Alors que certains traînaient la patte et la plume devant la mélancolie des incipit précédents, j’ai cru bon de proposer, cette semaine, un début de roman plus « roulant » comme aurait dit Raymond Queneau : « Ça devait être vraiment roulant de me voir les quatre fers en l’air dans mon voiturin. Ah ! Ah ! Ah ! ». Oserais-je dire que j’ai fait chou blanc, puisque seulement quatre contributeurs (dont moi) sont complaisamment venus entreposer leur part d’imaginaire.

Et s’il n’y avait que ça ! Lorsque j’ai proposé cet incipit, jeudi dernier, j’étais en cours de lecture du roman. Eh bien, j’ai dû beaucoup pagayer pour arriver jusqu’à la fin (et j’avoue avoir allègrement sauté des pages). Je présente mes excuses à Anne-Gaëlle Huon : je n’ai pas trouvé, dans son roman, au demeurant fort bien écrit, le fil conducteur qui m’aurait entraînée de page en page… Alors je ne vais pas épiloguer davantage sur ma déception : voici donc la présentation de ce livre et le résultat (un peu fluet) de nos élucubrations.

— oOo —

Le bonheur n'a pas de rides, Anne-Gaëlle Huon
/.../ Après l'incipit /.../
INCIPIT
Anne-Gaëlle Huon, Le bonheur n’a pas de rides, juin 2017

− Mais avance, Bon Dieu ! s’égosilla Sylviane.

Elle passa la seconde brusquement et déboîta sur la file de gauche pour doubler. Arrivée au niveau du conducteur — un vieux monsieur aux verres épais, le nez collé sur le volant — elle klaxonna.

− C’est pas un sentier de randonnée ! cracha-t-elle à travers la fenêtre.

Ragaillardie par cette mise au point, Sylviane ajouta trois belles pêches à sa liste de courses. Cent grammes d’olives vertes, deux courgettes, une baguette pas trop cuite. Bon Dieu ce qu’il pouvait faire chaud ! Elle manipula le bouton de l’air conditionné tout en songeant à tout ce qu’il lui restait à faire. Tu es trop gentille ma vieille, pensa-t-elle. Elle demandait pas grand-chose pourtant ! Juste que la Paulette soit à l’heure. C’était quand même pas la mer à boire comparé à ceux qui priaient pour la paix dans le monde, non ? Et puis elle devait avoir une sorte de crédit auprès du vieux barbu là-haut avec tout ce qu’elle faisait pour les autres ! Le ménage chez Madame Méli, les comptes du vieux Gaston et puis le marché avec la Paulette. C’était pas pour ce qu’on la payait hein !

Tout en prêchant pour sa paroisse, Sylviane s’engagea Chemin des Mésanges. Elle plissa les yeux ; au loin se dessinaient la petite maison et son portail recouvert de glycine.

Et devant, aucun signe de Paulette.

Sylviane jura. C’était pas faute de lui avoir répété pourtant ! Il fallait que la Paulette se tienne prête devant le portillon à 8 h 30 précises pour qu’elles puissent repartir aussitôt et se garer près de l’église. Le parking était gratuit et il n’y avait pas beaucoup à marcher. Et puis plus on arrivait tôt, moins les fruits étaient abîmés. Sylviane n’aimait pas l’idée que ce qu’elle mange ait été tripoté par des dizaines de badauds. Surtout en cette saison.

Pourtant, chaque mardi matin, invariablement, Paulette était en retard. Il fallait encore qu’elle passe aux toilettes. Qu’elle glisse une lettre dans une enveloppe. Qu’elle mette la main sur son porte-monnaie. Dieu sait quoi encore ! À se demander si elle ne le faisait pas exprès.

Sylviane ramassa à la hâte le courrier qui trainaît sur le seuil et claqua la porte derrière elle. Elle s’essuya la lèvre supérieure du revers de la main et s’éventa avec un prospectus en maugréant. Là, c’était sûr, on allait devoir se garer au parking du centre commercial. Si on trouvait de la place !

− Madame Paulette ? Madame Paulette, il faut y aller ! lança-t-elle depuis l’entrée.

