Navrée pour le retard [quand les loupiots sont en vacances, les mamies sont de service]… mais je ne voulais surtout pas faire l’impasse sur cette compilation, ni sur la présentation du roman que Gaëlle Josse vient de publier en janvier dernier.

Une participation riche, fructueuse, créative à la suite des quelques premières phrases d’un roman qui pourtant n’augurait pas beaucoup d’optimisme à venir. Notre équipe de contributeurs s’est majoritairement engouffrée dans la problématique de l’absence inexpliquée de l’un des protagonistes d’une fiction dont Gaëlle Josse plante immédiatement le décor. Et même, ceux parmi nous qui ont tenté de résister à l’accablement sous-entendu dans les premières lignes, n’ont pu complètement détacher leur pensée de la béance laissée par cette absence.

Le roman, quant à lui… c’est un superbe Gaëlle Josse. Du Gaëlle Josse pur sang. Du Gaëlle Josse grand format. Du Gaëlle Josse sans détour qui ne se contente pas de l’événementiel-prétexte au roman mais qui emporte son lecteur dans un subtil, délicat, poétique et acéré regard sur le monde dans lequel elle se plonge sans complaisance pour mieux en cerner les contours et les codes sociaux.

Une longue impatience, Gaëlle Josse
... après l'incipit
Incipit
Gaëlle Josse, Une longue impatience

Je ne sais que leur dire. Peut-être vais-je leur expliquer qu’il va arriver ; il sera resté faire ses devoirs chez un ami, ils auront bavardé, il se sera attardé et aura laissé passer l’heure. Et j’essaierai de croire mes propres paroles tout en préparant le repas, en surveillant le four, en disposant les assiettes, les verres, en rangeant la vaisselle superflue empilée sur l’évier, il ne va pas tarder, venez dîner.

Je n’ai pas encore fermé les volets, je ne peux m’y résoudre, ce serait murer la maison, ce serait dire à Louis qu’il ne peut plus entrer, que la vie s’est retranchée à l’intérieur et que personne ne doit désormais en franchir le seuil. Les vitres sont froides sous la courbe des doubles rideaux en percale retenus par leur cordon torsadé. Je fixe les points lumineux des lampes qui s’y reflètent, ils démultiplient l’espace en créant un monde inversé, d’une insondable profondeur.

Dehors, la nuit est là, elle succède à un jour d’avril changeant que le soleil a réchauffé, à peine, pas assez pour qu’on puisse croire enfin au printemps, un jour à la lumière assourdie, ouatée, avec un ciel ocellé de nuages gris clair.

Étienne vient d’arriver, je l’entends, le bruit de son pas dans l’escalier l’a précédé, les marches avalées deux par deux, son habitude, éviter celles qui grincent. Il embrasse les enfants qui courent vers lui, une cavalcade joyeuse, puis il se défait de sa veste, enlève ses chaussures. Je reste en retrait. Il s’avance pour m’embrasser, je recule d’un pas, le fixe sans un mot. Puis je parviens seulement à dire Louis n’est pas rentré. J’entends ma propre voix, blanche, sourde, embourbée, à l’image du visage exsangue, du visage de craie que je viens de croiser dans le miroir de l’entrée. Je tiens mes mains posées bien à plat sur ma robe, pour qu’il ne voie pas combien elles tremblent. Venez finir votre repas, les enfants, j’ai fait du dessert. Étienne les rejoint et s’installe à table. Il avise le couvert inutilisé en face de lui, et aussi mon assiette restée vide, deux disques de faïence blanche éclairés par la lampe à suspension. Il regarde sa montre. Il me regarde.

