Je vous avais prévenus : ce roman est l’un des coups de coeur de ma vie. Peut-être même LE coup de coeur…  Les livres suivants de Carole Martinez m’ont plu ; mais ils n’ont pas provoqué en moi ce frisson qui m’a parcouru du début jusqu’à la fin du Cœur Cousu. L’auteur y mêle la fiction, la réalité et le fantastique avec un art consommé.

Mon enthousiasme a peut-être découragé les candidats à l’écriture : nous n’avons été que cinq à proposer une suite à cet incipit, qui, je le reconnais, évoque un vrai tourment et fait penser à une tourmente ! Pourtant la poésie est constamment présente dans ce roman et Soledad, au coeur d’une misère humaine sans nom, rayonne d’une splendeur, d’une flamboyance toute espagnole.

Le Cœur Cousu, Carole Martinez
Au delà de l'Incipit

INCIPIT

Nue sous le soleil peut-être verrait-on par transparence l’écoulement sableux qui me traverse.

LA TRAVERSÉE
Il faudra bien que tout ce sable retourne un jour au désert.

À ma naissance, ma mère a lu ma solitude à venir.
Ni donner, ni recevoir, je ne saurais pas, jamais.
C’était inscrit, dans la paume de mes mains, dans mon refus obstiné de respirer, de m’ouvrir à l’air vicié du dehors, dans cette volonté de résister au monde qui cherchait à s’engouffrer par tous mes trous, furetant autour de moi comme un jeune chien.
L’air est entré malgré moi et j’ai hurlé.
Jusque-là, rien n’était parvenu à ralentir la marche de ma mère. Rien n’était venu à bout de son entêtement de femme jouée. Jouée et perdue. Rien, ni la fatigue, ni la mer, ni les sables.
Personne ne nous dira jamais combien de temps aura duré notre traversée, combien de nuits ces enfants qui suivaient leur mère ont dû dormir en marchant !
J’ai poussé sans qu’elle y prît garde, accrochée à ses entrailles, pour ne pas partir avec toute cette eau qu’elle perdait sur les chemins. J’ai lutté pour être du voyage et ne pas l’interrompre.

La vieille Mauresque qui a arrêté ma mère en lui touchant le ventre, celle qui a murmuré « Ahabpsi ! » comme on élève un mur, et qui, armée d’une main et d’une parole, s’est dressée seule face à la volonté furieuse de cette femme grosse d’une enfant arrivée à terme depuis longtemps déjà et qui voulait poursuivre sa route et qui voulait marcher encore, bien qu’elle eût déjà marché plus qu’il n’était possible et qu’elle se sentît incapable de marcher davantage, la vieille Arabe aux mains rousses de henné plus fortes que le désert, celle qui est devenue pour nous le bout du monde, la fin du voyage, l’abri, cette femme a lu, elle aussi, ma solitude dans mes paumes, elle qui ne savait pas lire.
Son regard est entré d’un coup dans les viscères de ma mère et ses mains sont venues m’y chercher. Elle m’a cueillie au fond de la chair où j’étais terrée, au fond de cette chair qui m’avait oubliée pour continuer de marcher, et, après m’en avoir libérée, elle a senti que mes mains ne me serviraient de rien, que j’y avais comme renoncé en naissant.
Sans se comprendre, elles m’ont donné, chacune dans sa langue, le même prénom. « Soledad » a dit ma mère sans même me regarder. Et la vieille en écho lui a répondu « Wahida ».

Et aucune de ces deux femmes ne savait lire.

Nos contributions

Depuis ce jour funeste qui cueillit le premier de mes trop nombreux cris, peu d’eau a ruisselé du ciel avare, et trop de sang a coulé sur le sable avide. Ma mère n’a pas survécu à ma venue, et c’est seule, ou presque, que j’ai dû plonger dans une vie qui ne voulait pas de moi. Seule à l’orphelinat des sœurs, j’ai expié longtemps le péché d’être née sans père. Seule à quinze ans dans les ruelles sordides j’ai bu jusqu’à la lie le vin amer de la misère. Mon prénom signifie Solitude. Il devrait être interdit aux parents d’appeler un petit être Solitude, c’est le marquer à vie inconsciemment. Ai-je été déterminée par ce prénom ou par la détresse de ma mère avalant tout ce sable? Parfois je me demande comment serait ma vie actuelle si je m’étais appelée Carmen, Esmeralda ou pourquoi pas Lourdes.
En secret, le soir dans mon lit, je chante et m’invente un autre prénom et une autre vie.

