Je vous ai entraînés dans l’incertitude, dans la question sans réponse rationnelle avec cet incipit ; il n’y a peut-être qu’un cheval qui n’a pas de doute sur la nature de son fardeau. Je lui ai fait ouvrir le banc avant de laisser vagabonder les rêveries. Parce que… ce cheval… n’est-il pas qu’une illusion ? En tout cas, c’est pour moi, toujours un plaisir de vous lire et de conjuguer vos créations !

Le début du récit par l’auteur

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Jean-François Millet, 1849 – Homme portant un Fardeau
Le jour n’est pas encore levé et ce que l’on aperçoit tout d’abord au loin sur la lande est une étrange silhouette à deux têtes et huit membres dont la moitié semble inerte. Plus dense que la nuit elle-même, et comme évoluant en transparence derrière ce voile d’obscurité. La paupière fronce à cette apparition. Doit-on s’y fier ? On se demande. On doute. À cette heure les gens dorment, dans les villes, dans les villages, ailleurs. Ici, il n’y a rien ni personne. Si la lune se montrait elle n’éclairerait qu’un paysage de maquis, brut, désolé. Une terre indéfrichée. Qui va là ? Quoi ? On l’ignore. On scrute avec une attention accrue cette ombre insolite pour tenter de l’assimiler à quelque espèce connue et répertoriée. Mais il n’y en a guère qui feraient l’affaire. À quel ordre appartient-elle ? De quelle nature est-elle ? On s’interroge. On la suit du regard. On la voit qui avance, courbée, l’échine déformée par une énorme protubérance, l’allure lente et quasi mécanique dans sa régularité. On devine, on sent qu’il y a dans cette démarche quelque chose qui tient à la fois du désespoir et de l’obstination. On pense à une tortue géante dressée sur ses pattes arrière. À un fabuleux coléoptère de la taille d’un jeune ours. On s’inquiète vaguement. On chasse ces pensées. Mais elles reviennent. Car après avoir passé en revue les divers représentants de la faune courante, en vain, on est bien obligé de lâcher les monstres. Les vrais. Légendes et mythes remontent. On convoque le bestiaire des créatures primitives, archaïques, imaginaires, fantasmagoriques. On puise à la source de nos craintes les plus anciennes, de nos peurs les plus profondes. On frissonne.
Et tandis que notre esprit bouillonne et se tourmente, là-bas la silhouette bossue continue de progresser pas à pas sur un chemin qui n’a jamais été tracé.
On se rapproche. L’œil s’est aiguisé, il est capable à présent de trancher. D’un seul coup il scinde l’entité en deux. Deux corps distincts. L’un sur l’autre. L’un chevauchant l’autre comme lors de ces parodies de joutes qui égaient les cours de récréation – si un tournoi a eu lieu il est terminé, les adversaires tous disparus, vainqueurs ou vaincus, on ne sait.
Ainsi donc ils sont deux.
Le mystère s’éclaircit quant à la nature de l’apparition, mais curieusement on n’en est pas soulagé pour autant. On ne respire pas mieux. Au contraire.
Ils sont deux mais qui sont-ils ?
Que sont-ils ?
Que font-ils ?
Où vont-ils ?
On n’a pas fini de s’interroger.
Celui qui sert ici de monture a la stature d’un garçon de quatorze ans. Sec et dur. Les côtes, les muscles, les tendons saillent, à fleur de peau. Et par-dessus de vagues morceaux de tissu, un assortiment de frusques vraisemblablement constitué sur le dos d’un épouvantail. Il va sans chaussures, les plantes de ses pieds ont la texture de l’écorce. Du chêne-liège. Ses cheveux ruissellent sur ses épaules et sur son front tel un bouquet d’algues. Il est en nage, il luit, émergeant tout juste, dirait-on, de l’océan originel. La sueur lui sale les paupières au passage puis s’écoule en suivant le chemin des larmes. Une goutte se prend parfois dans la jeune pousse de duvet qui ourle sa lèvre supérieure. Ses yeux sont noirs, plus noirs que le fond des âges, où palpite pourtant le souvenir de la prime étincelle.
C’est l’enfant.
Celle qui pèse sur ses reins n’a rien d’un chevalier sinon la triste figure. Une femme. Ce qui reste d’une femme. Les reliques. Sous les loques des bouts de bras qui dépassent, des bouts de jambe, la chair qui semble fuir du tas de hardes comme la paille d’une vieille poupée. Elle ne pèse pas lourd en vérité mais c’est un poids presque mort. Ballottant à chaque foulée. Son crâne repose entre les omoplates du garçon. Ses paupières sont closes. Elle a le teint cireux, la peau flétrie des pommes sauvages tombées de l’arbre. On lui donne soixante ans. Elle n’en a pas trente.
C’est la mère.

 

Le texte du collectif des incipitographes

Julien/Le FictiologueLydia/Mes promenades CulturellesCarnets ParesseuxLaurence Délis/Palette d’expressionCléa Cassia/M.É.A.N.D.R.E.SSyl/Thé, Lectures et Macarons, Valentyne/La Jument VerteLaurenceAsphodèle/Les lectures d’Asphodèle

