Ah, le spleen ! Baudelaire ne fut pas seul à s’en laisser émouvoir. Delphine Bertholon, dans l’incipit de son roman « Cœur-Naufrage » nous a invité à le visiter. Et nous ne sommes pas restés insensibles à la mélancolie et à lui donner vie.

Cœur-Naufrage, Delphine Bertholon
au delà des premières phrases

Rien de tout cela n’était prévu, ni même prévisible.
Je n’étais pas épanouie, encore moins comblée. Mais j’étais, disons, tranquillement malheureuse et avec le recul, ce n’était pas si mal. Je vivais à la manière d’un chat d’appartement, dans la sécurité confortable d’un périmètre contrôlé, toute pleine d’habitudes, lovée dans la croûte dorée d’une délicieuse routine. La routine, je m’en rends compte aujourd’hui, est ce qui nous reste lorsqu’on a tout perdu.
J’étais tellement perdue que je m’accrochais à des bribes de réel – la Rose de Titanic sur son morceau de bois, immobile, impuissante, regardant mourir ses rêves dans l’eau réfrigérée.

Mon appartement, mon café-du-coin, mon téléphone, ma supérette, mon bus préféré. Ma copine plus-folle-que-moi, mon amant mal aimant, mon médecin généraliste, ma pharmacie de quartier, mon éditeur.
Une vie de petits cailloux, dans la chaussure.
Une vie boiteuse.

Je suis traductrice, de l’anglais au français. Si je voyage en mots jusqu’à l’autre bout du monde, j’ai rarement quitté mon pâté de maisons. En réalité, je n’ai même jamais pris l’avion ; j’ai peur de l’avion, comme d’un grand nombre de choses (gaz, ascenseurs, commerciaux en costume, chiens, clowns, toilettes à la turque). Mes stages obligatoires, je les ai tous faits à Londres : l’invention miracle du tunnel sous la Manche a sauvé mon avenir – sans le tunnel, la manche, c’est moi qui la ferais. J’entretiens depuis deux ans une relation idiote avec un homme marié, tout en sachant très bien qu’il ne quittera pas sa femme. Pour être franche, cette relation me convient. Il y a les soirées pathétiques noyées dans le vin rouge comme dans une mer biblique, lorsqu’il m’envoie un message de dernière minute, joliment saturé d’émoticônes joyeuses, « Un problème avec les gosses, pardonne-moi baby, je me rattraperai », qui me laisse toute démunie dans mes porte-jarretelles ; mais N* me permet de rester cette adolescente éperdue, en larmes et s’alcoolisant à la première occasion, figure autotutélaire à laquelle j’ai bien du mal à renoncer. Il est l’alibi parfait de toutes mes névroses, mon conquérant de l’impossible, le salaud grâce auquel je maintiens mon célibat à un degré honnête d’intégration sociale. « Je suis tombée amoureuse », dis-je à mes amis, trémolos dans la voix. « Que veux-tu, je ne l’ai pas fait exprès… La vie est mal fichue. »

Il est tellement aisé de se mentir à soi-même.

Nos contributions

Rien de tout cela n’était prévu, ni même prévisible.
Je n’étais pas épanouie, encore moins comblée. Mais j’étais, disons, tranquillement malheureuse et avec le recul, ce n’était pas si mal. Je vivais à la manière d’un chat d’appartement, dans la sécurité confortable d’un périmètre contrôlé, toute pleine d’habitudes, lovée dans la croûte dorée d’une délicieuse routine. La routine, je m’en rends compte aujourd’hui, est ce qui nous reste lorsqu’on a tout perdu.

J’habitais un corps mou, à la limite de la singerie, une sorte de temple grotesque dans lequel les habitudes et comportements quotidiens rassurent. Oui, la routine enveloppait aussi mon corps, comme un cocon sacré, elle enrobait les dispersions sauvages, adoucissait les naufrages. Bien entendu l’illusion éloignait le vague à l’âme, je baignais dans une infinitude de certitudes — fortement aléatoires, je le concède, mais toutes joyeusement réalisables.

Autour de moi, on me disait « bouge-toi » – les rares personnes qui s’en souciaient. Et moi, je ne demandais pas mieux, mais comment ? Je m’étais inscrite à un cours de poterie pour découvrir que je détestais la poterie et que j’étais incapable de dépasser le stade du « Bonjour, ça va ? » avec les autres participants. C’était comme si j’observais le reste de l’humanité à travers les barreaux de mon spleen. « La vie continue », dit-on toujours. La vie, je ne sais pas. La routine, oui. Elle est ce qui ancre dans le présent et ce qui nous force vers l’avant quand l’immobilité menace de nous envelopper. La routine était ma bulle et je m’y complaisais sans résistance aucune.

