Pour la plupart des incipi’tographes de la semaine, cet extrait a évoqué la mousse que les deux protagonistes allaient lamper après l’ouvrage accompli. Et même si, comme vous allez pouvoir le lire dans la suite de l’incipit (qui n’en était pas tout à fait un, puisque c’est le début du 2° chapitre que je vous ai proposé), il n’en est point question, de bière, on retrouve sa présence tout au long du roman ; en Tchécoslovaquie, elle ne manque pas. Donc, pas d’erreur, nous étions dans le ton. Mais pas dans l’histoire, pour dire vrai.

Le début du 2° chapitre, par Antoine Choplin

Ç’a été un sacré boulot, dit Tomas.
Putain.
Si on savait ce que ça va être quand on commence, on le commencerait jamais, pas vrai ? Putain, dit encore Gustav.
Tous les deux sont assis sur le marchepied d’un wagon de marchandises. Gustav fume une cigarette. Ses mains sont noires de graisse, comme celles de Tomas. Tous les deux, ils ont passé la journée à travailler sur ce train, à en atteler les wagons, une bonne quarantaine.

Un boulot de chien, souffle Gustav. Je suis vidé. Les quelques gouttes qui dégringolent depuis le milieu de l’après-midi se transforment soudain en une averse de pluie fine. Gustav se colle plus franchement contre la paroi du wagon et abrite sa cigarette contre sa poitrine, en la recouvrant de sa main libre. Tomas lève le visage vers le ciel. Il ouvre ses paumes crasseuses et, une fois qu’elles sont bien humides, il se met à les frotter l’une contre l’autre.

Ça fait combien de temps qu’on fait ce boulot, demande Gustav. Combien d’années.

Gustav pose toujours la même question à la fin des journées éprouvantes. Une question pour Gustav lui-même, en fait, mais à laquelle il veut que Tomas apporte la réponse.

C’est sûr, dit Tomas.

Dis-moi combien ça fait, insiste Gustav. Dans les trente ans, non ?

Putain.

Il tire en vain sur sa cigarette, en regarde le mégot éteint. Craque une allumette.

Toi, c’est pas pareil, fait Gustav. T’es un gamin. Ça va faire bientôt six ans quand même, dit Tomas.

Un gamin, je te dis.

Et, avec des claquements secs de lèvres, Gustav crache des brins de tabac.

C’est avec le souvenir resté vif de son grand-père l’emmenant marcher en forêt le long des voies pour voir passer les trains que Tomas a décidé d’entrer aux chemins de fer.

Notre contribution à l'oeuvre 

« Ç’a été un sacré boulot, dit Tomas.
Putain.
Si on savait ce que ça va être quand on commence, on le commencerait jamais, pas vrai ? Putain, dit encore Gustav.
Tous les deux sont assis sur le marchepied d’un wagon de marchandises. Gustav fume une cigarette. Ses mains sont noires de graisse, comme celles de Tomas. Tous les deux, ils ont passé la journée à travailler sur ce train, à en atteler les wagons, une bonne quarantaine. »

Et que ça pousse, et que ça tire, et que ça claque… Toute la journée, le crissement des roues, la sueur dans les yeux et les mêmes gestes répétés. Chlack, chlock, chlick. Tomas avait compté les wagons, les uns après les autres, pour se donner de l’allant devant la tâche accomplie. Un sacré boulot en effet. Mais pour quelle récompense ! Quelle joie lorsque ça se met en marche, hein ! Bon, ben, allez, y’a plus qu’à essayer maintenant Tomas. Tout doux Gustav, laisse-moi souffler encore cinq minutes.
Thomas ajoute
Deux minutes d’arrêt
Cela fait rire Gustav.
Ces deux là se sont compris dès le premier regard. Chaque geste, chaque mimique est chargée de ses paroles tues. Des mots noués comme leurs muscles.

