C’est le premier roman d’un ingénieur diplômé de l’Ecole des Mines de Nancy, qui vit et travaille à Clermont-Ferrand. Pierre Raufast est l’auteur de deux ouvrages sur le management en entreprise.  Il a obtenu le prix Jeune mousquetaire, le prix de la Bastide et le prix « Talents Cultura » 2014.

Un roman ? Un recueil de courtes nouvelles ? Ce pourrait être l’un ou l’autre. L’auteur a choisi de définir comme « roman » ce livre aux histoires-gigognes, qui m’a rappelé une comptine de mon enfance :

Trois p’tits chats Trois p’tits chats Trois p’tits chats chats chats Chapeau de paille Chapeau de paille Chapeau de paille paille paille paille Paillasson Paillasson Paillasson son son son…/…

J’ai eu le sentiment que le sans doute très sérieux ingénieur Pierre Raufast s’est beaucoup amusé à écrire ce texte, qui, malgré tout, conserve une dimension presque rigoureusement mathématique. Pour les non-avertis – comme moi – une fractale désigne des objets dont la structure est invariante par changement d’échelle. Il existe en réalité une théorie mathématique précise derrière ces différents objets et qui permet de parler de structures mathématiques ayant des dimensions non-entières. Ceci dit, je n’en suis pas plus avertie ! C’est la lecture du roman qui m’a davantage éclairée : les histoires s’emboîtent, s’articulent l’une avec l’autre, rebondissent de l’une à la suivante. Une situation qui m’a fait penser à une conversation animée à l’issue de laquelle on se demande ce qui l’a commencée !

Mais venons aux faits.

La fractale des raviolis, Pierre Raufast
Le début de l'aventure

INCIPIT

Par inadvertance, ça non. Pourtant, ce substantif vint spontanément à l’esprit de Marc, lorsque je le pris sur le fait avec sa maîtresse.

Définition d’« inadvertance » : défaut accidentel d’attention, manque d’application (à quelque chose que l’on fait).

Faut-il le dire ? Quand j’ouvris cette porte, ce que je vis n’avait rien d’un manque d’application. Bien au contraire. Il s’agissait d’un excès de zèle érotique caractérisé. En tout cas, le porc qui vit à mes côtés ne m’a pas sautée avec autant d’inadvertance depuis longtemps…

À la définition, le dictionnaire accolait une citation de Martin du Gard : « Antoine ne voulait pas se laisser distraire une seconde de cette lutte pressante qu’il menait contre la mort. La moindre inadvertance, et ce souffle vacillant pouvait s’évanouir. » Cela faisait déjà un bout de temps, chez moi, que le souffle vacillant menaçait de s’évanouir. Plusieurs années sans doute. Cette inadvertance-là fut de trop et déclencha tout le reste.

LE PLAT DE RAVIOLIS

Marc et moi étions mariés depuis plus de dix ans. À ma connaissance, pas une seule année il ne fut fidèle, y compris l’année des fiançailles. Sans compter, avant cela, les années de flirt au lycée.

Quand Jupiter s’envoyait une belle mortelle, écrit Ovide, il se métamorphosait en taureau ou transformait la jouvencelle en plante verte. Délicate attention, destinée seulement à cacher son adultère aux regards de Junon, sa terrible et divine épouse.

D’année en année, progressivement, Marc m’a métamorphosée en bonne poire.

J’aurais dû prendre cette décision beaucoup plus tôt.

Mais tuer son premier amour – fût-il le plus abject des êtres – mérite toujours un temps de réflexion, d’acceptation et de préparation. Ne pas le rater. Ne pas être soupçonnée. Ne pas perdre l’assurance-vie.

Il me fallut plusieurs mois pour trouver un plan sûr, garantissant ces trois points.

Au début, je me suis cassé la tête sur la question du cadavre. Où cacher le corps ? Les solutions fournies par les romans policiers me semblaient trop compliquées.

J’avais décidé d’attendre le prochain enterrement qui aurait lieu près de chez nous. Alors, je tuerais Marc. Je viendrais le soir sur la tombe toute fraîche. Je la rouvrirais. J’y ajouterais son cadavre en petit complément. Qui aurait l’idée de chercher un mort dans un cimetière ?

Entre nous, je suis déjà incapable de creuser un trou de cinq centimètres pour planter des géraniums. Ré-ouvrir une tombe en pleine nuit me sembla trop ambitieux. Je me décidai pour un plan simple, sans pioche ni pelle. Il fallait empoisonner Marc tout naturellement. Lui faire avaler à son insu de la digitale pourpre mélangée à des herbes de Provence.

La digitale pourpre est une plante banale, dans notre région. Elle a de jolies clochettes violettes recouvertes de digitaline. Cette substance, en fonction du dosage, ralentit le cœur ou provoque un arrêt cardiaque.

