Cette fois, nous avons presque réussi à constituer une « histoire » complète ! Je trouve notre texte très réaliste et assez proche de celui de l’auteur, dans le fond. Merci, vraiment merci à vous tous que j’espère retrouver, dès demain, pour une nouvelle aventure d’écriture collective. Il en est un cette semaine qui a raté le train (je ne nommerai personne en particulier mais suivez mon regard)… Je suis bien certaine qu’il ne manquera pas le prochain 😉
Et je rappelle à tout le monde qu’ici, c’est un peu une auberge espagnole : on y trouve ce qu’on y apporte ! Et tout le monde (même celles et ceux qui n’ont pas encore osé franchir le seuil) est invité à apporter un peu de sa créativité !

Le début du roman, par Andreî Makine
Je m’éveille, j’ai rêvé d’une musique. Le dernier accord s’éteint en moi pendant que je m’efforce de distinguer la pulsation des vies entassées dans cette longue salle d’attente, dans ce mélange de sommeil et de fatigue.
Le visage d’une femme, là, près de la fenêtre. Son corps vient de faire jouir encore un homme, ses yeux cherchent parmi les passagers son prochain amant. Un cheminot entre rapidement, traverse la salle, sort par la grande porte donnant sur les quais, sur la nuit. Avant de se refermer, le battant jette dans la salle un violent tourbillon de neige. Ceux qui sont installés près de la porte remuent sur leur siège étroit et dur, tirent le col de leur manteau, secouent frileusement les épaules. De l’autre bout de la gare parvient un esclaffement sourd, puis le crissement d’un éclat de verre sous un pied, un juron. Deux soldats, chapka rejetée sur la nuque, capote déboutonnée, se frayent un passage à travers la masse de corps recroquevillés. Des ronflements se répondent, certains comiquement accordés. Un criaillement d’enfant très distinct se détache de l’obscurité, s’épuise en petites plaintes de succion, se tait. Une longue dispute émoussée par l’ennui se poursuit derrière l’une des colonnes qui soutiennent une galerie en bois verni. Le haut-parleur, sur le mur, grésille, chuinte et soudain, d’une voix étonnamment attendrie, annonce le retard d’un train. Une houle de soupirs parcourt la salle. En vérité, personne n’attend plus rien. « Six heures de retard… » Ce pourrait être six jours ou six semaines. L’engourdissement revient. Le vent fouette les fenêtres de lourdes rafales blanches. Les corps se calent contre la raideur des sièges, les inconnus se serrent les uns contre les autres, telles les écailles d’une même carapace. La nuit confond les dormeurs dans une seule masse vivante – une bête goûtant par toutes ses cellules la chance de se trouver à l’abri.
De ma place je vois mal l’horloge accrochée au-dessus des guichets. Je tords mon poignet, le cadran de ma montre saisit le reflet de l’éclairage de nuit : une heure moins le quart. La prostituée est toujours à son poste, sa silhouette se découpe sur la vitre bleuie par la neige. Elle n’est pas grande, mais très large de hanches. Elle surplombe les rangs des voyageurs endormis comme un champ de bataille couvert de morts… La porte qui donne sur la ville s’ouvre, les nouveaux arrivants apportent le froid, l’inconfort des espaces balayés par les bourrasques. Le magma humain frissonne et, à contrecœur, accueille ces nouvelles cellules.
Le texte collectif 

Isabelle/Acte 2Jean-Loup Wastrat, Patchcath.
Lydia/Mes Promenades CulturellesValentine/La Jument VerteCléa Cassia/M.É.A.N.D.R.E.SKathel/Lettres exprèsLaurence et Laurence Délis/Palette d’Expression

