DIVERS

Le roman de Lois Lowry, Le Passeur, est je vous l’avais dit un roman de littérature jeunesse, que j’ai trouvé de belle qualité. Pourtant je suis peu accro à cette forme de dystopie. Le texte entre dans le cadre des poncifs du genre, entre fantastique et science-fiction, entre genres « reconnus » et « populaires » : il relate une histoire ayant lieu dans une société imaginaire difficile ou impossible à vivre, pleine de défauts, et dont le modèle ne doit pas être imité. Ce qui m’a semblé intéressant, c’est la réflexion sociétale qu’il peut entraîner chez des lecteurs adolescents.

L'incipit proposé et sa suite par Lois Lowry

On était presque en décembre et Jonas commençait à avoir peur. Non, ce n’est pas le bon mot, pensa Jonas. La peur, c’était ce sentiment de nausée profonde quand on pressentait que quelque chose de terrible allait arriver. C’est ce qu’il avait ressenti un an auparavant lorsqu’un avion non identifié avait survolé la communauté à deux reprises. Il l’avait vu les deux fois. Jetant un coup d’œil vers le ciel, il avait vu passer l’appareil effilé – presque flou à la vitesse à laquelle il volait – et une seconde après il avait entendu la déflagration qui avait suivi.

Et puis de nouveau le même avion, un instant plus tard, mais dans l’autre sens. Au début, il avait été fasciné. Il n’avait jamais vu d’avion de si près car le règlement interdisait aux pilotes de survoler la communauté. De temps en temps, quand un avion de marchandises venait se poser sur la piste d’atterrissage de l’autre côté de la rivière, les enfants prenaient leurs vélos et allaient sur la berge assister, intrigués, au déchargement puis au décollage, qui se faisait toujours vers l’ouest, à l’opposé de la communauté. Mais l’avion de l’an dernier était différent. Ce n’était pas un de ces avions de marchandises trapus, au ventre renflé, mais un monoplace au nez pointu. Jetant un regard inquiet autour de lui, Jonas avait vu les autres – les adultes comme les enfants – interrompre ce qu’ils étaient en train de faire et attendre, perplexes, qu’on leur explique cet événement effrayant. Et puis on avait ordonné à tous les citoyens de se rendre dans le bâtiment le plus proche et d’y rester. « IMMÉDIATEMENT », avait dit la voix qui grinçait dans les haut-parleurs. « LAISSEZ VOS VÉLOS LÀ OÙ ILS SONT.

La production des incipitographes

On était presque en décembre et Jonas commençait à avoir peur. Non, ce n’est pas le bon mot, pensa Jonas. La peur, c’était ce sentiment de nausée profonde quand on pressentait que quelque chose de terrible allait arriver. C’est ce qu’il avait ressenti un an auparavant lorsqu’un avion non identifié avait survolé la communauté à deux reprises. Il l’avait vu les deux fois. Jetant un coup d’œil vers le ciel, il avait vu passer l’appareil effilé – presque flou à la vitesse à laquelle il volait – et une seconde après il avait entendu la déflagration qui avait suivi.

 Croire au Père Noël ? Croire ? Est-ce qu’on croyait au soleil et aux arbres ? Non, ils étaient là, d’évidence. Le Père Noël aussi. Bien sûr, les rennes, le traineau, c’était du folklore de l’ancien temps. On était au 20e siècle, le père Noël pilotait un avion, bien sûr, et un supersonique. C’était bien ce qu’il fallait pour qu’il puisse livrer autant de cadeaux à autant d’endroits en une seule nuit. Ce qui angoissait Jonas, c’était le combat que livraient ses parents contre le nouveau projet d’aéroport…. ça voulait dire : « père Noël, tu ne te poseras pas ici ! »

Tous autour de lui avaient les yeux levés vers le ciel et ils avaient vu des tas de petites choses tomber de là-haut. C’étaient mille paquets multicolores pleins de fruits, de biscuits et de friandises qu’ils avaient accueillis comme des cadeaux pour les enfants qu’ils étaient. Seulement dans les jours qui suivirent cet événement, il prit conscience, et fut le seul apparemment, que des adultes de la communauté avaient disparus et n’étaient jamais réapparus. Le temps était froid aujourd’hui, et il se demandait si cette nausée profonde qu’il ressentait était due à cette goinfrerie de chocolat ou à cette sombre absence qui lui pesait. [Mais ce] Ce qui s’était produit après cela, il ne voulait plus y penser. Sa stratégie, lorsqu’il souhaitait se débarrasser d’un sentiment ou, disons plutôt, d’une impression désagréable, était de décortiquer le mot correspondant jusqu’à le vider de toute substance : peur, P, E, U, R. Ces quatre lettres prirent dans son esprit la forme de dés que l’on lance au hasard sur la table : P, R, U, E. Jonas relança les dés imaginaires une seconde fois : P, U, R, E. Il se représenta aussitôt une large assiette emplie d’une purée chaude et réconfortante.