Routine et malheur tranquille m’allaient assez bien ; sans doute les joies flamboyantes n’étaient pas mon lot. Avais-je un jour rêvé de vols de cormoran sur la baie d’Along ? Sérieusement ?

Ce qui me tracassait plus – ce qui causa la suite, qui fait qu’ensuite j’écrirais ceci, et qu’à la parfin vous le liriez – fut la colère froide qui m’envahit quand je vis que je pouvais pondre sans trembler des mièvreries sentencieuses telle « la routine, c’est ce qui reste quand on a tout perdu  » ! Étais-je destinée à l’écriture de gaufrettes surprises ? Pouâcre !!!

J’en étais là de ma réflexion quand un doute m’assaillit. Après avoir écrit la dernière phrase. Le doute est toujours ce petit caillou dans la chaussure qui nous fait dévier notre route, au moins le temps de l’enlever. En perdant tout, je compris que j’avais aussi perdu MA routine, celle d’avant la perte. Une autre s’était mise en place pour assurer l’élémentaire : manger, boire, dormir, se laver. Mais je n’allais plus dans les parcs été comme hiver pour de longues promenades, je ne cuisinais plus de tarte aux pommes à la cannelle le dimanche. Je ne reconnaissais plus ma maison devenue sépulcre.

Finalement, la routine est à notre image. A ce que nous voulons qu’elle soit. A ce que nous ne voulons plus, aussi, lorsque les grands déserts traversés, en nous laissant la soif, n’ont pas tué la faim de vivre… »

« Elle » m’est tombé dessus, déconcertante comme une giboulée de mars, piquante comme un frimas alpestre, coupante comme une langue de glace. « Elle »… s’est emparée de moi, accablante comme une langueur subite, étouffante comme un sirocco saharien, languissante comme une fin de journée vide de sens.

Mais ça n’était pas douloureux, juste insidieux. J’ignorais alors qu’elle ne me quitterait plus.

Et l’on y prend goût, n’est-ce-pas, presque malgré soi car elle agit comme une compresse bien tendre qu’on appliquerait sur une plaie clandestine mais béante. Avec un savoir-faire perfide et redoutable, elle prend soin de nous protéger de l’en-dehors, croyons-nous, et de l’en-dedans. « Car si l’habitude est une seconde nature, elle nous empêche de connaître la première, dont elle n’a ni les cruautés ni les enchantements » écrit Proust (*). Ma nature première – que je pensais définitivement anéantie sous l’épaisse moiteur d’une vie pastellisée – subsistait donc quelque part en moi, sous une forme inconnue de moi.

(*) Sodome et Gomorrhe

Les contributeurs incipitographes

Laurence Délis/Palette d’expressions ~ Julien Hirt/Le Fictiologue ~ Andrea Couturet/Épaisseur sans consistance ~ Martine/Écri’Turbulente ~ Lydia/Mes promenades culturelles ~ Cléa Cassia/M.É.A.N.D.R.E.S. ~ Isabelle/Les Lectures d’Asphodèle ~ Carnet Paresseux

Cœur-Naufrage - Delphine Bertholon
 4ème de couverture

Lyla, à l’aube de ses 34 ans, est célibataire, casanière, solitaire. Seuls son travail de traductrice et Zoé, sa meilleure amie fantasque, lui permettent d’échapper à la routine d’un quotidien bien huilé. Jusqu’au jour où un étrange message la renvoie brusquement dix-sept ans en arrière…
Été 1998. Lyla a seize ans, une mère abusive et des envies d’ailleurs. En vacances sur la côte atlantique, elle rencontre Joris, un surfeur dont elle tombe amoureuse. Quand elle comprend qu’elle est enceinte, il est trop tard.
Cœur-Naufrage, roman choral, raconte en alternance l’adolescence de Lyla et les conséquences de cet été-là : pour l’adulte qu’elle est devenue, qui porte le secret de son accouchement sous X, et pour Joris, qui découvre à contretemps ce qui s’est joué dix-sept ans auparavant.
Les accidents de la vie, les non-dits, les malentendus façonnent nos existences – mais est-il jamais trop tard pour rattraper certains rendez-vous manqués ?

Delphine Bertholon, sa bio

delphine_bertholonDelphine Bertholon est née à Lyon en 1976. Après des études de lettres, elle « monte » à Paris rejoindre des amis réalisateurs. Elle devient scénariste, sans jamais cesser son travail littéraire. Elle est notamment l’auteur de Cabine Commune Twist et L’effet larsen, trois romans publiés aux éditions J.C Lattès.

 

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