Je m’éveille, j’ai rêvé d’une musique. Le dernier accord s’éteint en moi pendant que je m’efforce de distinguer la pulsation des vies entassées dans cette longue salle d’attente, dans ce mélange de sommeil et de fatigue. Le visage d’une femme, là, près de la fenêtre. Son corps vient de faire jouir encore un homme, ses yeux cherchent parmi les passagers son prochain amant. Un cheminot entre rapidement, traverse la salle, sort par la grande porte donnant sur les quais, sur la nuit.
Il la referme et donne un tour de clé ; nous voilà coincés, vagabonds ennemis, avec comme seule issue possible ce hall où les commissaires nous ont interrogés depuis l’aube. […]
Qui est ce cheminot ? Qui est cette femme ? Qui sont tous ces gens qui ne font que se croiser dans cette gare ? À cette heure, il y a surtout des travailleurs de la nuit, des permissionnaires qui regagnent leurs casernes et profitent pour jouir une dernière fois de leur liberté, plus tard il y aura les familles, les fermiers qui vont au marché, encombrés de leurs volailles. En attendant la nuit fait se croiser les esseulés. Si l’on s’en tient aux règles en vigueur, le prochain train n’arrivera que dans dix à douze heures. Le temps pour toute cette humanité de fouiller discrètement dans les rares provisions qui lui restent, de compulser une fois de plus la liste des haltes qui lui seront imposées, d’imaginer encore le terminus froid et inhospitalier. Tantôt, le monde était différent. Il y avait trois enfants qui jouaient à se courser entre les voyageurs, à les asticoter de leur joyeux chahut. Un col blanc a crié et les gamins ont sorti la langue avant de s’enfuir en riant tandis qu’une nonne, aussi, ni belle ni laide, le visage illuminé de sa passion de Dieu, lorgnait sur le mécontent un regard lourd de reproches. Tantôt c’était le jour, maintenant la nuit, deux mondes différents que j’observe assis.
Je me dis qu’il va enfin se passer quelque chose. Un train peut-être? Ce serait assez logique. Mais il n’y a plus de logique dans ce pays. Je ferme les yeux et reprends ma cantate interrompue. Il existe d’autres accords peut-être déjà rêvés, négligés ou oubliés. Des battements, parfois à peine perceptibles quand d’autres sont plus évidents. Des vibrations dans les corps mollement assis, figés dans une attente passive, insufflent un intervalle ou un silence. J’ai rêvé d’une mélodie dans l’expression attentive de visages, dans la mobilité des lèvres, des paupières, des rides, semblable à un récital aux impulsions cadencées ; des sons harmoniques d’existences.
 Je m’égare. Les bruissements des passagers qui attendent, les vapeurs de l’alcool du repas… tout ceci rend mon imagination fertile.
J’attends le dernier train de la journée, dans cette nuit noire d’hiver qui enveloppe l’ensemble de la gare, dans une immobilité qui pourrait être parfaite si ici le cadencement des minutes n’avait pas une importance cruciale. Je tente de retrouver la musique de mon rêve ; après le la, était-ce un do ou un do bémol ? Je la rejoue dans ma tête, je ne suis plus très sûr. Le visage de la femme reparait et me fixe intensément. Peut-être retrouverai-je en elle les notes qu’il me manque ? Je me lève et la suis, sans un mot.
[…] Et soudain c’est le grand jour, toute la gare est éclairée par d’aveuglants projecteurs, ceux qui somnolaient remuent, un train décoré des drapeaux du gouvernement s’arrête à quelques mètres et je vois, ébahi, descendre le Citoyen Majeur. Ce qui me frappe, c’est sa taille : il est beaucoup plus petit que sur les photos officielles. Précédé de deux soldats, il s’approche des vitres de notre refuge, se penche, met la main en visière, regarde longuement nos déchets d’humanité et ses yeux se fixent sur moi.

La proposition de Patchcath n’a pas pu être enregistrée parce qu’elle n’a pas été déposée en commentaire. Vous pouvez toutefois la lire ici.

La musique d’une vie, Andréï Makine, 
© Éditions du Seuil, janvier 2001 pour l'édition française. 
4ème de couverture

=9ion‘x„4XÏ8Ào–Une ville, une gare, sur « une planète blanche, inhabitée ». Une ville de l’Oural, mais peu importe. Dans le hall de la gare, une masse informe de corps allongés, moulés dans la même patience depuis des jours, des semaines d’attente. Puis un train, sorti du brouillard, qui s’ébranle enfin vers Moscou. Dans le dernier wagon, un pianiste raconte au narrateur la musique de son existence. Exemple parfait, elle aussi, de « l’homo sovieticus », de « sa résignation, son oubli inné du confort, son endurance face à l’absurde ». Pour le pianiste s’ajoute à cela la guerre. La guerre qui joue avec les identités des hommes, s’amusent parfois à les intervertir, les salir aussi, les condamner : à la solitude, à l’exil, au silence, la pire des sentences pour un musicien. Mais rien – pas même la guerre – ne parvient à bâillonner tout à fait les musiques qui composent la vie d’Alexeï, celles qui n’ont cessé, sans qu’il le sache, d’avancer à travers sa nuit, de « respirer sa transparence fragile faite d’infinies facettes de glace, de feuilles, de vent ». Celles qui le conduisent au-delà du mal, de l’angoisse et du remords.

Andréï Makine, sa biographie
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Andreï Makine

Né en Sibérie en 1957, enfance et adolescence dans un orphelinat sibérien (parents disparus, probablement déportés). Bien qu’ayant eu une scolarité erratique, brillant élève de philosophie et de français qu’il étudie depuis l’école primaire. Boursier, rédige une thèse de doctorat sur la littérature française à l’Université de Moscou. À 30 ans, s’installe à Paris, professeur de russe, dépose une thèse de doctorat sur Ivan Bounine à la Sorbonne. Premier roman La Fille d’un héros de l’Union soviétique (1990). Choisit le français comme langue scripturale. Prix Goncourt, Prix Médicis, Prix Goncourt des Lycéens 1995 (Le Testament français) ; Prix Eeva Joenpelto (Finlande) 1988 (Le Testament français); Prix RTL-Lire 2001 (La Musique d’une vie); Prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco 2005 (pour l’ensemble de son œuvre); Prix Lanterna Magica du Meilleur Roman Adaptable à l’Ecran 2005 (La Femme qui attendait). Vit actuellement à Paris mais se tient, autant que possible, à l’écart de la vie littéraire, se consacre entièrement à la littérature. L’obtention du Goncourt lui valut, entre autres, la nationalité française préalablement refusée.

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