Mesdames et Messieurs les Journalistes,

Vous allez me dire qu’il y a des choses bien plus importantes dans la vie. Vous allez me dire que si les acteurs sociaux des villages ne sont pas contents, ils n’ont qu’à payer leurs communications pour être sûrs qu’elles soient publiées comme ils le souhaitent.

Non, vous n’allez pas me dire, puisque mes courriers restent sans réponse. Bien sûr, le temps que vous n’avez pas ! Bien sûr, la place qui fait défaut ! Bien sûr, les priorités de l’information !

Des coups de serpe

Depuis quelque temps je me sens mal à l’aise dans ce costume de correspondante locale de presse que j’ai endossé en 2010 ; une fonction interface entre des personnes passionnées par leurs activités et un organisme censé transmettre leurs violons d’Ingres. C’est insidieux. C’est déloyal. Un coup de ciseau par-ci, un passage de taille-haie par-là, une estocade à la tronçonneuse par ailleurs,  un mot qui disparaît, une phrase entière qui prend la poudre d’escampette, un synonyme qui n’en est pas un… Et voilà que la forme prend le pas sur le fond.

 S’ils le disent dans le journal, c'est que c'est vrai

retro-2761856_1280Et voilà que ce qui m’a été dit, que ce dont j’ai été le témoin, est gauchi, défléchi, lorsque l’article paraît quelques jours plus tard dans le quotidien local. Je sais, il n’est pas que « local », ce journal, il se veut régional, voire national. Sauf que l’info nationale, régionale aussi, est accessible à tous maintenant par d’autres médias plus « actuels » [oserais-je dire modernes ?] et faciles d’accès et que, pour en vérifier la véracité, il est possible d’en recouper les différentes sources. La radio, la télévision, internet la diffusent largement et abondamment. La locale, non. C’est justement ce qui donne valeur aux pages autochtones. Lorsqu’elles sont dévoyées, la question de leur crédibilité se pose alors. Il ne se passe pas une journée sans que j’entende : « Ils le disent dans le journal ». Une phrase qui résonne de simplicité et de crédulité. Quand tout va bien, elle peut faire sourire en même temps qu’elle témoigne du crédit et de la confiance accordés à la presse écrite. Quand tout ne va pas bien, c’est là que le bât blesse.

Et je me trouve dans l’inconfortable position d’intermédiaire qui aurait trahi le mandat qui lui a été confié. Comme je suis l’interlocutrice « privilégiée » – un privilège que j’assume avec plaisir et conviction – c’est à moi que reviennent les reproches et les récriminations. Des doléances que j’ai des difficultés à endosser, lorsque les raisons des mécontentements ne sont pas de mon fait.

C’est pas moi, c’est eux !

home-3216701_1920Je suis, à chaque fois [et elles sont très nombreuses], empêtrée dans une sorte de « conflit de loyauté », prise en tenaille entre ma bonne foi et mon exaspération d’avoir constaté que mon texte a été détérioré. La réponse couramment adoptée {pas seulement par moi] est : « C’est pas moi, c’est eux » ! Elle aussi me place dans un profond malaise !

Quelle image cette justification, qu’au demeurant je trouve très puérile (mais comment réagir autrement), donne-t-elle de la presse écrite ? C’est pitoyable à l’heure où elle a précisément et urgemment besoin d’être valorisée. Où elle doit montrer sa capacité à parler vrai et juste « des gens », des femmes et des hommes qui dans les villages, les bourgs et les petites agglomérations, font le quotidien, rassemblent autour d’eux des énergies positives, font échec à la solitude, participent à la politique* dans son sens étymologique.

Insignifiant, vous croyez vraiment ?

20180223_111708 NAVET RAVE DANY BOUVIERCertes, une matinée autour des boudins à la chaudière home made des chasseurs, le carnaval de bric et de broc du sou des écoles,  un navet-rave de 3 kg, le concours de belote coinchée du club du 3ème âge… certes… même si ces événements peuvent sembler dérisoires, ils ne méritent pas le dédain avec lequel ils sont parfois « mal »-traités Et si c’était justement eux qui changeaient la face du monde ? Je caricature à peine mon argumentaire !

 

L’empathie et la congruence. 

Il me semble que ce sont les deux maîtres-mots de cette relation qui s’établit entre le CLP (Correspondant Local de Presse) et les acteurs du quotidien que sont les membres des associations, les élus locaux, les professionnels, toutes ces personnes qui animent avec leurs moyens, leurs volontés, leurs enthousiasmes, l’espace social dans lequel elles vivent. C’est si peu que de respecter cela en, par le biais de la presse locale, leur donnant la parole et en n’appauvrissant pas – pour des raisons de place (de format, comme il se dit) – leur engagement.

Vous allez me dire… Je sais que vous ne me direz pas, Mesdames et Messieurs les Journalistes, parce que cette grognonnerie de CLP, vous la connaissez bien, et que vous n’en avez cure.

Merci de ne pas m’avoir lue.

© Martine Crasez, le 13 mars 2018

 

*Pour rappel : la politique, c’est ce qui concerne la constitution et donc la structure et le fonctionnement d’une communauté, d’une société, d’un groupe social, qui a trait au collectif, à une somme d’individualités et/ou de multiplicités.