Atrabilaires, bilieux, hypocondres, nosophobes… nous fûmes 10, cette semaine à nous pencher sur cet incipit, préface d’un recueil tout à fait jubilatoire et truculatoire que je vous conseille vivement en cas de coup de blues.

Et à propos de médecine imaginaire, un bref retour sur l’un de nos classiques :

TOINETTE

Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d’illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m’occuper, capables d’exercer les grands et beaux secrets que j’ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m’amuser à ce menus fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatismes et de fluxions, à ces fièvrotes, à ces vapeurs et à ces migraines. Je veux des maladies d’importance, de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine: c’est là que je me plais, c’est là que je triomphe; et je voudrais, monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l’agonie, pour vous montrer l’excellence de mes remèdes et l’envie que j’aurais de vous rendre service.

ARGAN
Je vous suis obligé, monsieur, des bontés que vous avez pour moi.

TOINETTE
Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l’on batte comme il faut. Ah! je vous ferai bien aller comme vous devez. Ouais! ce pouls-là fait l’impertinent; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre médecin?

ARGAN
Monsieur Purgon.

TOINETTE
Cet homme-là n’est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit-il que vous êtes malade?

ARGAN
Il dit que c’est du foie, et d’autres disent que c’est de la rate.

TOINETTE
Ce sont tous des ignorants. C’est du poumon que vous êtes malade.

Molière, Le Malade Imaginaire, 1673

Le début du recueil, par Emmanuel Venet

« Ma mère aimait beaucoup bavarder avec celle de mon ami Bonnardier, malgré leurs quinze ans d’écart. Toutes deux partageaient une même passion pour les maladies, surtout les maladies mortelles. Ma mère souffrait d’arthrite, celle de Bonnardier d’arthrose. Quand elles se rencontraient au marché de Monplaisir, elles n’en finissaient pas de se raconter leurs martyres respectifs et se livraient à un âpre concours de symptômes. Du côté de ma mère, les fulgurances dans les doigts, du côté Bonnardier les hanches broyées le soir. L’échange se terminait toujours sur un hypocrite constat d’égalité, chacune emportant au fond d’elle la certitude d’avoir gagné la manche.

Entre gens atteints de maladies aux noms si proches, on s’attend à une connivence instinctive. Il n’en est rien : les arthrosiques comprennent très mal l’arthrite, et vice-versa. Aux uns la douleur de simplement peser, aux autres un mal aggravé par l’ankylose. Aux premiers la douleur du soir, aux seconds celle du matin ; mal de vieux contre mal de jeune, évolution chronique contre poussées aiguës. Convenons que l’arthrite, médicalement parlant, sonne plus grave, mais la mère Bonnardier avait plus d’ancienneté dans la maladie et plus de pathos dans ses formulations : son statut d’invalide ne souffrait aucune discussion.

Ma mère était suivie par le docteur Bert, tandis que la mère Bonnardier se faisait traiter par le docteur Caillaux. Le docteur Bert était un praticien consciencieux mais qui n’entendait pas grand-chose aux maladies, tandis que le docteur Caillaux exerçait avec rigueur une médecine inefficace. Si on souffrait d’arthrite ou d’arthrose, par exemple, inutile de compter sur eux pour prescrire les bons remèdes : ils s’en tenaient à des médicaments éculés ou inappropriés qui n’apportaient guère que des effets secondaires. Mais c’était les médecins les moins nuisibles du quartier, où l’on ne manquait ni de charlatans ni d’empoisonneurs. Les histoires abondaient, de gens venus consulter en bonne santé et promptement rendus malades.

