ADDENDA… 
Un de nos fidèles contributeurs (suivez mon regard) vient tout juste d’arriver, en ce 15 février, son bol de soupe fumante à la main, encore enfloconné. J’ai inséré sa proposition dans notre texte. Devinette : la trouverez-vous ?
Il a manqué, cette semaine, la plume de Julien/Le fictiologue… et j’ai vraiment regretté son absence !

Ce fut une drôle « d’aventure » pour moi, la lecture de ce roman. Vous allez vous apercevoir qu’il commence très violemment; et je l’aurais refermé sans le conseil d’un ami du cercle de lecture que je fréquente une fois par mois, dans une toute petite bibliothèque rurale.
Je n’ai pas regretté d’avoir poursuivi, tant il est poétique, tant il est sensible. Dramatique aussi, la vie de Reine, une femme cabossée de la vie, pourtant lumineuse ! Si vous voulez savoir « qui » est la mobylette… je vous invite vivement à lire ce roman !

En voici l’épigraphe :

PROLÉTAIRE : du latin proletarius, de proles « lignées ».

Dans l’Antiquité romaine, le prolétaire est un citoyen de la dernière des six classes du peuple, sans droit et sans propriété, exclu de la plupart des charges politiques. N’ayant d’autre bien que sa personne, il tenait cette dénomination du fait qu’il ne pouvait être utile à l’État que par sa capacité à engendrer une descendance. « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. 
RENÉ CHAR

Femme à la mobylette, Jean-Luc Seigle
Au delà des premiers mots

Reine est une grosse dormeuse. Cette nuit elle n’a pas fermé l’œil. Même pas couchée. Pas déshabillée non plus. Devant sa fenêtre elle est toute débobinée. C’est le mot qu’elle a inventé pour donner un nom à cette fatigue qui la défait et la met en morceaux qu’elle a bien du mal à rassembler ensuite. Elle finit de boire son café. Ça, elle peut encore se le payer.

De sa fenêtre, elle mesure pour la première fois de sa vie le poids du silence, le vrai silence, celui sans le chant des oiseaux. C’est implacable. Floconneux. Sourd. Dedans comme dehors. Une impression de tombe. En s’enfuyant, la nuit ne laisse plus derrière elle qu’une sorte de laitance grisâtre. Tout finit dans l’absence et le silence absolu du monde. Ça lui arrive quelquefois d’avoir des phrases qui lui viennent. Pas des phrases du dedans, des phrases du dehors qui s’encastrent en elle. Loin de la calmer, la phrase excite encore davantage une chose monstrueuse qui ne l’a pas laissée tranquille de toute la nuit. Une obsession contre laquelle elle a tenté de résister tout le temps de cette interminable apnée nocturne. Mais elle sait que le pire est à venir. Elle sait que si elle ne quitte plus cette fenêtre elle ne saura jamais si elle a mis fin à la vie de ses enfants, ou pas.

 Les enfants devraient être réveillés. Toujours incapable de se décoller de la fenêtre. Elle n’arrive même plus à se voir dans le reflet des vitres. Elle a disparu. Cette nuit déjà elle ne se voyait plus dans les miroirs de la maison. Elle ne sait pas trop ce que ça peut vouloir dire, cette absence de reflet. Incapable aussi de monter l’escalier jusqu’à la chambre. Son corps se paralyse, son image disparaît. Elle est sans consistance. Elle ne se souvient pas d’être montée à l’étage dans la nuit. Non, je ne suis pas montée dans la chambre, froissant ses doigts serrés dans ses paumes. Non je ne suis pas montée dans la chambre pour les tuer ! Ce n’est pas possible. Le couteau de cuisine est toujours sur la table. Lavé ? Essuyé ? Si elle l’avait essuyé après l’avoir lavé, elle l’aurait rangé dans le tiroir, elle ne l’aurait pas reposé sur la table. Ça, elle en est presque sûre même si elle n’est pas toujours très ordonnée. Qu’est-ce que j’ai fait ? Elle s’est assommée une grande partie de la nuit en écoutant à tue-tête au casque This Is My Life chanté par Shirley Bassey. Mais rien. Incapable de verser une larme alors que cette chanson la fait pleurer depuis toujours. Peut-être parce que cette nuit-là elle n’a fait que se boucher les oreilles avec la voix puissante de la chanteuse, groggy par les mots anglais qu’elle ne comprend pas.

Qu’est-ce que je veux vraiment ? C’est la pire des questions. C’est par là d’habitude qu’elle commence à rêver. Sauf qu’elle ne veut plus rêver. C’est pourtant pas compliqué. Elle veut ouvrir un vrai chemin par lequel ses enfants pourraient se sauver. Rien d’autre. C’est ça, elle aurait voulu les sauver. Elle veut encore les sauver. Faudra bien qu’elle finisse par monter à l’étage. Elle n’arrive pas à se lever. Si elle ne les a pas tués, ce sera pire encore. Elle devra toute sa vie supporter le poids d’avoir une nuit entière pensé mettre fin à la vie de ses enfants, puis à la sienne. Même si la sienne n’a plus aucune importance.

[…]

Nos contributions

Reine est une grosse dormeuse. Cette nuit elle n’a pas fermé l’œil. Même pas couchée. Pas déshabillée non plus. Devant sa fenêtre elle est toute débobinée. C’est le mot qu’elle a inventé pour donner un nom à cette fatigue qui la défait et la met en morceaux qu’elle a bien du mal à rassembler ensuite. Elle finit de boire son café. Ça, elle peut encore se le payer.

