Quel beau travail ! Je ne sais pas si Sorj Chalandon apprécierait tant que ça notre remix, mais je trouve que nous avons réussi à donner un sens cohérent à l’incipit de son roman (que j’ai beaucoup aimé).

Juste un petit rappel que je destine notamment à Patchcath : vos contributions ne doivent pas être trop longues (environ 100 mots), puisque, généralement, je les insère bloc à bloc. Si elles tiennent trop de place, elles risquent de détruire l’harmonie du texte final. Je me permets parfois quelques modifications de concordance des temps, mais jamais je ne change le sens de ce que vous avez écrit.

anibonnelecture
et à demain, pour une nouvelle aventure !

 

Le début du roman, par Sorj Chalandon

C’est en mars 1964 que Jacques a mangé de l’herbe pour la première fois. Il en avait mangé avant, bien avant, beaucoup et des jours durant, mais la première fois qu’il a mangé de l’herbe et qu’il a guéri c’est en mars 1964, c’était le soir et il avait plu.

– C’était quand déjà, la première fois que tu as mangé de l’herbe et que tu as guéri ? lui a demandé Bonzi.

– C’est en mars, c’était le soir et il avait plu, lui a répondu Jacques.

C’était le soir. Il avait plu. L’herbe avait son goût d’orage, une saveur écœurante faite de terre, de lourd et d’étang. Jacques était à genoux. Il fouillait le sol humide à deux mains. A cause d’un éclair, il a levé la tête pour la première fois. Les façades sont devenues violentes, blêmes comme des oiseaux bouillis. Il a sursauté. Il s’est figé au fracas blanc.

– Regarde les fenêtres pour voir si on te voit, a murmuré Bonzi.

Alors Jacques a cessé de creuser et il a regardé les fenêtres.

Il a regardé mademoiselle Lannoy. Elle était dans l’embrasure, au premier étage de Canari, silhouette légère masquée par un pli de rideau. Il a regardé les frères Fayon. Le grand Lucien, qui est méchant, et Roger qui est dans sa classe. Ils étaient là, épaules contre torse, avec la petite Sophie qui courait bras en l’air. Il a regardé monsieur Le Goff au deuxième étage de Perruche, bien droit, ses mains de marin sur ses hanches et sa fenêtre grande ouverte au temps. Il a regardé Luc Vandemer, dans la lumière éteinte, balayé en spectre par un débris d’éclair. Il a regardé madame Fayolle, toute seule et toute voûtée. Elle avait posé une main contre la vitre, en auvent sur son front, et de l’autre, elle retenait le pan de son habit. Il a aussi regardé la fenêtre obscure de Martine Giboulet, le rideau clair désert sans elle dans le recoin. Il se souvient que tout était tendu, tout était inquiet. Et plus l’orage grondait et plus les ombres étaient nombreuses. En les voyant, Jacques a pensé aux animaux tremblants de la forêt qui brûle. Il a pensé à la peur des cavernes racontée par Richard Vandi, quand les hommes ne savaient pas que le jour se relève. Il a pensé à la peste de son cours d’histoire, à Manu, qui raconte les grelots attachés aux cous des mourants pour que les vivants aient le temps de s’enfuir.

– Je crois que personne ne t’a vu, a dit Bonzi.

Jacques n’a pas répondu. Il n’a jamais su si madame Fayolle l’avait vu, si Vandemer l’avait vu, si le petit Fayon l’avait vu. Si quelqu’un l’avait observé, accroupi contre son mur et les mains dans la glaise, un peu gêné, un peu pressé, un peu fiévreux, entre le trottoir usé et les herbes noires. Lorsqu’il a levé la tête pour la seconde fois, les fenêtres étaient mornes et les croisées désertes.

L’orage était descendu vers la Saône, reparti ailleurs faire peur à d’autres gens. La pluie avait cessé. Le bac à sable gardait une croûte humide, le banc cassé luisait du réverbère orange, les acacias ne bruissaient plus de rien. Juste, les herbes froides trempaient ses mollets nus, ses cheveux mouillaient son cou, un vent léger frisait son visage et la terre collait à ses semelles en petites choses sales.

