Pas simple, cette semaine de compiler les 10 contributions ! Tellement pas simple que deux d’entre elles n’ont pas réussi à s’immiscer dans ma logique.  Vous pourrez les lire en fin de notre texte collectif (que je trouve beaucoup plus subtil que l’original)… si vous leur trouvez un espace… je laisse votre imaginaire travailler, le mien étant resté coi…

La suite de l'incipit, par Tom Lanoye

Je possède une petite photo d’elle, retrouvée après la mort de mon père. Si vous la voyiez, vous vous diriez que la beauté ne se transmet pas nécessairement de mère en fils.

Dans sa propre famille non plus, les Verbeke – une vieille lignée d’architectes, d’entrepreneurs et de maçons, dont les hommes étaient souvent grands mais toujours osseux, les femmes souvent élancées mais toujours un peu anguleuses de visage – dans sa propre famille, donc, on pouvait se demander d’où étaient sorties soudain tant de beauté et d’élégance. Elle était la plus jeune fille d’une famille de douze enfants.

 Ils auraient dû être quatorze, mais un petit frère était mort à la naissance sans qu’on lui eût donné de nom et un autre, baptisé dans les formes, était mort dans son berceau.

Il restait assez de frères pour ne pas vraiment ressentir le manque.

Elle, la plus petite et la plus fine de la douzaine, fut la seule à pouvoir, à seize ans déjà, aller étudier en français pendant toute une année, à Dinant, et ensuite même durant quelques mois en anglais, à Northampton. Des cours du genre Tâches Ménagères, Comptabilité, Étiquette et Perfectionnement de Tout Cela. Avec des règlements sévères, des voyages excitants et quelques amitiés pour la vie.

Nous parlons ici des années d’avant la Seconde Guerre mondiale, des derniers jours d’un entre-deux-guerres pacifique et apparemment sans fin, d’une période où « la petite Belgique » était florissante comme jamais. Pour la première fois depuis le cataclysme de la Grande Guerre, le carnage mondial de 14-18, son franc était à nouveau surnommé le dollar de l’Europe, pour la première fois aussi ses armes à feu et ses bières régionales devinrent célèbres sur toute la planète. Son vaste Congo – un monde à l’intérieur du monde, aux mœurs insondables et au climat ravageur – vomissait un flot ininterrompu de denrées coloniales sur la mère-patrie, elle qui aurait pu, à l’aide d’un mètre pliant et d’un chausse-pied, entrer plus de quatre-vingts fois dans sa colonie. De ces tropiques sauvages, une corne d’abondance déversait tout ce qui pouvait servir de fondement et d’ornement à la prospérité. Du caoutchouc à l’ivoire, du cuivre au cobalt, plus une montagne de zinc et d’étain, des cascades de diamants, une mer d’huile de palme et de cacao, des océans de pétrole, sans oublier l’or et l’uranium et les œuvres d’art en bronze brut et bois d’ébène. La petite mère-patrie faisait fructifier tout cela – et comment ! – grâce à son atout séculaire : sa position au centre névralgique de l’Europe, tout juste au croisement des lignes entre Londres et Berlin et entre Paris et Rotterdam.

Il n’y a guère moyen de trouver meilleure situation en Europe, sauf quand la guerre survient.

Notre production

Je possède une petite photo d’elle, retrouvée après la mort de mon père. Si vous la voyiez, vous vous diriez que la beauté ne se transmet pas nécessairement de mère en fils.

Dans sa propre famille non plus, les Verbeke – une vieille lignée d’architectes, d’entrepreneurs et de maçons, dont les hommes étaient souvent grands mais toujours osseux, les femmes souvent élancées mais toujours un peu anguleuses de visage – dans sa propre famille, donc, on pouvait se demander d’où étaient sorties soudain tant de beauté et d’élégance. Elle était la plus jeune fille d’une famille de douze enfants.

 Une plaisanterie facile qui courait dans les branches écartées de la famille voulait que née d’architectes, d’entrepreneurs et de maçons, les successives fratries de Verbeke soient conçues au compas et à l’équerre, bâties à sable à chaux, bardées d’une chair lourde et bien jointoyée et chainée d’os épais, et enfin – finissons la métaphore – élevées au fil à plomb.
Et pourquoi pas coiffées de lauze ou gainées de zingue ?
Mais personne n’osait – du moins à haute voix – la moindre hypothèse sur la présence d’une si radieuse et lumineuse beauté au sein de ce monde frappé d’alignement. Son visage rond et son sourire laissaient apercevoir deux fossettes sur ses joues, deux petits creux discrets, un rien troublant, mais ce que l’on remarquait avant toute chose c’était ses grands yeux en amande. Les iris bordés d’un cercle noir épais mettaient en valeur le vert d’eau qui colorait son regard.

Douze enfants en une petite vingtaine d’années, ma grand-mère n’avait pas chômé.
Quand elle avait vu la frimousse éveillée de sa dernière, elle avait dit – selon la légende familiale – « Ernest, il faut s’arrêter sur cette perfection ». La légende familiale ne disait pas la réaction de mon grand père, mais il avait toujours en regardant ma mère une lueur dans l’œil : admiration ou nostalgie ?