Elle l’aime corsé, presque brûlant avec deux sucres. Le regard vague, elle regarde le jour qui s’agite. Les voitures, à l’arrêt, s’impatientent. Les piétons, les devancent, le pas alerte, la mine réjouie : le pouvoir du passant que rien n’arrête. Il a l’air de faire froid. Après la nuit qu’elle vient de passer Reine se demande comment elle va pouvoir affronter la journée qui s’annonce avec l’énergie qui lui manque…. Drôle de goût, ce café. Plutôt un jus de chaussette au sirop d’érable. Cette nuit, elle pensait à ses parents disparus. Lorsqu’elle était enfant, son père l’appelait la Reine des Dodos. Quant à sa mère, elle lui préférait le surnom affectueux de Marmotine. Elle souriait à cette évocation. Souvent, ses rêves étaient peuplés de créatures insomniaques qui ne parvenaient même pas rompre son profond sommeil. Qu’est donc devenu ce petit carnet où elle notait tous ces rêves ? Elle se souvient vaguement de l’un d’entre eux où il était question d’une écrevisse, d’un liseron et d’une pastèque. De toute façon, ce matin, elle a la tête dans le sirop.

Comme elle repose son premier bol [le grand, rond et creux, à motif bleu simili art déco, qui l’accompagne depuis le pensionnat, aussi ébréché et fêlé qu’elle, mais qui tient toujours sa dose de café noir], elle entend un pas hésitant derrière la porte. ça doit être le Garçon qui, rentré d’hier, va venir quémander son café. Elle pense au chat qui dort, roux sur la galette, immanquable. Ils vont se voir, c’est comme ça. Tant pis ou tant mieux. Elle est trop encore trop débobinée par s’en préoccuper vraiment. La chaleur de la boisson vient assembler quelques morceaux, mais il faudra plus qu’un café pour recomposer le puzzle de sa vie. Un jour peut-être les soucis s’envoleront et elle ne se sentira plus éparpillée au gré des vents.

Toute la nuit les chiffres ont voltigé devant ses yeux 67 euros de cantine, 123 euros d’électricité, elle a failli s’endormir au moment où une chaussure (virtuelle) est venue lui cogner le front : 19,90 les chaussures de sa petite dernière, deux fois qu’elle recolle les précédentes! Cette fois il faut investir ! Comment trouver tout cet argent ? Dans trois jours, elle sera dehors, sans toit. Foutue à la porte de chez elle par cet huissier intransigeant qui ne veut pas comprendre que le licenciement dont elle a fait l’objet l’a mise sur la paille. Toute la nuit elle a brodé pour finir ces ouvrages pour le défilé de demain. Ses yeux sont humides de fatigue, ses doigts sont meurtris et brûlants et il fait froid devant cette fenêtre, mais elle pourra livrer les vêtements couverts de pierres et de perles et satisfaire sa commande à temps. Le loyer et le chauffage seront payés pour ce mois encore et elle pourra même faire sauter les crêpes avec ses enfants ce soir.

Les signataires

Lydia/Mes Promenades Culturelles ~ L’atelier sous les feuilles ~ Patchcath ~ Laurence/Palette d’expressions ~ Valentyne/La Jument Verte ~ Andrea/Épaisseur sans consistance ~ Carnets Paresseux

Femme à la mobylette, Jean-Luc Seigle
4ème de couverture

cvt_femme-a-la-mobylette_2949

Abandonnés par tous, Reine et ses trois enfants n’arrivent plus à faire face. Sa vie finit par ressembler à son jardin qui n’est plus qu’une décharge. Tant de richesses en elle voudraient s’exprimer et pourtant son horizon paraît se boucher chaque jour davantage. Seul un miracle pourrait la sauver… Il se présente sous la forme d’une mobylette bleue. Cet engin des années 1960 lui apportera-t-il le bonheur qu’elle cherche dans tous les recoins de ce monde et, surtout, à quel prix ? Jean-Luc Seigle dresse le portrait d’une femme au bord du gouffre qui va se battre jusqu’au bout. Ce faisant, c’est une partie de la France d’aujourd’hui qu’il dépeint, celle des laissés-pour-compte que la société en crise martyrise et oublie.

Jean-Luc Seigle, sa bio/bibliographie

avt_jean-luc-seigle_7145Jean-Luc Seigle, né dans le Puy de Dôme, près de Clermont-Ferrand est un auteur et scénariste français pour la télévision, le théâtre et le cinéma et dramaturge (auteur de sept pièces de théâtre, dont Excusez-moi pour la poussière).

Il a été élevé par un grand-père paysan, ancien soldat de 14 devenu ouvrier chez Michelin, et une grand-mère communiste qui lui a donné le goût des livres.

Il a publié cinq romans: « La nuit dépeuplée » en 2001, « Le sacre de l’enfant mort » en 2003, « Laura ou Le secret des 22 lames » en 2006, « En vieillissant les hommes pleurent » en 2012 (GrandPrix RTL-Lire) et « Je vous écris dans le noir » en 2014 (Grand Prix des Lectrices ELLE 2016, catégorie roman).

ACCUEILlogo-facebook-1