Mon cœur, on le dit venimeux. Il a été empoisonné de larmes trop nombreuses, pétri de tant de pieux mensonges. Que racontent-ils à mon sujet ? Que je suis une fille maudite, une âme de fiel, une cause perdue. Ils n’ont pas tout à fait tort. Ici on refuse de croiser mon ombre. Mon regard, on ne le soutient que quand on n’a pas le choix. Mes regrets, je les cloue aux murs avec l’amertume de l’habitude. Moi, je suis vivante, bien vivante. Mon cri de naissance a retenti et rebondi en ricochet sur l’immensité sableuse, propageant sur des kilomètres à la ronde la stridulation de la vitalité qui ferait de moi l’effigie d’une humanité résistante et triomphante.

Je n’ai pas su, pas pu, intégrer cette contribution… Soledad aurait-elle eu un petit frère ? Là, ce serait une autre histoire !

On l’appelle Empreso, il est né un jour de lessive et de soleil, au lavoir, au milieu des rires des femmes et des seaux d’eau. Sa mère vive et souriante activait ses mains et le battoir, faisait mousser le savon et détachait le linge qu’on lui avait confié. Quand les autres l’ont aidée et encouragée, elle souriait encore et partageait son bonheur, ses joues restaient roses et ses mains étaient chaudes. 

ESCRIVAILLEURS GIF

 

Valentyne/La Jument VerteJulien/Le FictiologueMartine/Écri’TurbulentePatchcathAndré/Cemondeblog

 

Le Cœur Cousu – Carole Martinez
 4ème de couverture

COUVERTUREDans un village du sud de l’Espagne, une lignée de femmes se transmet depuis la nuit des temps une boîte mystérieuse… Frasquita y découvre des fils et des aiguilles et s’initie à la couture. Elle sublime les chiffons, coud les êtres ensemble, reprise les hommes effilochés. Mais ce talent lui donne vite une réputation de magicienne, ou de sorcière. Jouée et perdue par son mari lors d’un combat de coqs, elle est condamnée à l’errance à travers une Andalousie que les révoltes paysannes mettent à feu et à sang. Elle traîne avec elle sa caravane d’enfants, eux aussi pourvus – ou accablés – de dons surnaturels. Carole Martinez construit son roman en forme de conte : les scènes, cruelles ou cocasses, témoignent du bonheur d’imaginer. Le merveilleux ici n’est jamais forcé : il s’inscrit naturellement dans le cycle de la vie.

Carole Martinez
Sa bio/bibliographie

entretien-carole-martinez-la-terre-qui-penche_embed_resource_videoAncienne comédienne, Carole Martinez, née en 1966, se réoriente dans l’enseignement et devient professeur de français dans un collège d’Issy-les-Moulineaux. Elle profite d’un congé parental en 2005 pour se lancer dans l’écriture. Elle désire écrire ‘quelque chose qui soit entre le conte et le roman.’ Puisant dans les légendes de sa tradition familiale espagnole, elle brode à partir des histoires que sa grand-mère lui racontait. Son premier roman, Le Cœur Cousu,  est un succès et Carole Martinez reçoit le prix Renaudot des lycéens en 2007.

Jeunesse

  • Le Cri du livre, 1998. Réédité avec le titre L’Œil du témoin, 2011,

Romans

  • Le Cœur cousu, 2007
  • Du domaine des Murmures, 2011
  • La terre qui penche, 2015

 

Bande Dessinée

– Bouche d’ombre, dessin et couleurs de Maud Begon, 

  • Lou 1985, 2014
  • Lucie 1900, 2015
  • Lucienne 1853, 2017

– La Belle et la Bête, 2017

ACCUEILlogo-facebook-1