Le sujet nous a inspiré : j’ai enregistré une avalanche de contributions cette semaine ! Nous fumes dix  à nous lancer dans l’aventure, à la suite d’un narrateur que vous découvrirez, si vous lisez ce petit roman jubilatoire (mais pas que), un poil dépressif et pas très sûr d’avoir envie de rendre service à son ami Henry en se rendant pour un mois sur l’île de Sainte-Pélagie (où habite son pote) pour s’occuper du chien et du jardin. Le jardin d’Henry est envahi par les ronces, comme la vie du narrateur : il va falloir défricher avec ardeur. Et comme, à Sainte Pélagie, les surprises (cocasses) ne manquent pas, l’opération de débroussaillage ne manque pas de sel.

Jubilatoire, je vous dis !

La Dictature des Ronces,
Incipit et suite

INCIPIT

J’avais rencontré Henry lors d’un boulot saisonnier, une dizaine d’années plus tôt. Nous étions restés très proches et depuis il m’arrivait de lui rendre visite une ou deux fois l’an (je n’en avais pas encore eu l’occasion depuis qu’il était parti s’installer à Sainte-Pélagie).

C’était une île à la réputation étrange, à l’image d’Henry, et peu de touristes s’y aventuraient parce qu’on disait que là-bas l’été était une sorte de printemps à peine plus chaud qu’un hiver.

Henry devait quitter l’île pour un mois. Il venait d’acquérir un chien et la gent canine n’était visiblement pas la bienvenue là où il se rendait. Un mois de vacances s’offrait donc à moi, avec pour seules contraintes de faire faire la petite et la grosse commission au cabot et d’entretenir un peu le jardin.

Voilà comment je me suis retrouvé toutes vitres ouvertes par cette gracieuse matinée de juin, à prendre la route de Sainte-Pélagie. Il était dix heures, je roulais un peu au-dessus de la limite autorisée et les paysages qui défilaient aux alentours semblaient sortir tout droit d’un cartoon dessiné avec les pieds.

Une heure et demie de voiture et vingt minutes de traversée en bateau étaient censées suffire pour arriver sur place, mais c’était sans compter ma destinée tragique, qui en cinq minutes pouvait changer un ciel bleu en un enfer lugubre et faire clignoter tous les voyants du tableau de bord à seulement quelques kilomètres du terminus.

J’ai glissé en roue libre sur le bord du fossé et le ciel s’est mis à libérer les milliards de glaçons d’un apéritif géant dont ma situation géographique était le fond du verre.

J’ai attendu que la glace se change en eau, et que l’eau devienne de ridicules petits crachats épars tout juste bons à humilier un homme tombé en panne.

J’ai marché un ou deux kilomètres avec ma valise et croisé un panneau qui indiquait le port à trois kilomètres (finalement je ne m’en étais pas trop mal tiré).

Dans ma tête, un hamburger bien chaud et bien dodu venait lui aussi de prendre le départ de cette interminable course.

Plus tard, j’ai aperçu au loin le port, qu’irradiait un seul rayon de soleil rachitique, et un peu de civilisation. Comme une dizaine d’insectes flirtant avec le faisceau d’une lampe torche. Mon salut.

Nos contributions
que j'ai un peu adaptées
pour qu'elles se patchworkent au mieux

INCIPIT

La sonnerie du téléphone… dis-donc, l’auteur, tu plaisantes ? « Une sirène annonçant un bombardement doux et inoffensif » ? Tu as le sens de l’oxymore, toi !

Tout de suite s’est posée la question de savoir si je devais me lever et par conséquent quitter le canapé. J’ai tenté un léger geste aussitôt réprouvé par mon postérieur. La sonnerie allait pourtant crescendo dans son entêtement et me poussait à user d’une impulsion que je n’avais pas. Qui plus est, la chaleur montante de cette matinée d’été n’encourageait pas le moindre mouvement. Au diable, le téléphone, il finirait bien par se taire. Je rêvais déjà d’un thé glacé… Je comptai les sonneries : 1, 2, 3 …12. Puis le silence …. 30 petites secondes de silence intense qui me ravirent. Puis la sonnerie, cette fois lancinante et persistante et non plus douce et inoffensive, recommença …La personne qui était au bout du fil avait réellement envie de me joindre. Je décidai mon postérieur et moi même à me lever à la treizième sonnerie. Superstition ?

Une pluie tiède et légère estompait quelque peu les sons; la sonnerie du téléphone s’en trouvait comme assourdie. Mon premier mouvement fut de fermer les yeux, de me laisser bercer. Mais au bout de quelques longs instants de paresse, l’insistance de la sonnerie eut raison de ma torpeur. Lentement, comme sans y penser, j’allongeai un bras nonchalant, manquant de peu l’appareil posé juste hors de ma portée. C’est alors qu’il se tut. Ou plutôt qu’il cessa de sonner pour m’interpeller directement, d’une petite voix timide dont je devinai vite que c’était celle de ma conscience.

Le drelin drelin persista un moment, puis probablement découragé par mon apathie, s’arrêta. Un silence, puis le pouic-pouic du répondeur fit entendre son pouic-pouic caractéristique. Je souris ; j’avais choisi ce pouic-pouic parmi la centaine de sons disponibles parce qu’il m’évoquait le coq de Cynthia Monestier.
Bien. Pouic-Pouic, donc. Ne me restait plus qu’à trouver mon téléphone et à écouter le message.
C’est alors qu’un doute me pris : cette sonnerie qui s’était tue, était-ce bien celle de mon téléphone ? N’aurait-on pas plutôt dit, assourdie, celle de celui de ma voisine ?

