C’est étrange, comme la toute première phrase de ce passionnant roman arrête l’attention du lecteur. C’est tout l’art de l’incipit. Un arrêt sur image suggérée.

En l’occurrence, c’est un petit matou roux endormi sur une galette vert pâle qui ne posera ses coussinets que sur quelques pages du livre, mais qui, en figure de fond, accompagnera l’héroïne et lui servira de repère dans ce territoire qu’elle investit. « Un domaine privé dans lequel, enflant comme une boule de pâte levée, elle occupe tout l’espace« .

Les mots qui auraient pu aussi attirer notre attention, ce sont les quatre premiers : « ILS.L’ONT.LAISSÉE ». Vous allez dire [à juste titre] qu’il m’est aisé d’analyser cette phrase : je connais la suite, moi qui ai eu un coup de cœur pour cette histoire de femme, devenue mère par duperie, par impulsion, par sororité et par tendresse. Mère utérine du Garçon et de la Fille, qui n’ont cependant pas niché dans son propre utérus.

Deux êtres frustres et probablement malveillants auxquels se heurtent le dévouement, la mansuétude et la prévenance d’Elle, humble, respectueuse, physiologiquement malentendante mais tant à l’écoute de son environnement, à laquelle un chat roux donne espoir et bonheur. Et dans « son territoire », elle crée un espace de lumière, de projet, d’espoir. Seul le « chat » est autorisé à y pénétrer sans effraction.

Pas pathos du tout [j’aurais fermé le livre avant la fin].Intime. Angélique Villeneuve autorise son lecteur, avec sa plume fine et douce (oui), à pénétrer dans un « territoire viscéral » sans qu’il se sente coupable d’intrusion.

Vous allez penser que j’ai « délayé » mon intro, aujourd’hui, parce que je me suis trouvée incapable de composer une compilation cohérente avec les quatre contributions que je vais livrer sans falbala. Nous nous sommes engouffrés dans des schémas très hétérogènes qui ont rendu malcommode la composition d’un bouquet logique et mélodieux.

INCIPIT
Angélique Villeneuve, Un territoire
Un Territoire, Angélique Villeneuve
... après les premiers mots de l'incipit...
Ils l’ont laissée avoir le chat.
Le Garçon l’a vu, elle le sait, la chaise était tirée de côté et le chat endormi en rond sur la galette aplatie. Parfaitement visible, et tout sauf familier.
Apparu soudain dans la cuisine pour chercher du café, enfin faisant semblant, le Garçon a juste tendu la main vers la cafetière avant de laisser retomber son bras, lassé, puis a attendu sans un mot qu’elle lui en prépare une tasse. Il l’avait remarqué, c’était inévitable. Un animal, roux à ce point, sur le coussin vert pâle.

Pourtant, ça n’arrive jamais. Ils ne viennent jamais. Ni l’un, ni l’autre. La cuisine et le cagibi où elle dort composent un domaine privé dans lequel, enflant comme une boule de pâte levée, elle occupe tout l’espace. S’il veut quoi que ce soit, il appelle. Il tape dans ses mains, cogne.

Elle a servi le café dans la tasse habituelle, avec trois sucres et un peu de lait, versant avec application, et bientôt le Garçon a quitté la pièce, muet, illisible, traînant les pieds dans ses pantoufles noires.

Il se comporte, depuis, comme si de rien n’était. Elle ignore pourquoi. Pendant des jours, elle a eu peur qu’en son absence il le fasse disparaître. Le chat. Il aurait très bien pu l’emmener loin d’ici, l’assommer, le précipiter encore inconscient dans l’un des conteneurs installés à la sortie du village. Ou trouver une autre solution. Il n’avait pas choisi d’avoir cet animal, après tout.

Mais il ne s’est rien passé. Peu à peu, elle s’est rassurée, a cessé d’y penser.

Elle rentrait des courses un matin quand, sous ses yeux, l’animal avait bondi sur le rebord de la fenêtre du rez-de-chaussée. Très maigre, les yeux couleur de résine. Elle avait remarqué son oreille déchirée, son poil jaune troué de zones plus claires. Il l’examinait d’un air craintif.

Elle s’était approchée, il s’était contracté. Son corps changeait de forme, c’est ce qu’elle avait pensé sur le moment, devenant à la fois plus mince et plus gros.