Jusqu’à l’apparition de son arthrite, ma mère jouait avec ardeur la Lettre à Élise de Beethoven et la Rêverie de Schumann. Le mal l’éloigna des claviers, et j’ai dû prendre la relève. Tout se tient : je suis devenu médecin, et je souffre d’une névrose pianistique selon laquelle il m’est aussi impossible d’abandonner le piano que d’en jouer correctement. Voilà ce qui, à mon insu, s’est noué sur le marché de Monplaisir, associé aux brumes des matins lyonnais, aux cabas débordant de blettes et de poireaux, et aux récits jamais finis de maladies inguérissables : un destin. »

Notre écriture collective
J'ai, cette fois, ajouté mon grain de sel

« Ma mère aimait beaucoup bavarder avec celle de mon ami Bonnardier, malgré leurs quinze ans d’écart. Toutes deux partageaient une même passion pour les maladies, surtout les maladies mortelles. Ma mère souffrait d’arthrite, celle de Bonnardier d’arthrose. Quand elles se rencontraient au marché de Monplaisir, elles n’en finissaient pas de se raconter leurs martyres respectifs et se livraient à un âpre concours de symptômes. Du côté de ma mère, les fulgurances dans les doigts, du côté Bonnardier les hanches broyées le soir. L’échange se terminait toujours sur un hypocrite constat d’égalité, chacune emportant au fond d’elle la certitude d’avoir gagné la manche. »

Elles étaient les championnes du « tamalou ». Une confrérie désespérante qui prend naissance à la soixantaine. Discussions oiseuses – sinon osseuses -. Je ne connaissais rien à ces maladies qui à deux lettres près me paraissaient proches mais il était hors de question d’en savoir un peu plus. Leurs conversations avaient le don de me donner la migraine. Pour s’épater l’une l’autre, elles avaient commencé à apprendre le Vidal par cœur. Elles en étaient à la fin de la lettre A (le Vidal se mérite) ce qui leur permettait d’être incollables sur arthrose et arthrite. Un jour je les testais : réponses rapides et complètes sur actinomycose, avitaminose, et artériosclérose. Je les coinçais avec un anadiplose des familles. Leurs regards perdus et effarés cherchaient de vue leur Vidal ! J’ai ri mais j’ai ri … Ma mère poussait le vice à changer de médecin lorsque celui-ci ne lui prescrivait rien. Elle devait bien en être au quatrième. Elle prenait soin de ne pas en parler à madame Bonnardier qui avait le sien depuis plus de vingt ans.

Ma mère se dirigeait ensuite à petits pas vers la pharmacie, chez le marchand de fruits et légumes, ou vers la petite herboristerie à la façade bleue qui jouxtait l’église du quartier. Elle entamait régulièrement des traitements aussi nouveaux qu’inoffensifs, des cures de curcuma indien en poudre, des cataplasmes d’argile verte ou des décoctions de sauge sauvage. Un beau jour, la vendeuse de quatre saisons qui les écoutait pérorer devant son éventaire depuis une demie heure [et cela deux jours par semaine qu’il pleuve neige ou vente] proposa à ma mère un remède fait d’épinard et de cerfeuil. D’abord outrées – qui osait se mêler de leur conciliabule ? – la Bonnardier et ma mère furent bientôt ravies : maman, qu’on prit publiquement en considération son haut-mal, serait-ce à l’aide de remèdes pastoraux ; la mère de mon ami, que l’arthrite de son interlocutrice, même via un soin végétal, se dégonfle au format d’une maladie bénigne.

Il ne fallait pas croire qu’elles en restaient là. Chacune de leur côté elles continuaient de longs monologues sur les désagréments souffreteux dont elles seules connaissaient les détails sordides. Un jour, par curiosité, j’avais suivi Madame Bonnardier qui s’en revenait du marché, accompagnée de ses mille symptômes qu’elle enrobait de détails, marmonnant ses douleurs comme une chanson d’amour, — ô fidèles souffrances ! —, dont les maux scandaient le rythme de ses pas et j’avoue ne pas avoir su choisir entre la loquacité entendue par Madame Bonnardier et celle de ma mère. Quant à ma mère, c’est une fois arrivée dans sa cuisine qu’elle reprenait la joute dans un monologue. A chaque commission rangée, une affection de citée… 1 kilo de mandarine pour une cataracte, 1 sachet d’olives noires pour un début de tachycardie, 1 botte de poireaux pour un ongle incarné… Petits ou gros syndromes, l’énumération se déroulait comme un ticket de caisse. « Et avec ça, Madame, je vous mets quoi ? ».