J’ai divorcé par consentement mutuel et momentané de mon sofa glouton pour trainer mes guibolles jusqu’au guéridon encombré. [La sonnerie] Le Pouic-Poic se faisait plus proche et après quelques fouilles paléolithiques, j’ai saisi le cornet pour rencontrer la voix qui m’était à présent familière. Ce qu’elle murmura à mon oreille frémissante ?

Soudain, je compris que c’était le canapé qui m’invitait à  l’introspection. N’est-ce pas là le rôle d’un divan ? Je reposai donc mes fesses sur le moelleux du coussin. Voluptueusement. La voix de ma conscience retentit : « Que préfères-tu entendre ? ». Tu as le choix entre deux propositions :

  1. C’était une colombe qui avait l’air réjoui de m’entendre :
    — Hello Tonton, c’est Swan, j’espère que tout va bien pour toi; dis, je me suis inscrite pour une randonnée près de chez toi pour ce weekend et je pensais que tu pourrais m’héberger pour au moins deux nuits dans ta chambre rose que tu m’as déjà proposée maintes fois; tu n’auras rien à préparer, j’ai mon sac de couchage et j’apporterai le repas demain soir, oui tu verras, je me débrouille très bien maintenant,  j’apporterai quelque chose de bon et sympa; j’arriverai au train de 18 heures et passerai par le chemin des alouettes pour arriver plus vite, je te remercie, ça fait énormément plaisir de te voir…
  1. C’était une amie qui me proposait de partir avec elle à l’aventure. À l’aventure… mais quelle idée ! Quitter mon canapé ? Non, jamais !

Dis, la causeuse ? T’as pas mieux ? Je vais entendre par moi-même, parce que là, vraiment, t’es pas originale !

Mon popotin daigna s’extraire de sa belle alliance divanaise afin que ma curiosité puisse atteindre l’appareil d’où émanait [cette si charmante sonnerie] ce si charmant Pouic-Pouic. Un interlocuteur s’annonçant de la sorte ne méritait pas de rester sans réponse. Toutes réflexions faites, les pieds et les mains s’avéraient légers en comparaison.

Ce fut d’abord un son de cloche qui résonna au bout du fil. Puis un meuglement puissant, et enfin, une voix perchée sur deux sons de croches trop hautes articula audiblement ceci :

— Les vaches, mon bon Guillaume, je vous les envoie à quelle heure ?

Interloqué, mon cerveau chercha en une fraction de seconde quel était le rapport entre la sirène et les vaches…

Allez, me dis-je. Je m’en fiche, larguons tout ça, juste quelques instants. Derrière un arrosoir, je récupérai mes chaussures de sport. Et hop, c’était parti pour un petit footing – oui je savais bien que personne ne disait plus « footing ». Objectif : respirer l’air, apercevoir le soleil, faire peur aux oiseaux, me sentir un petit peu plus vivant. Sauf que courir, quand on n’a pas l’habitude, c’est dur. Les poumons en feu, avant d’être arrivé au prochain carrefour, je faisais déjà demi-tour. Raté.

Les signataires

Julien Hirt/Le FictiologueValentyne/La Jument VerteLydia/Mes Promenades CulturellesLaurence/Palette d’expressionsCarnets ParesseuxPatchCathAndré/CeMondeBlogAnne de Louvain-la-NeuveMartine/Écri’TurbulenteJoBougon/L’impermanence n’est pas un rêve

La Dictature des Ronces, Guillaume Siaudeau
4ème de couverture

COUVERTUREUn petit bout de terre perdu au milieu de la mer, un bouchon dans l’eau qui attend que ça morde. C’est là, sur l’île de Sainte-Pélagie, que s’installe un été le narrateur. Son ami Henri parti en voyage lui a confié la garde de la maison, du chien et du jardin. Une aubaine pour le narrateur qui s’ennuyait ferme. Bien décidé à sauver le potager des ronces et sa vie de l’atonie douce, il prend ses marques, observe le paysage, arpente ce nouveau territoire. Et fait d’étranges rencontres : un enfant inconsolable, un maire iconoclaste, un voisin au lourd secret, deux chasseurs d’étoiles… Petit à petit il se prend d’affection pour cet endroit unique et surprenant. L’île pourrait tout aussi bien être une planète perdue dans l’espace. Ce confinement dans un endroit improbable au large de nulle part confère à son expérience îlaise et à ses rencontres l’intensité d’un retour au monde. Lorsque son ami revient, notre narrateur fait, à regret, ses bagages mais prend soin de tapisser de sable le fond de ses chaussures.  » Désormais, j’irai au boulot en traversant la plage, aux enterrements en traversant la plage, à mes rencarts en traversant la plage « .

Guillaume Siaudeau
Sa bio/bibliographie

Je vous incite vivement à visiter le site de l’auteur. Il est comme l’écrivain ce site : riche et vivant, composite et foisonnant. Son titre, déjà, donne envie de se plonger dedans.

La Méduse et le Renard.
Un chatouillis sur la truffe du renard, et vous y êtes.

BLOG DE L'AUTEUR

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