Douze, un chiffre précis, facile à diviser ! Car chez les Verbeke, mon ami, on ne badinait pas avec les mathématiques. Le numéro un, pour les corvées de repassage, le numéro deux pour la surveillance des plus jeunes, le trois, qui avait une belle voix, pour l’animation chantée du soir, le quatre pour le rassemblement à la prière, à genou devant le christ suspendu sur la cheminée entre la tante Miecke et l’oncle Freddy, le cinq et le six, aux corvées d’épluchage des patates et des salsifis de la semaine, le plus dur étant les navets du dimanche, le sept, le huit et le neuf, surveillance du brossage des dents en rang devant l’unique bassin de la petite salle d’eau (7 secondes pour chacun) et rassemblement pour l’école. Les numéros dix, onze et enfin douze, c’était pour tout le reste, tout ce qui n’avait pas été effectué par les précédents et ça faisait encore beaucoup mais un peu moins pour ma mère, la dernière des Verbeke, qui était aussi la plus maligne [maline ?] et savait éviter tout en faisant semblant de participer. Six filles et six garçons. Le hasard avait bien fait les choses. Sa place dans la fratrie ne lui avait accordé aucun avantage. Les grands la houspillaient de temps en temps et perdue dans la masse ses parents s’y intéressaient peu. Elle a donc grandi avec constance et volonté, poussant sur un terreau peu propice.

Revoir cette photo me fit prendre conscience de la beauté de ma mère. Je me demande d’ailleurs comment mes parents se sont rencontrés. Je n’avais jamais pensé à leur demander. Il est trop tard à présent. Un autre élément étonnant de ce petit cliché se situait à l’arrière-plan. La netteté n’était pas parfaite, mais l’ayant longuement regardé, je peux affirmer qu’il avait été pris en extérieur, dans un jardin ou un coin de campagne relativement propre et aménagé. Quelques buissons, une haie d’arbustes non identifiables en noir et blanc, composaient le fond, les pieds chaussés de blanc de ma mère foulaient l’herbe rase.
Et tout à droite, on apercevait un morceau de jambe, en pantalon, qui semblait s’enfuir.

Chez nous, on avait le verbe rare comme une prairie aride – ça, par contre, je crains de l’avoir hérité d’elle. On ne prononçait jamais deux mots quand un seul aurait suffi, on préférait de loin un silence éloquent à un bavardage superflu. C’est ainsi que, génération après génération, les membres de notre famille évitaient précautionneusement de se dire les choses importantes, persuadés qu’un « je t’aime » verbalisé était de la dernière des vulgarités.

Martine/Écri’TurbulenteJulien Hirt/Le fictiologueValentyne/La Jument VerteLydia/Mes Promenades CulturellesSyl/Thés Lectures et MacaronsCarnets ParesseuxAnne de Louvain-la-NeuveKathel/Lettres ExprèsLaurenceLaurence Délis/Palette d’expressions

Les deux contributions dont je n'ai su que faire 
(mais si vous avez des idées,
elles sont bienvenues)

 

Douze enfants aux destins divers, pas toujours heureux. Mais elle, elle n’était pas seulement belle et élégante, elle était distinguée. Distinguée, elle le fut, m’avait-elle raconté, lors de la remise des prix de fin d’année de sa petite école, lorsque, fraîche et mélodieuse, sa voix s’était élevée au-dessus du brouhaha pour entonner une délicieuse comptine enfantine. Un homme s’était alors approché des ses parents : « Il faut qu’elle prenne des cours de chant, avait-il déclaré péremptoirement ».

 

Comme pour se venger, ses frères et sœurs la taquinaient souvent en lui racontant un conte du pays. L’histoire d’une vouivre qui, à la veille de Noël, aux douze coups de minuit, avait apporté à une famille de bûcherons, un paquet dans lequel se trouvait son magnifique bébé. En grandissant, la petite fille qui était tout le contraire de cette famille nantie déjà de onze enfants, avait une grâce peu commune. Mais à dix-huit ans, alors que sa beauté surprenait tout le monde, en cachette, elle commençait à s’arracher les premières écailles qui lui poussaient sur le corps. La vase des étangs l’appelait…

La Langue de ma mère, Tom Lanoye
Éditions de La Différence, 2015 (2009 pour la publication originale)
4ème de couverture

9782729121822La Langue de ma mère est le premier roman traduit en français de l’écrivain flamand Tom Lanoye, très populaire en Flandre, aux Pays-Bas et en Allemagne, où il est le dramaturge étranger le plus joué. Frappée par une attaque cérébrale sur ses vieux jours, la mère de l’auteur perd sa langue mais pas la langue en général puisqu’elle s’exprime désormais en un baragouin furieux et inintelligible, qui traduit son désespoir et sa colère d’être incomprise. Durant toute son existence cette commerçante, bouchère à Saint-Nicolas, bourg de la province d’Anvers, a été actrice dans une compagnie d’amateurs. La langue était son instrument. Elle la maniait en virtuose au théâtre comme dans la vie où sa volubilité et son sens de la répartie, alliés à un caractère bien trempé et autoritaire, faisaient d’elle un personnage haut en couleur et parfois redoutable.

Tom Lanoye, sa bio/bibliographie
Tom Lanoye
Tom Lanoye en 2008. Photo de Michiel Hendryckx

 

 

Tom Lanoye est un écrivain flamand très populaire en Flandre, aux Pays-Bas et en Allemagne, où il est le dramaturge étranger le plus joué. Digne successeur de Hugo Claus et de son célèbre Chagrin des Belges, il allie un regard sarcastique sur la société flamande à une tendresse ironique et lucide.

 

 

 

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