C’est ainsi : à mesure que l’esprit se renfrogne et que le corps se raidit, l’horizon de nos espérances se raccourcit au point de se limiter aux petits tracas de nos reins, de nos muscles, de nos ventres. Ainsi, pour ma mère comme pour tant d’autres, crises de foies et tours de reins deviennent autant d’objets de collection, sujets à toutes les attentions, bichonnés comme des chats en porcelaine.

Moi, j’avais beau me défendre bec à bec, ongles à ongles, contre l’hypocondrie maternelle, je n’en développais pas moins toutes sortes d’affections aussi affligeantes qu’hypothétiques dont je tentais de me servir de prétextes pour fuir l’école. Alors ma mère sortait le thermomètre, le glissait sans trop de ménagement dans l’orifice ad hoc, l’en extrayait avec autant de douceur et le brandissait en déclarant joyeusement qu’un petit 38°, ce n’était pas de la fièvre et que je n’avais donc aucune bonne raison de rester à la maison. Quand j’en parlai à Bonnardier, il me dit que pour lui c’était tout pareil. Pourtant, le jour où Bonnardier a eu la varicelle et que j’ai choppé la rougeole presque en même temps, ça les a pas trop fait rires, nos mères, qu’on se mette à comparer nos symptômes. Même qu’on pouvait pas trop s’approcher, la faute à la contagion, alors on se criait à travers la cour : « moi, ça me gratte ! », « moi, j’ai encore vomi ! ». Bien sûr, quand la fièvre m’a cloué au lit et qu’elle a manqué de m’emporter, maman ne riait plus du tout.

Mais j’avais gagné, non ?

Julien Hirt/Le FictiologueValentyne/La Jument VerteLydia/Mes promenades culturelles,  LaurenceSyl/Thés, Lectures et Macarons, Kathel/Lettres Exprès, Carnet Paresseux, Cléa Cassia/M.É.A.N.D.R.E.S. Laurence Délis/Palettes d’expression, Martine/Écri’Turbulente

Précis de médecine imaginaire, Emmanuel Venet
© Verdier - 2005
4ème de couverture

precis_de_medecine_imaginaire-168x264Notre rapport à la médecine dépasse la réalité car cette science nous semble détenir une part de notre destin. De ce diagnostic découle l’évidence d’une  » médecine imaginaire « . Si la pratique de cet art, la maladie et ses thérapeutiques cristallisent l’imaginaire de chacun, ces images sont étonnamment hétérogènes : la connaissance s’y mêle avec l’obscur, la raison à la folie. Chacun des noms qu’elles portent appelle ce cortège étrange aussi prompt à provoquer la gravité que le rire d’autant plus juste qu’il est grave. La voix d’Emmanuel Venet prend en charge cet hétéroclite par quoi nous assumons notre sort, et  » s’impose la nécessité de rendre à la médecine la part de poésie qu’elle rechigne à assumer « . Alors sa langue résonne comme une évidence. On habite sa fiction comme une réalité qui nous appartient. Il n’est pas question ici de la vérité, mais des vérités de la médecine que ce texte fait vivre en creux, avec jubilation, pour notre grande guérison.

Emmanuel Venet, sa biographie
venet
Emmanuel Venet

Né à Oullins en 1959, Emmanuel Venet est psychiatre à l’hôpital du Vinatier depuis 1989.Il vit à Lyon.

Parmi ses écrits professionnels, « La Légende de saint Jean l’Hospitalier » paru dans « Trente ans de psychiatrie lyonnaise » (Césura-Lyon, 1991).

Sur le plan littéraire, un récit, « Portrait de fleuve », paru en 1991 chez Gallimard. Puis, chez Verdier, un recueil de textes courts : « Précis de médecine imaginaire » en 2005, « Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud », en 2006, « Rien » en 2013, et « Marcher droit, tourner en rond » en 2016.

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