…/…

Le patchwork de nos contributions

Cette semaine, j’ai demandé à Carnets Paresseux de, lui aussi, tricoter une histoire avec nos textes. Vous allez donc pouvoir lire la sienne et la mienne. C’est rigolo comme exercice ! D’ailleurs, parmi les contributeurs de la semaine prochaine, y aurait-il un patchworkien ? 

L'une

Par inadvertance, me laisse dubitative. Le mot lui-même tourne en boucle dans ma tête. J’en oublierais presque le fait qu’il l’ait sautée. Comment a-t-il pu doser son inattention, voire son manque d’application à la baiser ? C’est comme si ce « par inadvertance » l’autorisait à effacer le poids de sa culpabilité. Oui, bien entendu. Le ton de sa voix, tout aussi négligente, me le confirme.

Mais tout de même, cette inadvertance-là me disait quelque chose que je ne pouvais pas entendre, entendons là entendre comme appréhender ou même comprendre.
Ce dont je n’étais pas sûre, c’est la raison pour laquelle l’inadvertance avait pu s’inscrire pour lui dans le registre décadent des relations humaines, ni pourquoi il tenait tant à m’en faire le récit.
Aussi, glissant vers lui un regard un poil moqueur, je lui répondis :
– Dorénavant, mon ami, tâchez d’être moins distrait.

« Mais qui te parle de femme ? » répliqua-t-il, soucieux. « C’est la réunion de ce matin que j’ai sautée, obsédé que j’étais par ces résultats qui ne viennent pas. J’ai sauté dans le premier tram pour l’hôpital, puis je n’ai pas osé, et je suis revenu en taxi. La réunion était déjà terminée. Et mon projet ajourné. Alors j’ai sauté sur l’occasion pour inviter mon secrétaire à dîner. Nous avons pris un sauté de veau, nous n’avons pas vu le temps passer … »

Pendant qu’il se racontait (car il ne s’excuse pas, ne s’explique pas, il s’épanche, se vautre, fuyant et insistant comme le robinet du même acabit ; et irritant aussi, comme ce romancier, frais et plaisant au premier abord mais finalement aussi insipide qu’un filet d’eau têtu, décevant donc, comme s’appelle-t-il, Rafost, Faroste ? décidément je n’ai pas la mémoire des noms), ébaubie par le flot, mon cerveau vagabond me fit ressouvenir d’un petit copain qui disait rêver sauter la haie et me laissait pantoise devant ses rêves d’athlétismes. Je n’avais compris que des années après qu’il ne parlait pas de thuya mais de l’actrice née native de Tourcoing.

Sautée par inadvertance ? A pied, à cheval, en voiture, par devant, par derrière ? N’importe quoi ! Je ne dis rien, ravalai mon chewing-gum qui passa mal mais passa doble, ce qui me fit tousser. Je me tins droite sur ma chaise et l’assassinai d’un regard qui n’aurait pas déplu à César au passage du Rubicon, César qui d’un geste auguste fit un doigt d’honneur à Pompée, marquant ainsi sa rébellion massive conformément au contrat de coexistence non pacifique dont nous venions de signer les clauses. Et toc !

Par contre faire l’amour par l’inadvertance me paraît rare dans l’histoire. Qui aurait assez de manque d’attention pour sauter une femme ? Woody Allen ? Le roi Dagobert ?
Comprends-moi chérie, je passais à côté d’un lit en compagnie de Solange et hop par nous nous sommes retrouvés emboîtés par inadvertance ….nus de surcroît …
Inadvertance ? Inadvertance ? Et pourquoi pas par concomitance ? Nonchalance ? À choisir je crois que je préfèrerai être cocue par fulgurance plutôt que par inadvertance … Au moins le désir est là…

Je n’y croyais pas. J’étais incrédule. Comment ça, « Par inadvertance » ? Se serait-il pris les pieds dans le tapis ? Le verbe « sauter » serait-il ici à interpréter de manière littérale ? Mon mari aurait-il, au terme d’un vol plané, atterri malencontreusement sur – pardon, dans – cette partenaire d’ébats sans qu’aucun des deux n’en ait eu l’intention ?
La contemplation de cette perspective ridicule ne me donnait qu’une envie : me venger. Par inadvertance bien sûr.