La main tendue vers lui, elle n’a pas bougé, alors qu’au bout de l’autre bras la cisaillait ce sac, lourd de viande sanglante et de kilos de pommes de terre. Le souvenir de la chatte blanche de la Mère, brusquement, a refait surface.

Mais celui-ci était différent. Il se méfiait, voilà tout. On voyait bien qu’il n’avait pas eu la vie facile. Son épaule barrée d’une blessure mal cicatrisée était encore purulente. Plaqué contre la vitre, il la dévisageait, les yeux écarquillés. Elle s’est dit que personne, avant, ne l’avait fixée de cette façon. Comme s’il n’existait rien d’autre qu’elle.

Doucement, le corps du chat a repris son volume initial, à la fois plus gros et plus mince. Son dos, l’ensemble de ses poils se rabattaient. Et son nez a fini, millimètre par millimètre, par effleurer son doigt.

Elle a eu raison d’être patiente. Le chat ne l’a plus vraiment quittée.

Sans faire de bruit, elle l’a entraîné dans la cuisine. Elle se demandait quoi lui donner à manger, ce que la Mère, autrefois, destinait à la chatte. En ce temps-là, on faisait cuire des choses à la casserole, des choses à l’odeur écœurante de farine et de sang. Elle revoit la gamelle posée sur la table, croûtée, rarement lavée, avec au beau milieu, encore fumante, la mixture grumeleuse.

On appelait ça le manger, le bon manger, et, pendant qu’il refroidissait sur la table de la cuisine, la Mère se remettait à la tâche, la vaisselle, le hachage des légumes, le malaxage des viandes.

Elle, debout près de la gamelle, sur une seule jambe, elle patientait, essayant de ne pas respirer, essayant de ne pas aspirer par un quelconque orifice de son corps une seule particule de la nourriture chaude de la chatte. Se demandant d’où pouvait bien venir tout ce sang que la Mère, un jour sur deux, faisait cuire avec une poignée de farine et trois morceaux de gras, du riz, des petits pois en boîte.

Elle a versé du lait dans la barquette en polystyrène de la viande qu’elle venait d’acheter à l’épicerie. Le lait froid a roulé dans le sang clair du porc. Ça n’avait pas l’air appétissant, comme si la vache, à la traite, s’était écorché le pis. Le chat a bu pourtant, en quelques secondes tout avait disparu.

Elle a posé le dos de sa main sur le flanc roux, juste au-dessus de la blessure, là où ça n’était pas doux, mais raviné d’une râpeuse salive.

Un jour, plus tard, alors que la gueule de l’animal s’ouvrait pour réclamer sa nourriture, mimant le miaulement, elle s’est approchée de lui au point que ses cheveux, sa joue, se mélangeaient aux poils, aux babines, aux moustaches. Le chat écartait grandes les mâchoires, laissant apercevoir une langue écailleuse et des dents abîmées. Tout semblait en place, aucun son ne s’échappait néanmoins de là.

Depuis toujours elle entend mal, bien sûr, à cause de ses mauvaises oreilles, mais elle se demande si, autrefois, on n’a pas simplement coupé les cordes vocales de cette bête. C’est triste, mais ça l’arrange. S’il se mettait à piailler dès qu’il a faim, ça leur attirerait des ennuis à tous les deux.

Pour qu’il vienne manger elle claque simplement de la langue, et le chat la comprend, comme la comprenaient les enfants lorsqu’ils étaient petits.

Depuis ce premier matin, il reste dans la cuisine, ne s’aventure dans aucune des autres pièces. Il dort en rond sur sa chaise pendant des heures d’affilée.

S’il est réveillé, il l’observe en train de préparer les repas ou de faire la vaisselle, la lessive, assis sur le plan de travail. Il participe à sa façon, et sa façon est d’être au plus près de ses mouvements à elle.

Le chat est comme elle est, au ras des choses. Le chat est pour elle, silencieux.

Nos contributions

Le Garçon avait beau être un garçon, il n’était pas idiot. Il savait, sinon compter, du moins additionner deux ou trois faits. C’était son coussin vert pâle, c’était sa chaise paillée. Ainsi il avait été remplacé. Si vite ? Non, pas si vite, mais quand même. Et par un chat ! Puis, toujours en silence, il admit : par un chat, pas par un autre garçon ; et un chat roux comme lui. Et au moins ce chat ne lui disputerait pas son café.

