Ce qui m’a frappée, dans vos contributions, c’est le sentiment que, tous vous avez eu d’une forte tension. Et c’est bien ce que j’ai ressenti à la lecture de ce puissant et douloureux roman. Bravo pour vos participations qui ne dénaturent en rien la force de ce texte.

Un paquebot dans les arbres, Valentine Goby
Les premières pages

Tous les regards convergent vers lui, vers sa bouche qui mord l’harmonica Hohner. Pour l’instant ils écoutent. Les anches vibrent comme des ailes de bourdon, il ouvre et ferme ses paumes en coquille et tord ses lèvres en glissant à l’octave, les yeux mi-clos. Il est assis sur le dossier d’une chaise que trois gars accroupis tiennent ferme. Maintenant ils frappent sur les tables, sur leurs cuisses, un deux trois, un deux trois, au début ça crépite, irrégulier, mais Paul Blanc aspire et souffle dix fois les mêmes notes, têtu, ajoutant seulement çà et là un trille, enjolivant le motif initial sans jamais les perdre, confiant ; il sait qu’à force ils vont le suivre, même ronds comme des barriques. Et au bout d’un moment ça prend malgré les rires et les chaises qui tanguent, ça fait corps : cent mains frappent en cadence au tempo de la valse, tam pa pa, tam pa pa, sûres d’elles. Ils se mettent à chanter par-dessus la claque, Frou-frou (tam pa pa), frou-frou (tam pa pa), par son jupon la fem-me !, alors il improvise autour du thème, il s’évade dans les aigus, les rejoint trois mesures puis passe en seconde voix, le mi sous le do, le fa sous le ré, l’harmonica scie ses gencives, il orne la mélodie qu’ils tiennent seuls. Il est heureux le patron, le Hohner fend un large sourire dans son visage.

Il est minuit au café Le Balto. Les vieux tapeurs de cartes ont terminé tôt leur belote et leur verre de rouge. On a rempli les bols de cacahuètes, compté les bouteilles de vin, réapprovisionné en bière. On a démonté les armoires pour faire des bancs dehors : c’est samedi, soir de bal. Ils sont arrivés dès neuf heures, d’abord les campeurs de la route des Crêtes venus de Paris pour le week-end, puis les apprenties infirmières de l’hôpital voisin, et à cause d’elles les garçons des bourgs vingt kilomètres à la ronde. Et puis ceux d’ici, de La Roche-Guyon, qui aiment chanter, danser ou boire, ça fait pas mal de monde. Paul Blanc les a salués un par un, il connaît leur visage, leur prénom, ceux de leurs parents, de leurs enfants, de leurs frères et sœurs, comme les cinq cents noms et prénoms des habitants du village. Avec chacun d’eux il a une histoire. Le Balto est le centre de La Roche et Paul Blanc le centre du Balto. L’Amicale des pompiers c’est lui, la fanfare, l’association de chasseurs, Paul fournit l’idée, trouve les finances, et offre les locaux, juste pour le plaisir : il n’a jamais tenu une lance à eau, ni joué du tambour, ni tiré un faisan. Ici se tient le comité des fêtes, se préparent la retraite aux flambeaux, les apéros de Pâques, du 1er Mai, du 14 Juillet qui durent jusqu’à la nuit, la Sainte-Barbe et la fête des bateliers, et puis la pause à la sortie de l’église, même les dimanches de communion, même les jours de mariage. Ici se trouve la cabine téléphonique. Le bourg entier s’y fait appeler, Paul Blanc connaît toutes les adresses, il va lui-même gueuler sous les fenêtres. Parfois dans le café on murmure des choses graves une fois le rideau tiré, souvenirs de la Résistance, des semaines passées dans une grotte troglodyte là-haut, route des Sangles, voisine de la chapelle ardente où pourrissait le cadavre du chauffeur de Rommel ; et aussi, confidences de filles en quête d’une faiseuse d’anges – Paul Blanc fait le chauffeur, motus et bouche cousue. Il est au centre ce soir encore, le petit homme à l’harmonica, un mètre soixante émergé des têtes bien peignées, perché sur le dossier de la chaise, maigre et pâle comme un cul à force de nuits blanches. Tous le regardent, et parmi eux les trois femmes de sa vie.

La compilation des incipitographes

Tous les regards convergent vers lui, vers sa bouche qui mord l’harmonica Hohner. Pour l’instant ils écoutent. Les anches vibrent comme des ailes de bourdon, il ouvre et ferme ses paumes en coquille et tord ses lèvres en glissant à l’octave, les yeux mi-clos. Il est assis sur le dossier d’une chaise que trois gars accroupis tiennent ferme. Maintenant ils frappent sur les tables, sur leurs cuisses, un deux trois, un deux trois, au début ça crépite, irrégulier, mais Paul Blanc aspire et souffle dix fois les mêmes notes, têtu, ajoutant seulement çà et là un trille, enjolivant le motif initial sans jamais les perdre, confiant ; il sait qu’à force ils vont le suivre, même ronds comme des barriques.

Quand il était petit, ses parents avaient essayé de le mettre au saxophone, soi-disant qu’il avait du souffle à revendre, mais il y avait trop de clés, il n’y pigeait rien. « Si c’est juste pour souffler comme un bœuf, mets-toi à l’harmonica, mon gars », avait lancé son professeur, découragé. C’était de l’humour, mais Paul prenait tout au premier degré, alors il avait essayé l’harmonica et s’était découvert la passion et le talent, pour jouer et emporter les foules.