Ils sont épuisés par cette journée de labeur, dans le froid et sous la pluie. Ils sont jeunes tous les deux. Devront-ils tenir toute une vie ? Mais auront-ils le choix d’en changer ? Putain, répète encore Gustav comme en écho aux sombres  pensées de Tomas. Leurs guiboles gainées d’un jeans crasseux battent la mesure de ce qu’ils pensent. Tomas songe à la soupe du soir. S’il y avait une bonne saucisse bien grasse pour améliorer l’ordinaire, ce serait super, il en a l’eau à la bouche, il bave et ses genoux cognent. Gustav va retrouver les copains au pub de l’Atlante. Encore une bonne soirée à se souler sur les vieux airs de l’antique jukebox. Parait que le Johny va mal. Pas question de penser que son idole puisse disparaitre un jour. Rien qu’à l’idée, son pied sonne le tocsin.

Pendant que l’autre tire sur sa cigarette en maugréant contre tout, lui, jeune et fatigué, baisse un regard sur l’intérieur de ses mains sales. Depuis le temps qu’il fait ce travail ses paumes ont une texture de parchemin et chaque jour nouveau, le cambouis et la graisse tracent un enchevêtrement d’itinéraires inconnus. Son regard se fait vague et se brouille, il y voit aujourd’hui l’ombre d’une broderie que faisait sa mère. Elle avait les mains blanches et sa peau était tendre.
Après cette cigarette réparatrice, ils se demandent ce qu’ils vont faire ce soir : un bon bain pour faire passer leurs courbatures et enlever la crasse de leurs mains, ou une toilette rapide pour rejoindre le reste de la troupe autour d’une bière ? En tout cas, il faut se décider vite, prendre le train maintenant ou rejoindre l’auberge et ses chambres au charme suranné.

L’effort, ça casse les corps, ça brise le dos, ça vous file des cals aux mains et la transpiration, on n’en parle même pas.
Peut-être, mais ça donne un meilleur goût à la bière, dit Gustav.
Tomas se met à rigoler, tellement qu’il s’étrangle un peu.
Dommage qu’on n’ait pas de bière, dit-il.

– Oui, seulement, quand on commence, on sait seulement comment ça commence, reprend Gustav.
– C’est tout comme la vie, dit Tomas en cherchant un chiffon pas trop sale.
– Et c’est comme le train : pour connaitre le dernier wagon faut s’enquiller tout le convoi…
– Tu as raison, y a qu’à la fin qu’on connait la fin, répond Tomas.
– Putain, tu parles comme le pasteur, dit Gustav
– Merde, tu as raison. Allons plutôt nous saouler.

Julien Hirt/Le FictiologueAnne de Louvain-la-NeuveValentyne/La jument verte, Laurence, PatchcathCléa Cassia/M.É.A.N.D.R.E.S, Carnets Paresseux, Lydia/Mes Promenades Culturelles, Martine/Écri’Turbulente

Quelques jours dans la vie de Thomas Kusar, Antoine Choplin
4ème de couverture
img1c1000-9782357070950
Antoine Choplin, Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar, © La Fosse aux Ours, février 2017

 

 

Quelques jours dans la vie de Tomas Kusar ou comment un jeune cheminot de Trutnov (Tchécoslovaquie) croise sur son chemin Václav Havel, comment une amitié se noue entre les deux hommes entre parties d’échecs et bières partagées jusqu’au balcon du Château, place Venceslas, à Prague…

Le dernier roman d’Antoine Choplin, inspiré d’une histoire vraie, s’intéresse comme souvent aux humbles et montre comment, parfois, le destin les porte, les fait basculer du côté des justes et les fait participer, presque par hasard, à la grande Histoire…

Lire un autre extrait : ici

 

Antoine Choplin, sa biographie & sa bibliographie

Antoine Choplin est un romancier et poète français né à Châteauroux le 31 août 1962. Après des études à l’École supérieure de commerce de Rouen et un troisième cycle en mathématiques et économie à l’Université Paris-Dauphine, il travaille d’abord comme cogniticien dans une société de conseil1. Antoine Choplin est depuis 1996 l’organisateur du festival de l’Arpenteur, en Isère, événement consacré au spectacle vivant et à la littérature. Il a reçu le prix France Télévisions 2012 pour La Nuit tombée.
Il vit près de Grenoble, où il concilie son travail d’auteur, ses activités culturelles et sa passion pour la marche en montagne.

BIBLIOGRAPHIE CHOPLIN

ACCUEILlogo-facebook-1