Je vais le chercher. En se levant, il renverse sa chaise qui claque sur le carrelage de la cuisine et fait éclater le silence. Sa tête heurte la suspension et la lumière se met à voler en tous sens dans la pièce, comme un projecteur fou. J’ai sursauté. Replacé la chaise. Arrêté le mouvement de la lampe. Au lit, maintenant, les enfants. Je les accompagne jusqu’à leur chambre, où j’arrange une couverture, regonfle les oreillers, propose une peluche, ramasse un livre, un jouet à terre. Non, pas d’histoire ce soir, il est tard. Oui, je laisse la lumière dans le couloir. Promis. C’est le temps des mots secrets, ceux qui permettent de dénouer la journée, de la reposer dans ses plis avant de la laisser s’enfuir, se dissoudre, c’est le temps d’apprivoiser la nuit, c’est le temps des mots sans lesquels le sommeil ne viendrait pas. Je plonge le visage dans la tiédeur des cous, des oreilles, des bras qui veulent me retenir, des doigts légers, un peu collants, qui caressent mes joues, je sombre dans la douceur des cheveux lavés, du linge frais. Chut maintenant. Il faut dormir. Une fois franchie leur porte, j’entre dans ma nuit, à la rencontre de la part de ma vie qui vient de brûler.

Nos contributions

Je n’ai pas de réponse à leur apporter. Je ne sais pas où est Louis. Il découche fréquemment de la maison ces temps-ci. Je me demande s’il n’y a pas une fille là-dessous. Un gros soupir arrive du fond de ma gorge et mes épaules s’affaissent quand il franchit mes lèvres. [Alors je me tais et les envoie se laver les dents après avoir expédié le repas.] Je devine, dans leurs voix, dans leurs regards, cette crainte qu’ils n’osent pas formuler : est-ce que Louis les a abandonnés à son tour ? D’abord le père, il y a cinq ans, puis la mère l’année dernière, qui m’ont laissé les marmots sur les bras ; en même temps, c’était à prévoir. Mais Louis, non, pas lui ! Louis qui est devenu le centre de leur univers en si peu de temps. « Il reviendra », affirmai-je avec conviction en les installant à table. Il reviendra. Je ne sais que leur répondre : un mensonge ? Dire qu’il est parti quinze jours chez ma tante en ville ? Dire qu’il a trouvé une place en apprentissage ? A Paris ? Suffisamment loin pour expliquer qu’il ne rentre pas le week-end ? Mais alors viendra la question ? Pourquoi ne nous a t il pas dit au revoir ? Et là je n’ai pas de réponse.

Pourquoi Louis a-t-il grandi si vite ? Alors que les deux autres semblent ne jamais vouloir sortir du gazouillis de l’enfance. Louis, mon petit, c’est lui que je cherche dans les flaques mordorées laissées par les lampes. Comme si ces halos de lumière pouvaient répondre à mes questions, à cette angoisse permanente qui me broie d’une main impitoyable. Chaque jour un peu plus. Chaque heure sans lui est un puits d’ombre sans fond dans lequel je tombe, en apnée, la peur au ventre. Sans Louis, la soirée ne va ressembler à aucune autre. Sans Louis… mais pourquoi sans Louis, au fait ? Il a peut-être été simplement retardé. Pourquoi son absence, ce soir, m’envahit d’un sentiment de vide qui ne sera jamais plus comblé ?

Et puis il y a ce doute épouvantable qui couve, là, juste en-dessous de ma conscience. Et si Louis n’avait jamais existé ? Et si ce n’était qu’une fable que je m’étais forcée à croire pour ne pas désespérer ? Ici, il n’y a aucune photo de lui. Mes souvenirs ressemblent à des songes. Même quand je crois le voir, est-ce réel ou n’est-ce que la mélancolie qui m’aveugle ?

Je leur propose ma soupe chaude et j’ai la voix claire malgré tout.

Ils ont distribué rapidement les assiettes et couverts sur la table et sont prêts, à se régaler et à m’entendre… Je leur promets un œuf à la coque pour la suite et je baisse la tête pour découper les mouillettes et cacher mes yeux pleins de larmes.

Et puis la sonnette dringue et la porte s’ouvre, laissant passer le souffle frais de la rue où le printemps n’en finit pas d’hésiter, un pas en avant un arrière, et sur le seuil, précisément sur le paillasson, les mômes accourus découvrent en même temps que moi, annoncé par un parfum de pain frais et de fraisier (dans sa boite rose du bon pâtissier de la rue d’à côté) – et aussi, pourquoi le taire, de l’odeur mêlé de bistrot, de métro et de tabac qui est sa marque de semaine – , les bras chargés de paquets et de sacs en papier d’où émergent poireaux et tortillons de bolduc, cadeaux d’un sou attrapés au kiosque de la station, surprises annoncées et toujours bienvenues, lui, Louis.