La complicité entre le musicien et l’instrument est évidente. Paul Blanc l’expérimente depuis si longtemps que l’on pourrait aisément imaginer une relation symbiotique entre eux deux. Et puis la musique. La musique. Patiente et réceptive. Palpable. C’est ainsi avec la musique. Elle transporte l’âme et le corps, elle enrobe de légèreté les soucis, offre l’oubli. Paul Blanc maintient la cadence, le rythme. Aspire. Souffle. Semblable à une boucle il les amène à l’intérieur du tempo. Il donne toujours le premier mot de leur histoire et les autres suivent en la parant de diverses sonorités, d’une multitude de phrases et d’images. Transes, chaleur, amours, vie, peines, souffrances, exodes, les corps décharnés épousent les notes et s’alanguissent dans un voyage, pour le bout du monde.  Cette musique leur rappelle les films de Far-West, ceux de leur jeunesse ; ils se prennent pour les clients du Saloon. Il sait qu’il y en a un qui va sortir un deuxième harmonica, c’est imparable. Ils se feront ainsi une impro du tonnerre. L’alcool coule à flot, dans les verres, les gosiers et même sur les chemises du dimanche.

Tout à l’heure il faudra rentrer et faire les corvées harassantes, en attendant le son de l’harmonica et l’alcool font oublier la dure semaine écoulée et anesthésient la perspective de la suivante.

Les buveurs pourraient se contenter d’être des buveurs. Ils pourraient parler trop fort, comme on fait ici, ils pourraient tituber, embêter la serveuse, se prendre de bec, contempler leur désespoir dans le fond de leur verre. À la place, ils se laissent emporter par quelque chose qui est plus fort qu’eux, plus fort que la bière, même. Ce petit miracle au fond très banal qui s’insinue dans leurs oreilles.

Il improvise et les autres reprennent la mélodie. Il les emmènera cette nuit encore sur la place du village pour danser en rythme et chanter à tue tête. Mais ce soir ils sont seulement dans sa tête, et l’ouverture n’est pas une porte c’est une fenêtre. Le vent souffle, la tempête gronde au dehors, et la pluie et les vagues frappent contre le phare. Il est heureux, il joue et sort en entraînant les autres, et disparaît seul dans le noir.

Seule la femme de Paul, appuyée des deux mains fermement sur la table qui sert de bar, ne remue ni le petit doigt, ni même un cil. Ainsi figée, elle m’évoque la serveuse des Folies-Bergères représentée par Edouard Manet, son tablier noir rehaussant son teint pâle, une ombre de sourire masquant son désarroi devant cette scène répétée chaque samedi soir.

Les signataires

Julien/Le Fictiologue, Patchcath, Cléa Cassia/M.É.A.N.D.R.E.S., Lydia/Mes Promenades Culturelles, Laurence/Palette d’expressions, Kathel/Lettres Exprès, Syl/Thé, Lectures et Macarons, Valentyne/La Jument Verte

Un paquebot dans les arbres, Valentine Goby
© Actes Sud, Août 2016
 4ème de couverture

416lwwddfil-_sx210_Au milieu des années 1950, Mathilde sort à peine de l’enfance quand la tuberculose envoie son père et, plus tard, sa mère au sanatorium d’Aincourt. Cafetiers de La Roche-Guyon, ils ont été le cœur battant de ce village des boucles de la Seine, à une cinquantaine de kilomètres de Paris. Doué pour le bonheur mais totalement imprévoyant, ce couple aimant est ruiné par les soins tandis que le placement des enfants fait voler la famille en éclats, l’entraînant dans la spirale de la dépossession. En ce début des Trente Glorieuses au nom parfois trompeur, la Sécurité sociale protège presque exclusivement les salariés, et la pénicilline ne fait pas de miracle pour ceux qui par insouciance, méconnaissance ou dénuement tardent à solliciter la médecine. À l’âge où les reflets changeants du fleuve, la conquête des bois et l’insatiable désir d’être aimée par son père auraient pu être ses seules obsessions, Mathilde lutte sans relâche pour réunir cette famille en détresse, et préserver la dignité de ses parents, retirés dans ce sanatorium – modèle architectural des années 1930 –, ce grand paquebot blanc niché au milieu des arbres. À travers un roman solaire, porté par le regard d’une adolescente rebelle heurtée de plein fouet par le réel, Valentine Goby poursuit son travail sur le corps dans l’Histoire, le rôle des femmes face à l’adversité, leur soif de liberté.

Valentine Goby,
La bio/bibliographie de l'auteur
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Valentine Goby

Née en 1974, Valentine Goby a notamment écrit Qui touche à mon corps je le tue (Gallimard, 2008). Chez Actes Sud, elle publie en 2013 Kinderzimmer. Très remarqué par les lecteurs et la critique, ce roman a reçu plusieurs prix littéraires dont celui des Libraires. Après Baumes, paru dans la collection “Essences” (Actes Sud, 2014), Un paquebot dans les arbres est son douzième roman. Depuis 2005, Valentine Goby compose parallèlement une œuvre importante pour la jeunesse.

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