 

Elle se dit que tout dans sa vie est à sa juste place. Pas un détail ne manque, rien pour perturber l’impeccable satisfaction d’une existence dorlotée par un sens de la justesse. Tout est droit comme le carrelage de la cuisine. Ça ronronne. Bien sûr elle n’est pas heureuse. Jamais. Mais le bonheur, n’est-ce pas une perturbation dans une vie bien ordonnée ?

 

Le chat roux ouvre un œil au moment où le garçon repose sa tasse pleine de café trop chaud sur la table.
Est-ce le bruit sur la table de bois brut ou l’ombre du garçon projetée dans « son »soleil ? En tout cas, le chat se réveille, fusille le garçon du regard, puis se lève , tourne d’un demi tour, lui montre son dos roux en signe de mépris et se rendort. Le garçon sourit. Elle aussi.

 

Ils l’ont laissée avoir le chat, mais la laisseront-ils en prendre soin ? Ils ne veulent plus qu’elle s’occupe d’eux quand ils ne l’exigent pas. Elle n’a pas d’autre choix que d’être pendue à leurs ordres. Ils l’ont laissée avoir le chat… le Garçon n’aillait-il pas, ce matin-même, renverser sa tasse de café brûlant sur le petit animal ?

Les signataires

Carnets Paresseux ~ Julien/Le Fictiologue ~ Valentyne/La Jument Verte ~ Martine/Écri’Turbulente

Un terrritoire, Angélique Villeneuve
 4ème de couverture, © Phébus, 05/01/2012

cvt_un-territoire_998Ils n’avaient jamais eu et ne voudraient jamais, lui hurlèrent-ils à la figure, ni d’un père, ni d’une mère. Et d’elle certainement pas, avec son gros corps lourd, son air de vache, sa cervelle piétinée. Ils oublièrent ce qu’ils étaient avant, un seul corps à eux trois. Ils devinrent comme des animaux et elle, dans le terrier, après l’effondrement, n’eut d’autre solution que de se dessiner, lentement, un espace humain où se tenir debout. Elle le trouva dans le geste. Elle le trouva dans le linge, dans l’éponge, dans l’évier. Mais elle le trouva, et elle se tint debout. Dans une maison modeste et peuplée des fantômes du passé, une femme vit sous le joug d’enfants devenus grands. Qui sont ce Garçon, cette Fille, qui s’acharnent sur elle ? Quel drame s’est noué derrière ces murs ordinaires pour que tous trois en soient arrivés là ? Les souvenirs remontent. Ceux d’un temps où l’amour, la tendresse avaient aussi leur place. Alors cette femme sans nom, dont l’existence n’est qu’apparente oppression, invente un territoire d’une bouleversante humanité et trace au fil des pages le chemin de la résilience. Dévoilant peu à peu les origines du drame, Angélique Villeneuve s’attache à l’intime, d’une écriture au ras du corps, parcourue de soudaines lumières.

Angélique Villeneuve, sa bio/bibliographie
SONY DSC
Angélique Villeneuve

Angélique Villeneuve, née à Paris en 1965, a vécu en Suède et en Inde avant de revenir s’installer en région parisienne. Elle écrit des romans, mais aussi des ouvrages pour la jeunesse.

Elle a été styliste culinaire dans divers magazines en 2001 et a publié des livres sur la gastronomie. Elle est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. Un Territoire est son quatrième roman. Les Fleurs d’hiver, paru en 2014 aux éditions Phebus, a reçu le Prix Mille Pages 2014, le prix La Passerelle 2015 et prix de la ville de Rambouillet 2015. La perte brutale de son fils en 2014 l’a inspirée pour l’écriture de son sixième roman, Nuit de septembre, paru en 2016.

Son dernier ouvrage, paru le 7 février de cet an, Maria, me fait de l’œil… il vient d’être retenu pour la première sélection de la SGDL (Société des Gens de Lettres), dans la catégorie « Grand Prix de la Fiction ».

Lydia/Mes promenades Culturelles, une de nos contributrices qui, si j’ai bien compris, était en vadrouille avait, le 30 juillet 2015, rédigé une chronique sur ce roman.