La pluie avait cessé. Le soir s’en était allé avec. Sa lumière silencieuse avait suivi l’orage pour faire place aux nuages de nuit.

– Même si quelqu’un t’a vu, personne n’a compris ce que tu faisais, a encore dit Bonzi.

« Tiens, le petit Rougeron a perdu quelque chose », aurait pu croire madame Giboulet, dont la fenêtre est juste en face.

« C’est pas le petit Jacques qui cherche ses clefs? », aurait pu dire monsieur Cottereau en fermant ses volets.

Personne ne sait que Jacques n’a pas de clefs.

La résidence s’appelle Gloriette. Cinq rectangles de cinq étages. Chaque immeuble porte un nom d’oiseau écrit en lettres noires, et chacun sa couleur. Ibis en vieux rose, Perruche vert usé, Canari jaune sale, Cygne gris cendre. Et c’est en face, contre le mur bleu de Mésange, que Jacques Rougeron creusait.

Il avait arraché des herbes. N’importe lesquelles, n’importe comment. Il les avait coupées en vrac, enfouies dans sa poche, ramenées à la maison, mélangées dans un verre avec un peu d’eau et puis bues. Parce que tout guérissait avec l’herbe. Il le savait. Il l’avait lu. Il en était certain. Vandi le lui avait encore répété, en février sur un banc de la place de Trion.

A Saint-Just, il y a même un endroit qui ne vend que ça, de l’herbe pilée, dans des bocaux sombres, avec le nom des maladies inscrit sur des vignettes bleues.

Constipation, rachitisme, mal au foie, céphalée.

Jacques Rougeron est souvent passé devant cet herboriste. Quand il en approchait, il faisait le lointain, le préoccupé, le simplement passant. Il marchait sur le trottoir. Il flânait. Il tardait un peu. Il comptait cinq pas devant la vitrine en lisant chaque vignette, le regard désert comme on contemple un lac.

Le résultat de notre écriture collective

C’est en mars 1964 que Jacques a mangé de l’herbe pour la première fois. Il en avait mangé avant, bien avant, beaucoup et des jours durant, mais la première fois qu’il a mangé de l’herbe et qu’il a guéri c’est en mars 1964, c’était le soir et il avait plu.

– C’était quand déjà, la première fois que tu as mangé de l’herbe et que tu as guéri ? lui a demandé Bonzi.

– C’est en mars, c’était le soir et il avait plu, lui a répondu Jacques.

– Dites, les enfants, vous allez répéter ça longtemps ? Non, on ne mange pas de l’herbe ! Jacques, veux-tu bien arrêter de raconter n’importe quoi !

– Dis, insista petit Bonzi , l’herbe qui t’a guéri , t’es sûr que c’était pas une herbe spéciale, tu sais celle qui a des feuilles pointues et qui… te met la tête dans les étoiles. ?
– Petit Bonzi tu réfléchis trop, qu’est-ce que ça peut faire hein ? J’étais tellement malade de faim, faible dans mon cœur, assoiffé de vivre que cette herbe  ruisselante de gouttes d’or était comme une source végétale. Elle était là au bon moment, elle m’a redonné force et courage, j’ai couru dans les collines, j’ai retrouvé le chemin de la vie et celui de ma maison en chantant. Je me souviens bien, oui il avait plu ; et tout le monde sait que le soleil arrive toujours après la pluie…

Jacques s’était gratté la tête puis avait arrêté son mouvement en l’air comme s’il avait aperçu une idée flottante.
– Pourquoi as-tu finalement été guéri ? murmura tout bas Bonzi.
– Pourquoi j’ai été guéri ? Je ne saurais dire… une circonstance différente, une conjonction des planètes, une herbe plus verte ici qu’ailleurs ? va savoir…
– Va savoir, va savoir, moi je pense, articula Bonzi. Cette herbe-là c’était une variante de l’autre. Mais on ne peut rien dire sans savoir. Et puis, c’était une maladie pas commune que t’avais ramassée. Tu crois que le ragondin des champs y était pour quelque chose ?
– Le ragondin des champs ? Faut voir. Y avait la loutre du puits aussi et puis le castor sénéchal. Ces trois là, ils formaient comme un trio de la garde des prés, non ?

