J’ai trouvé beaucoup de fraîcheur dans les contributions de cette semaine ; beaucoup de fraîcheur et une belle cohérence entre tous les textes, même si nous sommes assez éloignés du synopsis. Ce fut très agréable de composer une suite imaginaire à l’incipit de ce roman si beau et si pathétique.

Le début du roman de Carla Guelfenbein

Parfois, les mots sont comme des flèches. Ils vont et viennent, blessent et tuent, comme à la guerre. Voilà pourquoi j’aime bien enregistrer les adultes. Surtout quand ils parlent de leurs affaires et que soudain, comme par magie, ils éclatent tous de rire en même temps.

Au niveau du sol, ça ne manque pas de jambes qui s’agitent dans tous les sens. On en voit de toutes sortes : des jambes de chameaux, de lapins, de flamants, de singes, et même d’animaux dont je n’ai pas encore appris le nom.

À ma table sont assises trois dames aux chevilles aussi grosses que les pattes d’un éléphant, un homme chaussé comme un golfeur, et une girafe qui finit par enlever ses sandales dorées. Ils ont beau tous parler en même temps, je n’aurai pas de mal à obtenir un enregistrement qui en vaille la peine, je branche mon Mp3 et j’enregistre :

— Teré et son mari sont arrivés chacun dans une voiture différente, tu as remarqué ?
— Non, mais ça ne m’étonne pas.

Dans le parc, les jeunes mariés posent devant un photographe, avec la volière du grand-père en toile de fond. Mon cousin Miguel sourit comme s’il avait un bout de bois en travers de la bouche. Au milieu des robes colorées, je repère Alma. Elle agite les mains et dessine des figures quand elle parle. Ses cheveux sont roux et elle a le même nom que le plus grand radiotélescope du monde. La principale mission d’ALMA est d’étudier la formation des étoiles. Avec Kájef, mon meilleur ami, nous avons découvert qu’il peut analyser des particules organiques comme le carbone, ce qui résoudrait la Grande Enigme de l’apparition de la vie. C’est incroyable, la quantité de choses qu’ALMA peut voir. Par contre, Alma, la femme de papa, est plutôt distraite. Mais je m’en fiche, parce que ça ne la gêne pas que je sois un peu lent et maladroit. On fait parfois des choses que papa désapprouve. Aujourd’hui, par exemple, c’est elle qui l’a persuadé que mes cousins se moqueraient du costume d’enfant vieux que je porte dans les grandes occasions. Pourtant, nous savons tous les deux que ma façon de m’habiller est sans importance. On ne peut pas dire que mes cousins soient méchants, mais ils ont toujours l’air pressé des gens qui vont chercher un trésor dans une contrée lointaine, mais sans vous inviter.

Notre contribution

Parfois, les mots sont comme des flèches. Ils vont et viennent, blessent et tuent, comme à la guerre. Voilà pourquoi j’aime bien enregistrer les adultes. Surtout quand ils parlent de leurs affaires et que soudain, comme par magie, ils éclatent tous de rire en même temps.

Au niveau du sol, ça ne manque pas de jambes qui s’agitent dans tous les sens. On en voit de toutes sortes : des jambes de chameaux, de lapins, de flamants, de singes, et même d’animaux dont je n’ai pas encore appris le nom.

Des jambes qui s’expriment comme des mots, qui s’exposent tantôt dans une attitude arrogante, tantôt font preuve d’une audace surprenante. J’aime celles qui marchent vite, comme un débit rapide elles racontent souvent un rythme que j’ai du mal à suivre, comme un brouhaha entre clameur et chuchotement, elles invitent au secret. Et quoi de plus vibrant que de saisir les confidences qui s’échappent autant des corps que des mots. Mes jambes préférées sont celles de Tatie Rosie, les jambes « Flamant rose ». Tatie Rosie est la sœur de ma mère. Rosie est le nom qu’elle s’était choisi car elle s’habille en rose du haut en bas (cheveux compris). Au niveau où je suis (le plus souvent au ras du sol), j’ai une vision panoramique de son jean Rose fushia (à paillettes). Avec tonton Georges (pat’d’eph) je me demande où ils se sont rencontrés (Frisco disent- ils mais moi je ne sais pas où c’est Frisco…). J’essaie, sans regarder, de les rendre à leurs propriétaires : les pattes de chameaux à tata Hortense, celles de singe à l’oncle Édouard, les tarabiscotées à mémé Henriette.

Sous la table, je reste à les observer comme un explorateur le ferait. Je note tout ce qui fait la particularité de ces animaux exotiques, que ce soit leur couleur, leur taille ou leur façon de se déplacer, et je les classe par catégorie. C’est fascinant ce qu’on peut apprendre juste en les étudiant à leur insu. Toutefois, je prends bien garde à ne pas me faire démasquer au risque de me prendre une de ces flèches que décochent les indigènes voyageant sur ces animaux. Et moi je ne suis que fourmi insignifiante…Je regarde ce ballet étrange le museau écrasé dans l’herbe. Les mots ne sont que doux murmures pour l’instant. Pourvu qu’un sniper ne me découvre pas.