Les signataires (que je remercie)

PatchcathValentyne/La Jument VerteLydia/Mes Promenades CulturellesCarnets ParesseuxJulien/Le FictiologueMartine/Écri’Turbulente Cléa Cassia/M.É.A.N.D.R.E.S. – Isabelle/Asphodèle (qui a publié ici une magnifique chronique de lecture)

Une longue impatience, Gaëlle Josse
 ©Notabilia, janvier 2018
 4ème de couverture

41rbn1orxgl-_sx195_Ce soir-là, Louis, seize ans, n’est pas rentré à la maison. Anne, sa mère, dans ce village de Bretagne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, voit sa vie dévorée par l’attente, par l’absence qui questionne la vie du couple et redessine celle de toute la famille.
Chaque jour, aux bords de la folie, aux limites de la douleur, Anne attend le bateau qui lui ramènera son fils. Pour survivre, elle lui écrit la fête insensée qu’elle offrira pour son retour. Telle une tragédie implacable, l’histoire se resserre sur un amour maternel infini.
Avec Une longue impatience, Gaëlle Josse signe un roman d’une grande retenue et d’une humanité rare, et un bouleversant portrait de femme, secrète, généreuse et fière. Anne incarne toutes les mères qui tiennent debout contre vents et marées.

« C’est une nuit interminable. En mer le vent s’est levé, il secoue les volets jusqu’ici, il mugit sous les portes, on croirait entendre une voix humaine, une longue plainte, et je m’efforce de ne pas penser aux vieilles légendes de mer de mon enfance, qui me font encore frémir. Je suis seule, au milieu de la nuit, au milieu du vent. Je devine que désormais, ce sera chaque jour tempête. »

Gaëlle Josse, sa bio/bibliographie

3471-gaelle-josse_6000352Gaëlle Josse a suivi des études de psychologie, de journalisme et de droit. Après quelques années passées en Nouvelle Calédonie, elle revient en métropole, s’installe à Paris et devient rédactrice en presse magazine mais aussi pour un site Internet.
Passionnée de poésie, elle a publié plusieurs recueils et a même reçu le Prix de l’édition poétique de la ville de Dijon en 2009.
En 2011, Gaëlle publie son 1er roman, « Les heures silencieuses » inspiré d’un tableau du peintre flamand Emmanuelle de Witte. Dans un texte court, empreint de poésie et de mélancolie, l’auteur invente un destin au personnage féminin du tableau. Plébiscité par les libraires, ce titre fait partie des finalistes du Prix Orange du Livre 2011.

  • Les Heures silencieuses, Autrement, 2011, né d’une rencontre avec un tableau hollandais d’Emanuel de Witte. Disponible en édition de poche J’ai lu (livre présenté au programme du Bac de français en lecture cursive par de nombreux lycées). Traduit en plusieurs langues.
  • Prix Lavinal, Prix Peindre en Provence, Prix du Marais, finaliste du Prix Orange 2011.
  • Nos Vies désaccordées, Autrement, 2012, disponible en édition de poche J’ai lu. Prix Alain-Fournier 2013, Prix national de l’Audiolecture 2013
  • Noces de neige, Autrement, 2013
  • Le Dernier Gardien d’Ellis Island, Noir sur Blanc, coll. « Notabilia », 2014, réédition J’ai lu, 2016.
  • Prix de littérature de l’Union Européenne, Prix des Rotary clubs francophones, Prix de l’Académie de Bretagne, nombreux prix de médiathèques, sélection du Prix FNAC, Finaliste du Prix des libraires2015. Plusieurs traductions en cours.
  • L’Ombre de nos nuits, Noir sur Blanc, « Notabilia », 2016
  • De vive voix, 2016
  • Un été à quatre mains, mars 2017
  • Une longue impatience, Noir sur Blanc, coll. « Notabilia », 2018
Bonus : un article du Monde, paru le 1er mars 2018

2018.03.01 Article du Monde

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