Jacques s’en rappelait comme si c’était hier. C’était en mars. Un soir mouillé : il avait plu. Il avait mangé de l’herbe et il avait guéri. Guéri de la vie, guéri des soucis. L’herbe n’avait pas le même gout que les fois précédentes, était-ce parce qu’il avait plu ? Cette herbe l’avait sauvé. Ou tué, il ne savait plus tellement. Était-ce réellement différent ? Il avait plu. C’était le soir.

–C’était le soir. Il avait plu. Parmi les plaques de neige fondues une herbe toute jeune, des lancettes vertes, toutes tendres. J’en ai arraché une poignée, je l’ai mise en bouche et je l’ai mâchée lentement, en salivant un jus végétal, archaïque et nourricier.
Le soleil froid se retirait derrière l’armée des bois nus.
Ça a duré, duré !
Et pendant tout ce temps-là, Bonzi, j’ai pas pensé à ma famille de salauds.

C’est en mars dernier que Bonzette m’a fait fumer de l’herbe pour la première fois. Elle m’a avoué plus tard qu’elle en avait fumé bien avant moi, beaucoup et des jours durant et qu’elle avait aimé, mais c’était la première fois pour moi, et j’ai été malade. Très malade. Elle avait disparu soudain, honteuse sans doute, sans que je sache qui elle était vraiment. J’ai vomi. Et j’ai senti sa présence tout à coup, sans la voir. D’ailleurs, c’est seulement quand je crus que mes idées étaient à nouveau claires que je l’ai vue. Je voyais Bonzette pour la première fois. Elle était belle, c’est tout. Rien d’extraordinaire. Ni gracieuse, ni magnifique, mais elle me plaisait bien: elle me souriait. Je ne savais bien très bien où j’étais, ni qui elle était, quand elle m’a posé cette question :
– C’était vraiment la première fois que tu fumais de l’herbe ?
– C’est en effet la première fois, et la dernière aussi.
J’ai tourné lentement mon regard vers la fenêtre, la tête me tournait, c’était le soir et il pleuvait.

L’herbe était humide. Elle avait un gout de nuit, enfin, de crépuscule, d’ombre. C’était sans doute ça qui l’avait guéri. Les autres herbes, il les avait mangées dans la journée. Ou séchées. Oui, il avait plu et le soir était tombé assez vite, presque en même temps que la pluie, se rappelle-t-il, et il s’était étonné d’apercevoir dans le ciel nocturne les étoiles à travers l’ondée. L’herbe sentait le printemps, l’ivresse de la renaissance et son goût n’avait jamais ressemblé à ça auparavant. C’était une saveur particulière, enveloppée de gouttes de pluie où se reflétaient les constellations. Un semblant de liberté, avait coulé dans ses veines; c’était comme ce soleil, qu’il voyait pour la première fois, mais qui avait trop vite disparu. Depuis, chaque nouvelle aurore et ses timides rayons lui redonnaient couleur d’espoir. Mais les jours passaient si vite, et il ne pleuvait plus, ou beaucoup trop.

Jacques ne savait pas s’il avait guéri de ce repas d’herbe parce que l’on était en mars, que c’était le soir ou parce qu’il avait plu…
Alors il avait recommencé à manger de l’herbe en avril (il pleuvait encore), et il n’avait pas été malade. Alors il avait mangé de l’herbe en mai (il ne pleuvait plus) et il n’avait pas été malade.
Jacques se rendit à l’évidence en juin il pouvait manger de l’herbe sans tomber malade qu’il pleuve ou qu’il vente.
Mais il préférait quand il avait plu, le côté tendre de l’herbe peut être….et le soir pour n’être vu de personne.

Des fois, faut dire, la vie, c’est pas rigolo. Il y a des jours, oui, quand même, où c’est football, ciel bleu, fête foraine. Mais il y en a beaucoup, des jours, où c’est plutôt la consternation, les larmes qui coulent et des écorchures aux genoux.