De ma position sous la petite table enjuponnée du salon, où je suis cachée avec mon magnétophone, j’entends un long monologue de ma mère, enjoué et moqueur, qui parle à ses amies. Je vois les pattes d’autruche, de lynx et de gazelle qui correspondent aux voix plus ou moins aiguës des trois dames. Elles rient du discours de ma mère, qui parle d’un certain mâle, mais je ne comprends pas de quel animal il s’agit.

Ce que ne me disent pas les enregistrements, quand je les réécoute, la nuit, sous le dôme protecteur de la couverture, dans le rond jaune de la lampe de poche, c’est le nom des bêtes dont je ne sais pas le nom. C’est inextricable – si ce mot là veut bien dire ce que je crois qu’il dit. Parce que les adultes disent des mots que je ne sais pas ; alors, évidemment, si un de ces mots désignent un animal, ou autre chose, que je ne connais pas, je suis coincé. Alors je ruse, j’essaie un mot dans un phrase ou une autre, pour voir si la réaction des grands. Mais ça prend du temps. Je me demande, si plus tard, j’aurai un arc pour lancer les mots comme des flèches ? Au niveau du ciel, je prend[rai]s un nuage de mots, le malaxe{rais], le colle[rais] sur une jambe, au hasard (même si le hasard ne m’aime pas). J’ouvr[irais] ensuite le robinet d’un futur proche et j’attend[rais]s le retour de la jambe tatouée.

Participations de Laurence Délis / Palette d’expressions, Iotop / Le dessous des mots, Kathel/Lettres exprès, Lydia/Mes Promenades Culturelles, L’Atelier sous les FeuillesValentyne/La Jument Verte, Carnets Paresseux, Bibliothèque de Bracieux.

Le reste est silence, Carla Guelfenbein 
 © Actes Sud, janvier 2010
 4ème de couverture

bm_cvt_le-reste-est-silence_1372Tommy a douze ans, et une maladie cardiaque qui lui interdit les jeux turbulents des garçons de son âge. Caché sous une table, il s’amuse à enregistrer sur son Mp3 le joyeux verbiage d’un banquet nuptial. Et voilà que l’on parle de sa mère, brutalement disparue dix ans plus tôt. Une brèche s’ouvre dans les secrets si bien gardés d’une famille recomposée, comme il en existe tant.
La vie que tous croyaient ordonnée et paisible dérape, et les liens se distendent à mesure que l’histoire se tisse. Dans les non-dits de l’autre, chacun cherche sa propre vérité. L’enfant découvre à travers la mort violente de sa mère l’improbable “faute” de la judéité. Le père voit se raviver l’abyssale impuissance à protéger ceux qu’il aime. Et la belle-mère d’affronter une fragilité qui lui vient de l’enfance, une incapacité d’aimer et d’être aimée.
Le reste est silence explore avec grâce la part d’ombre de chacun – cet infime espace intime auquel même l’amour ne peut donner accès – pour rappeler que c’est l’addition de toutes ces blessures qui constitue la pierre angulaire de l’édifice familial.

Carla Guelfenbein, sa bio/bibliographie
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Carla Guelfenbein (source Babelio)

Carla Guelfenbein est née en 1959 à Santiago du Chili. Exilée en Angleterre après le coup d’Etat de Pinochet, elle y étudie la biologie, puis le dessin. De retour au Chili, elle travaille dans des agences de publicité. Le reste est silence est son troisième roman, en cours de traduction dans une dizaine de langues.

 En 2001, son premier roman L’Envers de l’âme est qualifié de best-seller tout comme son second ouvrage Ma femme de ta vie publié en 2004. À Londres réunis dans les années 1980, Theo, étudiant en sociologie et Antonio, exilé chilien tentent de refaire le monde sur fond d’engagement politique contre la dictature et les années d’austérité de Margaret Thatcher. Une amitié soudée jusqu’à l’arrivée de Clara.

En 2008, avec Le reste est silence, Carla Guelfenbein explore les fantômes et les non-dits de la société chilienne d’après Pinochet. Les œuvres de l’auteure sont traduites et publiées en France par les éditions Actes Sud. C’est en 1973, dans un Santiago en état de siège que se tisse la trame de Nager nues, un triangle humain singulier soumis aux soubresauts de la grande Histoire.

En 2015, parait Être à distance, une enquête passionnelle autour de la romancière octogénaire Vera Sigall, retrouvée inconsciente suite à une chute supposée accidentelle. Carla Guelfenbein est lauréate du premier prix du roman Alfaguara pour cet ouvrage.

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