Je suis ébahie/éblouie par la qualité de ce que notre collectif d’écriture a composé. C’est évident, nous sommes loin – très loin – du texte original ; mais la puissance poétique de notre récit me semble fantastique. Fantastiquement intense.

J’ai juste rajusté les accords de conjugaison, et fait l’impasse sur le mélange des genres. [Deux des messieurs se sont emparés de l’incipit au point de s’en faire les narrateurs (alors qu’il est résolument au féminin).]

Merci à tous.tes pour cette collaboration créative ! Alors ? On recommence demain ? Et si vous connaissez des copinautes qui pourraient être intéressés par notre atelier d’écriture, n’hésitez pas à passer l’information ! L’incipit #11 est déjà programmé.

— La Porte, Magda Szabó —
– Le premier chapitre –

41o6hnrgcdlJe rêve rarement. Quand cela se produit, je me réveille en sursaut, baignée de sueur. Alors je me rallonge, j’attends que mon cœur cesse de battre la chamade, puis je médite sur le pouvoir magique, irrésistible de la nuit. Dans mon enfance, dans ma jeunesse, je n’avais pas de rêves, ni de bons ni de mauvais. À présent, c’est l’âge qui charrie sans relâche les alluvions du passé en une masse de plus en plus compacte, horreur dense d’autant plus alarmante qu’elle est plus étouffante, plus tragique que ce que j’ai jamais vécu.

Car ce dont je me réveille en hurlant n’est jamais arrivé dans la réalité.

Mes rêves sont des visions absolument identiques qui reviennent inlassablement, je fais toujours le même rêve. Je suis sous le porche de notre immeuble, au pied de l’escalier, derrière la porte cochère au verre armé inexpugnable, renforcée d’une armature de fer, et j’essaie d’ouvrir la serrure. Il y a une ambulance dans la rue, les silhouettes des infirmiers, floues à travers la vitre, sont d’une taille surnaturelle, leurs visages enflés sont entourés d’un halo, comme la lune. La clé tourne, mais je m’escrime en vain, je ne peux pas ouvrir la porte, pourtant je dois faire entrer les ambulanciers, sinon ils arriveront trop tard. La serrure reste bloquée, la porte reste fermée, soudée à l’encadrement métallique. J’appelle à l’aide, mais aucun des habitants de nos trois étages ne me prête attention, ils ne le peuvent pas, car, je m’en rends compte, je ne fais que remuer les lèvres tel un poisson, sans qu’aucun son ne s’en échappe, et ma terreur atteint son comble quand je prends conscience que non seulement je ne peux pas ouvrir la porte aux secours, mais qu’en plus je suis devenue muette. C’est à ce moment que mon hurlement me réveille, j’allume la lumière, j’essaie de combattre l’asphyxie qui me saisit toujours après ce rêve, autour de moi les meubles familiers de la chambre, au-dessus de notre lit l’iconostase familiale, mes aïeux parricides, vêtus de dolmans soutachés, à la mode baroque ou Biedermeier, mes aïeux qui voient tout, qui comprennent tout, qui sont les seuls à savoir combien de fois j’ai couru la nuit ouvrir la porte aux premiers secours, à des ambulances, combien de fois – tandis qu’à travers la porte close on n’entendait que le bruissement de branches ou des pas feutrés de chats – au lieu de la rumeur familière de la rue à présent silencieuse, je me suis demandé ce qui arriverait si un jour je m’escrimais en vain avec la clé, si elle ne tournait pas.

Ces portraits savent tout, surtout ce que je m’efforce d’oublier, et qui n’est plus un rêve : une unique fois dans ma vie, dans la réalité et non pas dans l’état d’anémie cérébrale dû au sommeil, une porte s’est ouverte devant moi, une porte que n’eût jamais ouverte celle qui se cloîtrait dans sa solitude et sa misère impuissante, même si son toit en feu avait crépité au-dessus de sa tête. J’étais seule à pouvoir faire céder cette serrure : celle qui tournait la clé croyait davantage en moi qu’en Dieu, et moi, en cet instant fatal, je croyais être Dieu, sage, pondérée, bonne et rationnelle. Nous étions toutes deux dans l’erreur, elle qui avait confiance en moi, et moi qui péchais par excès d’assurance. À présent, cela n’a plus d’importance, on ne peut pas réparer ce qui s’est passé. Qu’elles viennent donc de temps en temps, ces Érinyes aux bottes sanitaires transformées en cothurnes, au masque tragique sous le bonnet d’infirmier, qu’elles montent la garde autour de mon lit, brandissant les épées à double tranchant que sont mes rêves. Chaque soir, en éteignant la lumière, je les attends, je me prépare à entendre retentir dans mon sommeil la sonnette qui fera s’avancer cette horreur sans nom vers la porte qui ne s’ouvrira jamais.

Ma religion ne reconnaît pas la confession individuelle. Ce sont les paroles du pasteur qui nous font savoir que nous sommes pécheurs, voués à la damnation car nous avons péché de toutes les manières possibles contre les commandements. Nous recevons l’absolution sans que Dieu exige de nous ni explications ni détails.

