Et voici terminée une nouvelle aventure d’incipit. Je ne sais pas vous, mais j’y prends beaucoup de plaisir. J’aime recevoir les contributions des uns et des autres (ce « groupe » n’est pas fermé et tout le monde est bienvenu), des contributions que j’engrange, sans les lire immédiatement. C’est le dimanche soir ou le lundi que je dépouille et que je commence à organiser. Parfois, ça coule de source ; d’autres fois je dois jongler avec les textes pour arriver à rendre un final le plus cohérent possible. Dans tous les cas, c’est très agréable. Alors ? On continue ? À demain ?

Je l'ai lu 

Je l’ai lu, alors qu’à priori, la thématique abordée par l’auteur ne me passionne guère et aussi parce que je crains les avis trop tranchés dans ces domaines qui pourraient être sujets à caution  . Je l’ai lu et je ne le regrette pas.

Angélique Villeneuve réussit le tour de force de se glisser dans un débat chaud-bouillant en laissant son lecteur libre de son appréciation sur ce que certains nomment théorie et d’autres, concept. Elle ne prend pas parti ; elle dépeint, elle brosse des postures sociétales, culturelles. Elle expose ; avec sensibilité, délicatesse, tact.

Il est question, dans ce roman, de ce qui soulève des passions exacerbées : de quel ‘’genre’’ est l’humain à sa naissance ? Et comment est induit ou non son comportement futur ? Ce n‘est évidemment pas dans ce débat houleux que je vais entrer en présentant ce texte à la pensée et l’écriture subtiles.

Maria n’était pas prête du tout à endosser le costume de la grand-mère d’un enfant ‘’non genré’’. Avec Marcus, son premier petit-fils, la question ne s’est jamais posée lorsqu’ils parlaient aux oiseaux, lorsque l’enfant les coloriait en toutes les couleurs, lorsqu’ils en collectionnaient les plumes. Je gage que Maria aurait agi de la même manière si Marcus avait été une fille. C’est tout simplement une histoire d’amour entre eux deux.

Vient au jour « le bébé », le deuxième enfant de sa fille Céline. Les repères ‘ordinaires’ sont confisqués à Maria qui est empêchée d’en connaître le « genre ». Alors que Marcus devient « Pomme » et se vêt parfois de robes virevoltantes, l’enfant nouveau-né sera prénommé « Noun ». Il aurait suffi d’un ‘’e’’ final et son sens québécois aurait été « vulve ». Mais peut-être suis-je en train d’interpréter ce qui ne devrait pas l’être.

Un roman puissant. Puissamment tendre et délicat. Puissamment généreux et humain. Puissamment sagace et lucide. Un roman qui rend le lecteur puissamment intelligent et clairvoyant. Un roman qui ne lui dit pas comment il doit penser. Un roman qui a donné sens à ma réflexion un peu frileuse sur ce sujet. Sens, mais – heureusement – pas réponse.

♥♥♥♥
Maria, Angélique Villeneuve
Le premier chapitre

INCIPIT

Maria ne dort pas alors qu’il est sûrement très tard, peut-être quatre heures du matin ou même cinq heures ou même trois, la nuit la pente est trompeuse, elle dévale et puis ralentit au moment où l’on voudrait que le temps s’accélère.
De toutes ses forces, elle essaie de ne pas penser et fait remonter du fond de sa mémoire une méthode pour dormir indiquée autrefois par Céline. Il s’agit de visualiser l’une après l’autre les parties de son corps pour les laisser prendre la place des raisonnements parasites qui aspirent le sommeil. Pieds, chevilles, mollets, genoux – et il faudrait continuer pour faire le tour d’un corps avec lequel le contact semble perdu depuis des mois, des années.
Maria s’efforce d’échapper à ce qui gronde en elle, voudrait basculer en arrière, mais c’est trop difficile. Ventre et côtes et poumons et seins ont perdu leur stabilité, ils flottent dans un corps en gelée qui se mêle au drap, au matelas, à la dense opacité de la pièce.
Elle doit lâcher prise, elle sait qu’elle est déjà, qu’elle est encore, en train de réfléchir et qu’un mot va jaillir dans l’obscurité. Lorsque celui-ci sera prononcé, il faudra se lever. Elle le sent comme elle sentirait une douleur se hisser, un vomissement prochain.
Ça vient. Sous le tissu fleuri, Maria ouvre la bouche, dégage son menton et articule enfin. Les mots sont deux et très simples, ils écartent le noir.
Les oiseaux.
Ces seules syllabes la font se rassembler d’un coup, comme elle l’avait prévu. Pieds, chevilles, mollets, genoux, bassin et ventre et côtes et poumons, seins, épaules, cou, tête et bras. Un corps vieux de cinquante-huit ans. Celui de Maria, retrouvant le flux de son sang.
Elle se lève. Dans la salle de bains, elle allume la lumière, cligne des yeux, éblouie, ouvre en grand la porte du placard, dirige ses pas vers le salon pour en revenir aussitôt, remorquant une chaise au bout de son bras nu. Elle y monte et étire chaque centimètre de son squelette vers l’étagère supérieure. Elle ne pense à rien, elle grandit, elle est dans les gestes.
Presque neuve bien qu’ancienne, poudrée d’une mousseline de poussière, la valise est ouverte au milieu du lit.
Tant de questions viennent à l’esprit dès lors qu’il s’agit de préparer son bagage. Choses inutiles, choses à ne pas oublier.
Oui, il y a tant de choses qui doivent être emportées, tant laissées derrière soi. Et tant auxquelles Maria devra s’attaquer, une fois la valise remplie, refermée, prête.
Pour l’heure, elle se concentre. Il est exactement quatre heures vingt du matin, elle vient de vérifier sur l’écran du réveil, il ne fera pas jour avant un bon moment.
Les oiseaux.
Elle le dit de nouveau, sous la lumière vive. Deux années, deux mots, deux enfants. Ça semble marcher par paires dans cette affaire-là. Maria, elle, fait couple avec sa voix et celle-ci tient la note, elle est un guide, une complice inespérée.
Maria aux pieds glacés sur le parquet de la chambre, secouée de frayeur et de joie.
Nos contributions

