Eh bien, je ne m’y attendais pas, à celle-là ! Un facétieux incipitre qui M.A.C.H.A.U.T. m’a fait le coup de l’allographe : C.T.16.I.100.
G.A.6.1000.É et finalement G M É SA.

Mais je ne suis pas laissée détourner de ma tâche pour autant et voici le travail !

La suite de l'incipit, par Julia Kerninon

À cinq ans et demi, j’ai passé un contrat avec mon père. Premier compromis d’une longue et fructueuse série, j’ai accepté de ne plus sucer mon pouce en échange d’un aller-retour à la capitale. Pourtant, c’est ma mère qui m’a emmenée – dans mon souvenir en tout cas il n’y a qu’elle et moi au moment où elle s’est arrêtée net devant une façade, dans le quartier de Notre-Dame, et m’a fait déchiffrer l’enseigne de Shakespeare and Company.

C’était l’année où nous portions chacune un manteau en faux léopard, celui de ma mère était lourd et beau, avec une doublure de satin grenat dans laquelle souvent elle m’enveloppait, me faisait un tipi dans le vent froid, et moi j’avais identique mon petit manteau doux, avec la capuche à oreilles, quand ma mère me prenait dans son manteau en rabattant les deux pans sur moi je me sentais un animal venant se blottir dans les jambes de son aîné, les taches éparses de nos deux fourrures se mêlaient, j’étais sa petite fille léopard, donnant la main à ma mère hollywoodienne, rouge glamour, épaules solides, marchant comme une reine – toutes les deux, ce jour-là, nous sommes entrées dans la boutique du même pas, et bien sûr que je me rappelle tout.
J’avais toujours su confusément que cet endroit existait, sa présence avait flotté quelque part dans la rivière de paroles de ma mère, c’était l’endroit d’où nous étions, the place we belonged to, nous appartenions là, c’était le verbe anglais qu’elle utilisait chaque fois pour décrire les lieux qui comptaient, quand elle parlait, elle naviguait à vue entre les deux langues, cherchant celle qui posséderait le mot le plus précis pour son émotion, inventant pas à pas un volapük chantant qui était ma vraie langue maternelle. Shakespeare and Company, elle m’en parlait tout le temps, nous avions un croquis de la façade encadrée dans le salon de notre maison, exactement comme un portrait d’aïeux, à côté des portraits d’aïeux en vérité – le beau visage rond de sa grand-mère, un grand-oncle mort enfant dont je ne savais rien, et puis ce dessin d’une librairie lointaine, comme celui d’une propriété de famille que nous aurions possédée, un petit acre à nous, un domaine, et alors ce jour où j’y mettais pour la première fois les pieds, je me sentais soulagée de pouvoir passer ma main sur les rayonnages et m’assurer enfin de leur réalité.
C’était la sensation la plus forte que j’avais jamais éprouvée, en cinq ans et demi d’enfance – j’avais retrouvé le vaisseau qui m’avait amenée sur terre, et quand ma mère m’a soulevée du sol à bout de bras pour me montrer sur les étagères les plus hautes et les plus larges les minces matelas sur lesquels les expatriés américains désorientés pouvaient venir dormir s’ils en avaient besoin, tout m’a paru parfait. C’était évident qu’il faudrait pouvoir dormir entre les livres, qu’il n’y aurait pas de frontière entre la vie quotidienne et les pages, à la maison ma housse de couette représentait aussi des livres, de tout petits livres alignés sur des dizaines et des dizaines d’étagères, leur tranche ne dépassant pas un centimètre – alors bien sûr, bien sûr qu’on pouvait dormir là, dans une librairie.
Il y avait un puits à souhait aussi, c’était vraiment parfait, ma mère et moi aimions beaucoup faire des vœux et allumer des cierges dans les chapelles vides, lancer des pièces par-dessus notre épaule en croyant simplement à la chance, et nous avons jeté de la petite monnaie au centre du trou creusé dans le sol et évidemment j’ai souhaité vivre là, j’aimais tout, l’odeur de sable mouillé des cigarettes et les échelles coulissantes en bois, les modulations accentuées et l’arrogance intellectuelle des vendeuses cosmopolites, le petit salon à l’étage avec les fauteuils en velours, oui, tout était vraiment parfait, je commençais déjà à faire des plans dans ma tête, je m’installais, j’étais à ça d’enlever mes chaussures et de simplement prendre possession de ma demeure enfin retrouvée – mais comme si elle lisait dans mes pensées alors ma mère m’a dit, dans un souffle, c’est merveilleux, hein, mais on ne peut pas. Oh, j’ai cru que j’allais tomber dans les pommes. Je serrais les poings dans mes manches fourrées.
Debout près de moi, ma mère levait les yeux vers les livres, les lèvres entrouvertes, interdite, heureuse, comme on voit parfois certains touristes dans les musées regarder les chefs-d’œuvre. C’était sa façon de se recueillir, comme si elle avait pu construire une banquette dans sa tête et s’y asseoir pour être plus confortablement assise, n’importe où et n’importe quand.