Aujourd’hui, ce n’était pas le passage inopiné d’un avion qui provoquait  en lui ce haut-le-cœur. D’ailleurs ce n’était pas vraiment un malaise qu’il ressentait ; c’était plutôt une sorte d’anxiété obscure qu’il lui était impossible de nommer d’un mot qu’il ne connaissait pas qui désignait un sentiment qu’il ne connaissait pas non plus. Il allait arriver quelque chose d’inhabituel et de dramatique, il le sentait confusément, il le pressentait. Pire que tout, pire que la peur, pire que l’horreur, pire que le deuil, il y avait le découragement. Ce sentiment qui change votre sang-froid en cendres et votre espérance en cynisme, qui rabote votre courage morceau après morceau, irrémédiablement, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus, tout au fond, qu’un morceau de charbon sec et friable, là où il n’y a pas si longtemps venait se loger tout ce qui faisait de vous un putain d’être humain. Parfois, pensa Jonas, la vie nous cogne tellement fort qu’on ne rêve que de rester au tapis.

L’oiseau de fer avait donc été la proie de quelqu’un. Qui lui avait tiré dessus ? Les autorités, qui empêchaient tout survol ? Un kamikaze qui s’était fait exploser à l’intérieur ? L’appréhension qu’il ressentait à ce moment le poussa à franchir les quelques centaines de mètres séparant sa masure de celles regroupées au bord de la rivière, près du pont détruit. L’arrivée des grands froids ne rendait plus possible ce statu quo où chacun se débrouillait avec son petit potager et son maigre tas de bois coupé.

Julien Hirt/Le Fictiologue, Lydia/Mes Promenades Culturelles, Carnets Paresseux, Patchcath, Martine/Écri’Turbulente, Face de Citrouille, Kathel/Lettres exprès

Le Passeur, Lois Lowry, 4ème de couverture

bm_cvt_le-passeur_9168Dans le monde où vit Jonas, la guerre, la pauvreté, le chômage, le divorce n’existent pas.

     Les inégalités n’existent pas, la désobéissance et la révolte n’existent pas. L’harmonie règne dans les cellules familiales constituées avec soin par le comité des sages. Les personnes trop âgées, ainsi que les Nouveaux nés inaptes sont « élargis », personne ne sait exactement ce que cela veut dire.

     Dans la communauté, une seule personne détient véritablement le savoir : c’est le dépositaire de la mémoire. Lui seul sait comment était le monde, des générations plus tôt, quand il y avait encore des animaux, quand l’œil humain pouvait encore voir les couleurs, quand les gens tombaient amoureux.

     Dans quelques jours, Jonas aura douze ans. Au cours d’une grande cérémonie, il se verra attribuer, comme tous les enfants de son âge, sa future fonction dans la communauté.

     Jonas ne sait pas encore qu’il est unique. Un destin extraordinaire l’attend. Un destin qui peut le détruire.

Lois Lowry, sa biographie & sa bibliographie
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Lois Lowry

Lois Lowry est née en 1937 à Honolulu, dans l’île de Hawaï et a grandi à New York, en Pennsylvanie et au Japon.

Avant de se consacrer entièrement à son métier d’écrivain, elle a travaillé comme journaliste indépendante, écrivain et photographe. Son amour pour les enfants l’a poussée tout naturellement à écrire pour eux.

 » Partout où je me trouve, dit-elle, que ce soit dans un restaurant, à l’aéroport ou dans une école, je regarde les enfants, j’observe leur comportement et je les écoute parler entre eux. Je me rappelle les événements que j’ai vécus, alors que mes deux garçons et mes deux filles étaient encore jeunes et ces souvenirs inspirent les thèmes de mes livres.  »
Elle compare les livres à des torrents qui dégringolent des montagnes emportant avec eux cailloux et filets d’eau qui viennent petit à petit les transformer en rivières.

À l’instar des rivières, les livres se nourrissent de souvenirs, d’images, de blessures et ce faisant « ouvrent les portes d’un Ailleurs ».

Son premier roman Un été pour mourir a reçu le prix du livre pour enfants de l’Association internationale pour la lecture. Elle est l’auteur de plus de trente livres pour adolescents dont, notamment, Le Passeur et Compte les étoiles, mais également de la série désopilante des Anastasia.

Ses livres sont traduits en huit langues et certains d’entre eux ont donné lieu à des films. Lois Lowry partage maintenant son temps entre Cambridge et une ferme dans le Maine.

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