INCIPIT

Toutes ses nuits se ressemblent. Les insomnies s’enchaînent. Les cauchemars aussi. Le bébé. William. William. Le bébé… L’un et l’autre se confondent dans ce tourment qui s’est insinué en elle depuis que le bébé est arrivé et que William est parti. C’est une souffrance qui lui broie le cœur. Mais qu’elle s’obstine à vouloir transformer en résilience. Désormais, lui semble-t-il, sa vie n’est plus d’un seul tenant. Elle est composée de « morceaux » : un morceau de solitude, un morceau de l’indispensable attention que requiert le bébé, un morceau d’insomnie, un morceau de boulot, un morceau de quotidien, et puis ce vilain morceau tout noir, tranchant, logé dans son cœur comme un shrapnel. Mais pourquoi William est-il parti ? se demande-t-elle. Pourquoi partent-ils tous, bon sang ?

Elle n’a pas besoin de réveil et a une petite idée de l’heure qu’il est. Elle a envie de s’étendre et de sortir ses bras de dessous les draps, mais elle ne bougera pas et profitera encore de leur chaleur. Le temps de la retraite n’a rien changé, elle se réveille toujours de la même façon depuis cette nuit-là. Elle sait que les oiseaux vont bientôt se mettre à chanter et c’est là qu’elle décidera de mettre les pieds par terre.

Dans cette obscurité incertaine, Maria est tétanisée et voudrait chasser les fantômes qui défilent sous ses paupières mi-closes. Elle ne veut plus penser au bébé, il lui inspire un sombre pressentiment, plus sombre encore que cette chambre baignée de nuit en plein jour, elle est comme sous un pal. Elle veut des couleurs, des arbres pleins d’oiseaux, des ciels changeants au crépuscule et des visages tendus d’amour à ses côtés. Elle a besoin d’une main dans la sienne, pour célébrer cette épiphanie merveilleuse : seules les couleurs redonnent consistance et contours à son existence malmenée, à la traîne et à la peine.

Les signataires

Patchcath – Julien/Le Fictiologue – Lydia/Mes Promenades CulturellesMartine/Écri’TurbulenteIsabelle/Les Lectures d’Asphodèle

Maria, Angélique Villeneuve
 4ème de couverture

COUVERTUREDans le cœur de Maria, il y a d’abord Marcus, son petit-fils de trois ans. Ensemble, ils guettent les oiseaux, collectionnent les plumes et s’inventent des mondes.

À l’arrivée d’un deuxième enfant, les parents de Marcus font un choix radical. Nul ne saura le sexe du nouveau-né.  Ni fille, ni garçon, leur bébé sera libéré des contraintes de genre.

Maria est sous le choc. Abasourdie, abandonnée, elle se débat pour trouver sa place et ses mots. Reste l’éblouissement de l’amour pour Marcus, restent les oiseaux dont les ailes les abritent. Mais pour combien de temps ?

Angélique Villeneuve
Sa bibliographie

BIOGRAPHIE

Sa biographie est ici, à propos d’un autre de ses romans, « Territoire« .

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