Une odeur de brûlé lui sauta à la gorge. Elle se dirigea vers la cuisine, lâcha un juron et s’empressa d’éteindre le four. À l’intérieur, un gratin de pâtes partait en fumée. Elle ouvrit la fenêtre et agita le torchon pour faire courant d’air.

− Madame Paulette ? Elle frappa à la porte de la salle de bains, guettant un signe de la vieille dame. En réponse au silence, elle se dirigea vers le bureau. Une bouffée d’air chaud s’engouffra dans la pièce quand Sylviane ouvrit les volets. Par la fenêtre, elle avisa Paulette. Debout au fond du jardin, celle-ci semblait chercher quelque chose des yeux. Sylviane cria :

− Madame Paulette ! Je suis là ! Vous êtes prête ?

Puis plus fort :

− Madame Paulette ! Il faut y aller !

Elle leva les yeux au ciel. Il y avait des jours comme ça où mieux valait rester couché. Elle pensa aux bouchons qui étaient en train de se former Place de l’Église et aux doigts sales qui tâtaient les pêches. Elle grinça des dents et se hâta de rejoindre le jardin entretenu. Son regard balaya les massifs de fleurs et les arbustes à la recherche de la vieille dame. Elle fit le tour du petit bassin, dépassa l’abri à bois. Aucune trace de Paulette. Un mauvais pressentiment la saisit. Elle s’élança vers la cabane à outils aussi vite que ses jambes courtes le permettaient. Le matériel de jardin ! Son cœur s’accéléra. Doux Jésus ! Pourvu que…

− Bouh !

Sylviane fit un bond, une main sur le cœur. Accroupie derrière les agapanthes, Paulette éclata de rire.

− Oh ! Vous auriez dû voir votre tête ! Debout au milieu du jardin, vêtue d’un manteau de vison et de bottes de neige, Paulette la tenait en joue avec un tuyau d’arrosage. Sylviane resta interdite.

− Mais enfin Madame Paulette, qu’est-ce que… balbutia Sylviane. Enlevez-moi donc ce manteau ! Vous allez tomber de chaleur !

− Regardez ce petit moineau ! On dirait qu’il me parle ! répondit Paulette en désignant la branche d’un marronnier.

Elle marqua une pause puis, tel un chef d’orchestre, se mit à diriger l’oiseau d’une baguette imaginaire.

− Mais qu’est-ce que vous attendez ? Il faut qu’on y aille ! la gronda Sylviane.

La vieille dame la fit taire d’un doigt sur la bouche avant de saluer cérémonieusement son public.

En d’autres occasions, Sylviane aurait pu croire à une caméra cachée. Mais l’heure qui tournait n’était pas à la rigolade. Elle attrapa le bras de Paulette qui à présent se cachait derrière un tronc d’arbre.

− Dites donc ! On ne vous a jamais appris qu’il fallait compter jusqu’à dix ? Tricheuse, va !

Paulette, hilare, se laissa entraîner dans la maison. Sylviane secoua la tête, exaspérée. La journée commençait bien, tiens ! Ça lui apprendrait à être aussi gentille. Déjà qu’elle faisait un détour, avec le prix de l’essence et tout, voilà maintenant que la vieille se mettait à perdre la boule. Sylviane la débarrassa de son manteau de fourrure et ferma à clef la maison sous le bavardage sans queue ni tête de la vieille dame. Elle la prit par le bras et la conduisit d’un pas vif vers la voiture. Philippe et elle allaient avoir une sérieuse conversation. Elle voulait bien rendre service, mais il y avait des limites ! Ce cirque ne pouvait plus durer !

