James ENSOR
© James Ensor, Autoportrait au chapeau fleuri, 1883

Né à Ostende d’un père d’origine britannique et d’une mère flamande, le 13 avril 1860, James Ensor fut marqué très jeune par l’étrangeté de l’atmosphère familiale : ses parents vendent des curiosités exotiques et des animaux empaillés, une vieille servante flamande le terrorise avec des contes d’ogres et de fées. Il s’enthousiasme pour les scènes de carnaval, les fêtes populaires et ce mélange de joie et de tristesse qui pour lui restera inséparable de la Flandre et de la mer du Nord. Après deux années d’études à l’Académie royale des beaux-arts, il s’éloigne, dégoûté de l’enseignement officiel et ouvre un atelier dans le grenier de ses parents. C’est dans cet atelier-mansarde qu’il réalisera ses plus belles œuvres.

Il ne quitta pratiquement jamais Ostende, et ne cessa de se mêler aux gens pauvres, partageant leurs peines et leurs divertissements, formant à leur contact sans doute son sentiment tragi-comique de la vie. Plusieurs de ses toiles (La grève, 1888, Les Gendarmes, 1892 ) évoquent les luttes des pêcheurs et il accablera la bourgeoisie de ses sarcasmes. Détesté par les critiques, qui lui reprochent à la fois son engagement social et le macabre de ses représentations, il ne connaîtra une gloire relative que dans les vingt dernières années de sa vie. Le roi Albert 1er lui conféra même, en 1929, le titre de baron. Le musée qui abrite ses oeuvres fut en grande partie détruit en 1940. Il mourut le 19 novembre 1949, accompagné à sa tombe par toute la ville, dans une atmosphère carnavalesque qui n’est pas sans rappeler le décor de sa toile « Entrée du Christ à Bruxelles, peinte un demi-siècle auparavant (1888) : il avait représenté parmi les fanfares militaires, les prélats, les charcutiers et les masques, son propre cercueil.

L'INTRIGUE 1890
© James Ensor, L’Intrigue (1898)

L’Intrigue (1898) résume tout l’art d’Ensor et l’étrange « peuple ensorien », fait de créatures grotesques, de gens simples, d’images carnavalesques, de spectres et de masques. Douze personnages sont assemblés, en un groupe insolite, autour d’un couple. L’homme porte un haut de forme, la femme – mais est-ce réellement une femme ? – un chapeau fleuri. Au premier regard, il est impossible de savoir, comme dans plusieurs autres toiles d’Ensor, s’il s’agit de personnages réels masqués, de marionnettes ou de fantasmagories. L’étrangeté de la toile tient à la fois à sa construction et aux couleurs. Les visages masqués se détachent sur un fond bleu, qui pourrait être la mer. A l’angle gauche, en haut, on distingue une minuscule caricature à peine esquissée, qui montre qu’il ne saurait s’agir de personnages réels, mais d’une sorte d’apparition cauchemardesque. Les visages sont nettement individualisés, bien que les masques soient assez semblables. Les regards sont insaisissables et semblent fuir dans toutes les directions. Les lèvres sont soulignées de rouge et les yeux presque révulsés. Les vêtements aux couleurs violentes se confondent par endroits. L’un des personnages masqués port une poupée et, l’index levé, semble désigner quelque chose ou réclamer l’attention. Il est impossible de savoir pourquoi tous sont ainsi assemblés. Les masques, les couleurs violentes, les visages grimaçants, l’accoutrement insolite des personnages tout comme leur position dans l’espace suscitent un sentiment de malaise et d’angoisse.

Ensor a puisé les couleurs de sa palette et certaines de ses formes dans les toiles des maîtres flamands. On y retrouve ce mélange de lourdeur et de fantastique, mais aussi ces visages au nez busqués inspirés de Jérôme Bosch ou de Breughel l’Ancien. On y retrouve aussi l’atmosphère de carnaval, de dérision et de peur, chère à Ensor qui ne cesse de jouer avec tous ces symboles populaires pour les rendre menaçants. Il y a en effet chez lui, une proximité immédiate de l’angoisse et de la mort. Les personnages réels s’estompent le plus souvent pour ne laisser place qu’à leurs squelettes ou à leurs seuls masques, véritables tâches de couleurs, perdues entre le ciel et la terre. Par là, Ensor constitue une étonnante transition entre le symbolisme et l’expressionnisme. Ses toiles sont à rapprocher des poèmes Les Campagnes hallucinéesLes Villes tentaculaires  d’Emile Verhaeren qui lui consacra d’ailleurs une belle étude, et qui, unissant la sensibilité flamande au symbolisme propre autant à la peinture qu’à la poésie, laisse transparaître déjà le cortège d’angoisses et d’images violentes particulières à l’expressionnisme. La passion d’Ensor pour les masques n’est pas seulement l’héritage d’un contexte culturel populaire qu’il affectionnait tant. Il décèle sur les visages autant la turbulence des expressions que la cruauté, les rictus, et ce sont eux qui lui servent à analyser le visage humain, au même titre que ces squelettes qui se battent pour une place auprès du feu. Cette vision hallucinée de la réalité, qui mêle la fête et l’horreur, l’insolite et le dérisoire, marque profondément tous les peintres expressionnistes qui découvriront souvent son oeuvre au cours de la guerre de 1914. On la retrouve notamment chez les artistes de la Brücke et Emil Nolde.

© Jean-Michel Palmier

Le masque
La couronne formidable des rois
en s’ appuyant de tout son poids
sur un masque de cire
semblait broyer, dans ce hall froid,
tout un empire.
Le pâle émail des yeux usés
s’ était fendu en agonies
minuscules, mais infinies,
sous les sourcils martyrisés.
Le front avait été l’ éclair,
avant que les pâles années
n’ eussent rivé les destinées,
sur ce bloc mort de morne chair.
Les crins encore étaient ardents,
mais la colossale mâchoire,
mi-ouverte, laissait la gloire
tomber morte d’ entre les dents.
Depuis des temps qu’ on ne sait pas,
la couronne, violemment cruelle,
de sa poussée indiscontinuelle
ployait le chef toujours plus las.
Les astuces, les perfidies
louchaient en ses joyaux taillés,
et les meurtres, les sangs, les incendies
semblaient reluire entre ses ors caillés.
Elle écrasait et abattait
ce qui jadis était sa gloire :
le front géant qui la portait
et la dardait vers les victoires
et telle, accomplissait, sans bruit,
l’ oeuvre, d’ une force qui se détruit,
obstinément, soi-même,
et finit par se définir
pour l’ avenir
dans un emblème.
Couronne et tête étaient placées,
couronne ardente et tête autoritaire,
en un logis de verre,
au fond d’ un hall, dans un musée.
L’ image apparaissait définitive.
Un vieux gardien, vêtu de noir,
veillait, obstinément, sans voir
que cette mort se consommait impérative
et présidait à la force toujours accrue
de la foule brassant sa vie et ses rumeurs
et ses clameurs et ses fureurs au fond des rues.

Émile Verhaeren

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