Mais pas toutes… »

Un coup d’œil jeté sur ces passagères d’un jour avant de s’asseoir. Un voyage hebdomadaire pour certaines d’entre elles qu’il reconnaît. Juste un salut de tête les yeux dans les yeux. Elles ne sourient pas. Leurs regards brillent pourtant et leurs pieds piétinent dans les chaussures. Leurs tenues vestimentaires colorées, presque chic ne sont pas du tout assorties au gros sac qu’elles ont toutes sur leurs genoux ou posé à même le sol. Presque toutes, car une nouvelle placée derrière lui tient simplement un petit carton venant de chez le pâtissier. Personne ne se souvient l’avoir vu grimper à bord, mais pourtant elle est là, assise près du fond, à se cramponner à son sac à mains, comme une petite vieille, mais plus jeune qu’elle n’en a l’air. Les plus attentifs s’aperçoivent que cette petite bonne femme parle à son sac et se comporte comme si celui-ci lui répondait. Que se cache-t-il à l’intérieur ? Pourquoi ses escarpins gris sont couverts de fientes de pigeon ? La rombière descend du bus avant qu’il ne soit possible d’obtenir une réponse.

Il éteint la sonnerie et fait démarrer le moteur. Un doux ronron de diesel remplace le bruit strident de la sonnerie. Les passagères du bus ne disent rien mais il sent leur regard sur sa nuque. il sait que parmi les passagères, il y a les impatientes, Muriel et Françoise, les indécises Claudine, Leila, Nathalie et Séverine, et puis Carmen toujours sereine et impassible. Tiens ! une petite nouvelle, la vingtaine à peine, toute seule sur la quatrième rangée, brune et pâle….

Elles descendront comme toujours au terminus. Aura t il le courage de demander son prénom à la nouvelle ? À l’arrêt « Chemin de la Douane », une autre monte ; à « Les Clos », c’est encore une autre ; à « Carouge », à « Rondeau », à « Aubette », à « Château d’eau ». Le conducteur les connaît toutes, mais ne sait en distinguer aucune. Elles sont toutes vêtues à l’identique : pantalon noir, madras rouge, sweat blanc, boots noirs. Elles ne semblent pas se connaître, mais elles descendent toutes à l’arrêt « Ithaque ». Un jour, il se risquera à  demander leurs noms ; en chœur, elles répondront : « Pénélope ».

C’est à l’arrière du véhicule qu’à cet instant, un des corps assis émit un long gargouillement sonore. La jeune femme qui occupait le corps en question jeta aux alentours un regard gêné, puis fit mine de regarder le bout de ses chaussures. Sa maigreur faisait peine à voir. Une grosse matrone à l’air revêche, assise deux rangs plus loin, se leva et lui tendit d’un geste autoritaire un morceau d’une maxi-fougasse aux grattons qu’elle extrait d’un sac en papier brun. Puis, sans dire un seul mot, elle retourna s’asseoir. Les autres femmes, témoins de la scène, échangèrent discrètement des regards d’approbation complice. Ici, l’entraide n’était pas un vain mot mais bien une valeur tacite et silencieuse. Toutes assises qu’elles étaient, ces femmes savaient rester debout.

Le conducteur laissa flotter un doux sourire sur ses lèvres puis s’installa au volant et le cortège des corps occupés à rectifier leur position s’ébranla en direction de Fleury-Mérogis.

Les passagères du 221 – Catherine Béchaux
 4ème de couverture

cvt_les-passageres-du-221_812Il n’y a pas si longtemps que Paul conduit le 221 : une ligne ordinaire, une heure et demie de parcours, vingt-sept arrêts, peu d’incidents, la foule bigarrée d’une banlieue de grande ville… Ce qui a fini par l’intriguer, ce sont ces femmes qui, entre midi et treize heures, montent les bras encombrés de volumineux sacs de linge. Maintenant, il sait qu’elles descendront toutes au même arrêt : le centre de détention. Parmi elles, ce lundi-là, il y a Maryse, Marie-Jo, Naïma, Fatou, Mireille… Dans le huis clos du bus, chacune se remémore la vie d’avant la prison, le jour où tout a basculé, les confidences lors de la dernière visite, la litanie du règlement, l’angoisse au passage des portiques de sécurité, l’appréhension des retrouvailles… Toutes se concentrent sur le moment le plus attendu mais aussi le plus redouté de la semaine. Le parloir. 45 minutes dans 3 m2, tout ce qui leur reste de leur homme. Aussi, lorsque Mireille fait un malaise et que Paul stoppe le bus, les passagères du 221 se lèvent. Pour une fois, elles font bloc et sortent du silence.

Catherine Béchaux, sa bio / bibliographie
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Catherine Béchaux

Catherine Béchaux vit à Fresnes. Après trente ans de journalisme en presse jeunesse, elle est depuis six ans bénévole à la Maison d’accueil des familles de détenus du centre pénitentiaire. Auteur de nouvelles et d’un roman pour la jeunesse (Le Secret de Martin, éditions Bayard), Les Passagères du 221 est son premier roman adulte.

 

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