Je ramassai les vêtements éparpillés au sol (sans doute, par hasard) et les jetai par la fenêtre. « Je suis désolée, mon chéri, je les ai balancés par mégarde. Décidément, nous sommes tous les deux bien étourdis ! » 

L'autre

Je n’y crois pas. Je suis incrédule. Comment ça, « Par inadvertance » ? Se serait-il pris les pieds dans le tapis ? Le verbe « sauter » serait-il ici à interpréter de manière littérale ? Mon mari aurait-il, au terme d’un vol plané, atterri malencontreusement sur – pardon, dans – cette partenaire d’ébats sans qu’aucun des deux n’en ait eu l’intention ? Par contre faire l’amour par l’inadvertance me paraît rare dans l’histoire. Qui aurait assez de manque d’attention pour sauter une femme ? Woody Allen ? Le roi Dagobert ?
Comprends-moi chérie, je passais à côté d’un lit en compagnie de Solange et hop par nous nous sommes retrouvés emboîtés par inadvertance ….nus de surcroît …
Inadvertance ? Inadvertance ? Et pourquoi pas par concomitance ? Nonchalance ? À choisir je crois que je préfère être cocue par fulgurance plutôt que par inadvertance … Au moins le désir est là…

Par inadvertance, me laissait dubitative. Le mot lui-même tournait en boucle dans ma tête. J’en oubliais presque le fait qu’il l’ait sautée. Comment a-t-il pu doser son inattention, voire son manque d’application à la baiser ? C’est comme si ce « par inadvertance » l’autorisait à effacer le poids de sa culpabilité. Oui, bien entendu. Le ton de sa voix, tout aussi négligente, me le confirmait. « Mais qui te parle de femme ? » répliqua-t-il, soucieux. « C’est la réunion de ce matin que j’ai sautée, obsédé que j’étais par ces résultats qui ne viennent pas. J’ai sauté dans le premier tram pour l’hôpital, puis je n’ai pas osé, et je suis revenu en taxi. La réunion était déjà terminée. Et mon projet ajourné. Alors j’ai sauté sur l’occasion pour inviter mon secrétaire à dîner. Nous avons pris un sauté de veau, nous n’avons pas vu le temps passer … »

Pendant qu’il se racontait (car il ne s’excusait pas, ne s’expliquait pas, il s’épanchait, se vautrait, fuyant et insistant comme le robinet du même acabit ; et irritant aussi, comme ce romancier, frais et plaisant au premier abord mais finalement aussi insipide qu’un filet d’eau têtu, décevant donc, comme s’appelle-t-il, Rafost, Faroste ? décidément je n’ai pas la mémoire des noms) ébaubie par le flot, mon cerveau vagabond me fait ressouvenir d’un petit copain qui disait rêver sauter la haie et me laissait pantoise devant ses rêves d’athlétismes – je n’avais compris que des années après qu’il ne parlait pas de thuya mais de l’actrice née native de Tourcoing.

La contemplation de cette perspective ridicule ne me donna qu’une envie : me venger. Par inadvertance bien sûr. Sautée par inadvertance ? A pied, à cheval, en voiture, par devant, par derrière ? N’importe quoi ! Je ne dis rien, ravalai mon chewing-gum qui passa mal mais passa doble, ce qui me fit tousser. Je me tins droite sur ma chaise et l’assassinai d’un regard qui n’aurait pas déplu à César au passage du Rubicon, César qui d’un geste auguste fit un doigt d’honneur à Pompée, marquant ainsi sa rébellion massive conformément au contrat de coexistence non pacifique dont nous venions de signer les clauses. Et toc !

Mais tout de même, cette inadvertance là me disait quelque chose que je ne pouvais pas entendre, entendons là entendre comme appréhender ou même comprendre.
Ce dont je n’étais pas sûre, c’est la raison pour laquelle l’inadvertance avait pu s’inscrire pour lui dans le registre décadent des relations humaines, ni pourquoi il tenait tant à m’en faire le récit.
Aussi, glissant vers lui un regard un poil moqueur, je lui répondis :
– Dorénavant, mon ami, tâchez d’être moins distrait.

Je ramassai les vêtements éparpillés au sol (sans doute, par hasard) et les jetai par la fenêtre. « Je suis désolée, mon chéri, je les ai balancés par mégarde. Décidément, nous sommes tous les deux bien étourdis ! »

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La fractale des raviolis, Pierre Raufast
© Alma éditeur - Août 2014
4ème de couverture, que je trouve trop bavarde
COUVERTUREIl était une fois une épouse bien décidée à empoisonner son mari volage avec des raviolis. Mais, alors que s’approche l’instant fatal, un souvenir interrompt le cours de l’action. Une nouvelle intrigue commence aussitôt et il en sera ainsi tout au long de ces récits gigognes. Tout ébaubi de voir tant de pays, on découvre les aventures extraordinaires d’un jeune garçon solitaire qui, parce qu’il voyait les infrarouges, fut recruté par le gouvernement ; les inventions stratégiques d’un gardien de moutons capable de gagner la guerre d’Irak ; les canailleries d’un détrousseur pendant l’épidémie de peste à Marseille en 1720 ou encore la méthode mise au point par un adolescent sociopathe pour exterminer le fléau des rats-taupes.
Véritable pochette surprise, le premier roman de Pierre Raufast ajoute à la géométrie rigoureusement scientifique, la collision jubilatoire du probable et de l’improbable.
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