Vous avez lu les contributions de Julien Hirt/Le FictiologueAnne de Louvain-la-NeuvePatchcath Lydia/Mes Promenades CulturellesValentyne/La Jument VerteIsabelle/Les Lectures d’AsphodèleJacou/Les mots autographesCléa Cassia/M.E.A.N.D.R.E.SLaurence Délis/Palette d’expressionsCarnets ParesseuxJean-Loup Wastrat.

Le Petit Bonzi, Sorj Chalandon,
© Grasset - 31 août 2005
4ème de couverture

9782246694519Jacques Rougeron a douze ans, l’âge où les mots s’enchaînent pour rien, hurlés sous le préau de l’école ou murmurés à la table du père. Jacques Rougeron regarde jaillir ces mots sans pouvoir en attraper aucun. Jacques Rougeron est bègue. Il est bègue, mais le petit Bonzi, son ami, lui dit qu’une herbe magique existe, qui peut le guérir de son mal. Qu’elle existe chez les Indiens, très loin, mais aussi à Lyon, chez lui, et qu’il n’a qu’à goûter ce qui pousse dans la ville, sur les murs, entre les pavés, sur l’écorce des arbres, au pied de son immeuble, même. En attendant sa guérison, le petit Bonzi lui explique comment être respecté à l’école et aimé à la maison. A l’école, il n’a qu’à dire que son père a brusquement disparu de la maison. A la maison, il n’a qu’à prétendre qu’une épidémie de peste s’est abattue sur l’école… Nous sommes le dimanche 29 novembre 1964. Entre deux bouchées d’herbe, Jacques Rougeron raconte que son père a disparu et que la peste décime ses copains. Il sait que dans cinq jours, ses parents ont rendez-vous avec Manu, l’instituteur. Que tout sera découvert. Cinq jours. Cinq jours hors d’haleine pour devenir grand. Cinq jours avec le petit Bonzi à ses côtés. Le petit Bonzi, son ami, son presque frère, sa part de secret, son ombre. Bonzi, celui qui le regarde maintenant se jeter dans le piège.

Sorj Chalandon, sa biographie
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Sorj Chalandon

Sorj Chalandon est né le 16 mai à Tunis en Tunisie. Georges – de son vrai prénom – passe son enfance à Lyon entouré de son frère, de sa mère et de son père, atteint de paranoïa et qui enferme sa famille dans la peur et la folie. Si les premières années de la vie de l’auteur sont assez noires, il parvient cependant à s’en tirer et développe très rapidement un goût pour l’écriture.

À partir de 1973, il exerce la profession de journaliste au sein du quotidien français Libération. Reconnu pour ses reportages de qualité sur l’Irlande du Nord et le procès de Klaus Barbie, Sorj Chalandon est récompensé en 1988 par le prix Albert-Londres qui salue les grands reporters de la presse écrite. À la fin de sa carrière dans ce journal – qu’il quitte définitivement après 30 ans de service –, il écrit son premier roman, Le Petit Bonzi, qui est publié en 2005. Il est rapidement décoré de quelques petits prix littéraires, comme le prix du Premier Roman de l’université d’Artois.

Riche de cette première expérience, Sorj Chalandon poursuit sa nouvelle carrière littéraire en sortant l’année suivante Une promesse qui remporte le prestigieux prix Médicis. Tout en participant à la création de scénario pour la série télévisée française Reporters, il publie en 2008 Mon traître qui, tout comme les précédents, reçoit plusieurs prix littéraires.

Tout en poursuivant sur cette brillante voie, il devient formateur au centre de formation des journalistes à Paris (de 2007 à 2009), puis président du jury du prix littéraire du Deuxième Roman (2013).  En 2009, sort La Légende de nos pères (prix Ouest du Printemps du Livre), en 2011 Retour à Killybegs(Grand prix du roman de l’Académie française) et en 2013 Le Quatrième Mur qui est récompensée par pas moins de six prix littéraires, dont le Goncourt des lycéens. En 2015, Sorj Chalandon publie Profession du père (prix du Style), un roman d’autofiction qui lui permet de tourner définitivement la page sur son enfance et son père peu banal.

Il vient de publier, en août 2017, « Le jour d’avant ».

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