Le jour n’est pas encore levé et ce que l’on aperçoit tout d’abord au loin sur la lande est une étrange silhouette à deux têtes et huit membres dont la moitié semble inerte. Plus dense que la nuit elle-même, et comme évoluant en transparence derrière ce voile d’obscurité. La paupière fronce à cette apparition. Doit-on s’y fier ? On se demande. On doute.
Le cheval marche d’un pas ample et rapide, il fait comme attention à son précieux fardeau, inanimé. Une rivière de sang coagulé descend le long de son encolure. Le cavalier respire à peine, la tête posée sur la crinière les membres flasques et sans force.
Faut-il en croire ses yeux ? On doute. Voit-on bien ce qu’on voit ? On se demande. Voit-on bien ce convoi ? Mais quel est cet écho là ? Faut-il croire ses oreilles ? « Mec, elle essaie tes cols, là ? » Doit-on s’y fier ? On se dit que l’on a trop forcé sur la gueuse. Et prudemment, mais en chaloupant on s’éloigne de cette vision. On ne sait jamais quel esprit peut hanter cet endroit désolé.
[Ou] peut-être a-t-on trop abusé des verres de cognac la veille au soir ? Il faut dire que le froid humide de novembre a tendance à renforcer cette conviction vieille comme le monde que tous les bienfaits d’un verre pris, c’est vivre un peu mieux. A présent, l’étrange apparition parait s’animer d’une existence propre, la silhouette bouge un peu, elle bascule l’une de ses têtes comme si elle réfléchissait à sa présence sur ce bout de terre siliceux, où l’humidité se mêle au tapis herbeux de la lande. Si le jour décide à se lever peut-être y verra-t-on l’ombre de la nuit, elle-même se métamorphoser. On se remémore tous ces vieux contes abominables dont on nous a bercés enfant et auxquels on faisait semblant de croire. Toute cette fichue sorcellerie, ces secrets chuchotés devant l’âtre nous ont tordu les pensées, semble-t-il. Voilà que le cauchemar s’insinue derrière nos pupilles et nous empêche d’y voir clair. Tout ce que la nuit laisse filtrer dans ses doigts d’ombres étranges est un signal qui engendre les rêves les plus fous.
Assise sur la dune, le visage fouetté par les oyats et des vagues sableuses portées par le vent, je guettais le bateau qui devait croiser dans la baie cette nuit. Je savais que la nuit serait longue et mon attente impatiente.
Mais que venait donc faire ici, à cet endroit précis, ce couple macabre et qui était cette partie inerte du jeune homme qu’il serrait contre lui avec la force du désespoir, comme on étreint une fois dans sa vie l’être que l’on a le plus aimé au monde….?
Puis les yeux font une mise au point. Serait-ce un nouvel épouvantail ? Non, il semble avancer. Mais quelle est cette curieuse bête ? L’esprit critique nous ramène à la raison : impossible de croire ce que l’on voit ici. N’est-on pas dans la réalité ?
On plisse un peu plus les yeux, attendant les rayons du soleil qui ne devraient plus tarder pour tirer cette vision au clair. Quand la lumière se fait, alors le voile se lève : c’est un corps qui en soutient un autre, inanimé, et qui le fait avancer comme il le peut, à travers les bruyères, vers une destination inconnue. Bientôt la nuit du sabbat réveillera la bête. La créature dansera de tous ses membres et appellera les novices à la suivre. Les bruyères s’enflammeront, les tambourins cadenceront chaque pas qui s’enfoncera dans la terre encore meuble. Le vin s’infiltrera dans les gorges et les veines charrieront le sang noir des sorcières. La fête ne fera que commencer.

 

Marcus Malte, Le Garçon, © Éditions Zulma, août 2016

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Marcus Malte, Le Garçon, août 2016, © Éditions Zulma

Il n’a pas de nom. Il ne parle pas. Le garçon est un être quasi sauvage, né dans une contrée aride du sud de la France. Du monde, il ne connaît que sa mère et les alentours de leur cabane. Nous sommes en 1908 quand il se met en chemin – d’instinct.
Alors commence la rencontre avec les hommes : les habitants d’un hameau perdu, Brabek l’ogre des Carpates, philosophe et lutteur de foire, l’amour combien charnel avec Emma, mélomane lumineuse, à la fois sœur, amante, mère. « C’est un temps où le garçon commence à entrevoir de quoi pourrait bien être, hélas, constituée l’existence : nombre de ravages et quelques ravissements. » Puis la guerre, l’effroyable carnage, paroxysme de la folie des hommes et de ce que l’on nomme la civilisation.
Itinéraire d’une âme neuve qui s’éveille à la conscience au gré du hasard et de quelques nécessités, ponctué des petits et grands soubresauts de l’Histoire, le Garçon est à sa façon singulière, radicale, drôle, grave, l’immense roman de l’épreuve du monde.

Marcus Malte, sa biographie

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Marcus Malte

Marcus Malte, pseudonyme de Marc Martiniani, né le 30 décembre 1967 à La Seyne-sur-Mer, est un écrivain français de plusieurs romans policiers et ouvrages de littérature d’enfance et de jeunesse.

Après un baccalauréat littéraire, il obtient une licence d’études cinématographiques et devient responsable d’une salle de cinéma de sa ville natale. Également pianiste, il joue régulièrement au sein d’un groupe de jazz. Cette expérience lui inspire Mister, le héros de son premier roman, Le Doigt d’Horace (1996). Mister, un musicien noir joue du piano dans une boîte parisienne où un certain Franck, venu le féliciter, lui révèle un soir avoir tué trois individus. Avec Bob, un ami chauffeur de taxi, Mister se lance dans une enquête pour en savoir plus. Ce héros singulier dans l’univers du polar français revient dans Le Lac des singes (1997) où il accepte un contrat pour faire partie d’une formation qui se produit au Casino d’Évian. À son arrivée sur place, il apprend par le commissaire Jabron que plusieurs joueurs qui ont récemment gagné aux tables de jeu ont été assassinés. Mister sympathise avec des employés du Casino et comprend bientôt que l’un d’entre eux est le coupable recherché.

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