Nos contributions
INCIPIT
Anne-Gaëlle Huon, Le bonheur n’a pas de rides, juin 2017

Punaise, mais punaise, il n’avançait pas ce plouc ! « Écrase le champignon que t’as sous le pied, hurla-t-elle en silence dans sa Ford intérieure, il est vénéneux ». Ça y est la migraine était là, avant même la cohue, les pétards et les odeurs de merguez du lendemain. Et avec la migraine, cette nausée qui l’envahissait à la vue du moindre produit alimentaire. Ça allait être sympa pour faire le marché ! Elle avait une sainte horreur de ceux qui flânaient de cette manière-là sur les routes ; il devrait y avoir une vitesse minimale imposée. Elle ne pouvait pas dépasser la voiture maintenant avec ces virages, et ça allait être ainsi jusqu’à l’entrée du village. En baissant rageusement le pare-soleil, elle venait de réaliser qu’elle n’allait pas avoir le choix dans l’achat de ses fromages chez sa chevrière habituelle, et pourvu que la petite ne soit pas là, parce que celle-là, elle ne savait pas faire et ne semblait pas mettre de la bonne volonté pour aider sa mère.
Elle réfréna l’envie de klaxonner bien que l’impatience bouillonnait en elle. S’il y avait bien une chose qu’elle détestait par-dessus tout, c’était que les autres la mettent encore plus en retard. Sylviane rongea son frein, à défaut d’appuyer sur l’accélérateur, tandis que la Polo ralentissait inexorablement à la recherche d’une place.

Une méchante envie de faire machine arrière s’empara d’elle. De quoi avait-elle besoin, réellement, dans ce marché ? Comme d’habitude tout serait trop cher, elle devrait jouer des coudes, les légumes seraient cabossés, on lui hurlerait des « Ma petite dame » derrière les étals : ça la gavait déjà. Au fond, elle n’avait besoin que d’un peu d’oxygène mais, naturellement, ça n’était pas en vente.

Les signataires

Patchcath –  Julien/Le Fictiologue –  Cléa Cassia/M.É.A.N.D.R.E.S.  – Martine/Écri’Turbulente

Le Bonheur n'a pas de rides, Anne-Gaëlle Huon
© City Éditions - 02/08/2017

l-auberge-de-monsieur-yvonPaulette a 85 ans, un caractère bien trempé, et pas toute sa tête. Enfin, à ce qu’elle prétend. Lorsqu’elle se retrouve bien malgré elle la nouvelle pensionnaire de l’Auberge de Monsieur Yvon, elle n’a qu’une obsession : en partir ! Mais c’est sans compter sur l’étrange fascination que les autres habitants et leurs secrets vont bientôt exercer sur elle.

Que contiennent ces lettres mystérieuses trouvées dans la chambre de Monsieur Georges ? Qui est l’auteur de ce carnet abandonné dans la bibliothèque ? Une chose est certaine : Paulette est loin d’imaginer que ces rencontres vont changer sa vie et peut-être, enfin, lui donner un sens.

Des morceaux de vie qui enchantent, des chagrins, des joies, des confidences. Un roman tendre et lumineux qui nous parle d’amour et d’amitié à l’heure où on ne s’y attend plus. Un roman qui fait aimer la vie.

Le Mot de l'auteur

Bienvenue à l’auberge de Monsieur Yvon !

 L’idée de ce livre m’est venue dans l’auberge de mon père, un hôtel restaurant où je l’aidais à faire le service. Entre le plat du jour, le coup de feu de midi et les frites faites maison, j’ai fait la connaissance d’une habituée, une vieille dame attachante qui avait sa table attitrée et qui s’assurait d’être toujours désagréable lorsque je prenais sa commande. Un jour, cette vieille dame n’est plus venue. A présent, elle continue de vivre dans ce roman.

 Vous y retrouverez aussi l’univers de la brasserie de province, où l’on mange bien et bon, le tout sur fond de nostalgie bienveillante. Toute référence à l’univers d’Amélie Poulain ne saurait être fortuite.

 Bonne dégustation !

Anne Gaëlle Huon, sa bio/bibliographie

2017_09_18_-_anne-gaelle_huon_le_bonheur_na_pas_de_rides__952x396_q85_crop_subsampling-2_upscaleAnne-Gaëlle a toujours aimé écrire.

Née dans le sud de la France, elle mange du fromage au petit-déjeuner, aime rendre les gens heureux et rit parfois un peu trop fort. Elle a travaillé pour une grande chaîne de télévision française avant de sauter à pieds joints dans la vie d’auteur.

Anne-Gaëlle habite désormais à New-York avec ses deux petits garçons, où elle écrit des romans et sculpte des citrouilles.

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