La suite de l'incipit par les incipitateurs réunis

À cinq ans et demi, j’ai passé un contrat avec mon père. Premier compromis d’une longue et fructueuse série, j’ai accepté de ne plus sucer mon pouce en échange d’un aller-retour à la capitale. Pourtant, c’est ma mère qui m’a emmenée – dans mon souvenir en tout cas il n’y a qu’elle et moi au moment où elle s’est arrêtée net devant une façade, dans le quartier de Notre-Dame, et m’a fait déchiffrer l’enseigne de Shakespeare and Company.

Ce nom pouvait paraître barbare mais il sonnait bien à mes oreilles et l’enseigne colorée attirait comme un aimant mes yeux d’enfant.

A cinq ans et demi, je lisais déjà très bien mais ces lettres tarabiscotées sur la devanture me donnèrent du mal. Petites lettres noires sur un fond jaune ocre qui n’était plus lumineux depuis longtemps. J’entrepris de le déchiffrer lettres à lettres ; je ne sais pas ce quelle prouesse ma mère attendait de ce déchiffrement. Je ne parlais pas anglais, ignorant même que cette langue existait (époque bénite). Je me souviens seulement qu’au retour, le balancement du train s’accompagna de questions insolubles :
– Et sache ? ou : et ces haches ?
– Et Sacha cas ? est-ce peu aéré ?

Je suis restée figée devant cette vitrine conte de fées, qui resterait à jamais dans mes songes de nuits d’été, dans mes rêves de petite-fille puis d’adulte. C’était le temps de Noël et parmi les couvertures des livres aux mille couleurs scintillaient des guirlandes de lumière. Un petit train électrique grimpait sur certains puis plongeait dans les tunnels des couvertures pour remonter sur d’autres.  La librairie était sombre également jusqu’à ce que j’ouvre un exemplaire du premier livre de la première étagère en rentrant.
La lumière de la chevelure d’Alice et le pelage couleur neige de son ami à longues oreilles m’éblouirent et firent de ce séjour parisien un moment inoubliable. Je ne pouvais pas prendre le bras [de ma mère] car j’étais trop petit[e]. Mais ce jour là, je me suis sentie grand[e] ; prenant la place de mon père. Lorsque nous sommes rentré[e]s dans la boutique, c’est comme si nous passions dans un autre univers. Il y avait le monde réel de derrière la clochette et un autre fait de silence, une cathédrale de livres, plus imposant, plus religieux. Maman m’avait dit : « Aujourd’hui, tu as le droit de prendre l’histoire que tu veux »… C’est comme si elle me disait : « Et maintenant, construis ta vie ! ». Il y a dans les livres quelque chose de profondément indécent – c’est le secret le mieux gardé des amoureux des mots, et il n’est jamais aussi éclatant que lorsque l’on met le pied dans une librairie. Des bouquins partout, pour la lectrice, pour le lecteur, c’est un spectacle plus enivrant encore que celui d’un magasin de sucreries pour un enfant gourmand. Tous ces titres, ces couvertures colorées, cette odeur de colle à papier, on troquerait bien volontiers tout ça contre toutes les tentations du monde.

Maman me dit que cette librairie était un « haut-lieu » de la littérature. Alors en y pénétrant, très intimidée, je levai naïvement les yeux pour voir le haut du lieu. Ce ne sont pas des livres que je vis au sommet des étagères, mais des regards. Les regards fatigués d’hommes, de femmes et d’enfants qui se reposaient là. J’ai pensé qu’ils veillaient nuit et jour sur les livres parce qu’ils en étaient les auteurs.

Valentyne/La Jument Verte, Lydia/Mes Promenades Culturelles, Julien Hirt/Le Fictiologue, Anne de Louvain-la-Neuve, Syl/Thé, lectures et macarons, Martine/Écri’Turbulente, Carnets Paresseux

Une activité respectable, Julia Kerninon,
© Rouergue, janvier 2017
 4ème de couverture

9782812612039

 

Dans ce court récit, Julia Kerninon, pas encore trente ans, façonne sa propre légende. Née de parents fous de lecture et de l’Amérique, elle tapait à la machine à écrire à cinq ans et a toujours voulu être écrivain. Dans une langue vive et imagée, un salut revigorant à la littérature comme  « activité respectable ».

 

Julia Kerninon, sa bio-bliographie
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Julia Kerninon © Philippe Matsas / OPALE

 

Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est thésarde en littérature américaine. Son premier roman, Buvard (janvier 2014), a reçu de nombreux prix, dont le prix Françoise Sagan. Elle a été lauréate de la bourse Lagardère du jeune écrivain en 2015. Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss (janvier 2016), a reçu le prix de la Closerie des Lilas.

 

 

 

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