C’est ce que je vais donner à présent.

Je n’ai pas écrit ce livre pour Dieu, il connaît mes entrailles, ni pour les ombres, elles sont témoins de tout, me surveillent à chaque instant, éveillée ou endormie, mais pour les hommes. J’ai vécu avec courage, j’espère mourir de même, avec courage et sans mentir, mais pour cela, il faut que je dise : c’est moi qui ai tué Emerence. Je voulais la sauver, non la détruire, mais cela n’y change rien

— La porte —
– Le collectif des incipitographes –

Masques en sarabande, grimacent à la figure de la lune, nuages menaçants et glacials ; alors me saisit une étrange folie. Je me vois, figure tragédienne, partagée entre pleurs et sourires, tour à tour, croquant la pomme à pleines dents, crachant du venin, ou bien, galipettes en éclats de rires, chutes hallucinantes en un tourbillon sans fin. Je deviens danseuse étoile, en équilibre sur un fil, les applaudissements deviennent croassements, ailes noires froissant l’éclat lunaire… Ces alluvions se transforment en une boue collante, une lie tenace qui m’envahit le cerveau et me rappelle ce que je voudrais oublier. Chaque rêve est une masse compacte et confuse : le goût de la craie de l’école s’amalgame avec ma première cuite au beaujolais nouveau [banane fraise] ; mon premier jour de caserne, avec la veille de mes noces. Un poète dirait quelque chose comme « les écumes de la mémoires s’entremêlent » ; je ne suis pas poète. Je constate juste que tous les fils de ma mémoire s’entortillent, s’emberlificotant en un gros écheveau de retour. 

Ces rêves me [poursuivaient] poursuivent dès les premières minutes de réveil. Je ne [savais] sais ce que je [payais] paye ainsi, mais mon inconscient si, visiblement. Il ne me [restait] reste plus qu’à aller vomir pour me débarrasser des derniers miasmes. Vu mon état physique tout cela ne durerait plus très longtemps. Bizarrement cela me [rassurait] rassure. L’ascendance est forte, d’une emprise que j’estime fatale. Est-ce parce que les nuits sont plus courtes, que le temps ne compte plus la même influence que lors de ma jeunesse ? Je voudrais repousser l’angoisse, la maintenir loin dans l’insouciance de l’enfance, balayer d’un geste large le drame des nuits lorsque les rêves m’enracinent à elles. Le passé, tout à coup, maîtrise le présent et peu importe qu’il s’agisse de rêves. Leur réalité m’asphyxie. Je déteste cette faiblesse soudaine qui me rend vulnérable, d’une fragilité inconcevable.

La nuit, mes actes passés et surtout mes manquements, viennent se déposer le long des berges de ma conscience. Pourquoi n’ai je pas suivi ce bras de la rivière quand il était encore temps ? Le petit ruisseau de montagne dans son lit de galets me semblait alors beaucoup plus séduisant que la large rivière d’où je voyais passer les péniches ? Sans doute … Pourquoi faut il se rendre compte si tard que l’on s’est trompée d’embarcation ? Ai-je réellement vécu, d’ailleurs ? Parfois, j’ai l’impression que la vie réelle a lieu au cœur du sommeil et que les jours ne sont qu’une longue succession de rêves identiques les uns aux autres, à quelques variations près. Aujourd’hui, par exemple, la matinée commence de manière poisseuse, par un brouillard tenace et une tasse de café renversée.

Parfois les rêves laissent sur moi leur empreinte bien après la nuit. J’emporte leur odeur mélancolique dans le grain de ma peau, du matin au soir, comme une marque dont je ne peux me défaire. Tout le monde peut sentir mes angoisses nocturnes – en tout cas c’est mon impression.

Et plus le temps passe, plus je dois renoncer à ce vieux rêve. J’ai toujours voulu écrire un roman qui raconterait l’histoire d’un jeune homme qui aurait la faculté de choisir et programmer ses rêves, pour enfin vivre vraiment mais en rêve. Il n’aurait pas assez de temps pour vivre, enfin rêver, et serait contraint de ne plus faire que dormir, pour espérer rêver ce qu’il a choisit. Ce rêve ne me tient même plus éveillé… 

Tu sais, ma douce, j’ai appris à faire avec ou plutôt contre. Mon sommeil s’est réduit comme peau de chagrin, oui oui, tu connais cette peau d’âne qui est devenue peau de mon âme, translucide et fragile telle l’aile d’un papillon. Je demeure en compagne des vivants, c’est plus agréable et plus sain pour mon vieux cœur. La fréquentation des fantômes n’est ni bonne pour eux (que je chasse sans merci) ni bonne pour moi. Alors, je te lis durant ces heures qu’on dit perdues, et avec joie, je te réponds en buvant de ce thé que tu m’as envoyé, aux parfums de terre et d’harmonie fleurie, et les heures filent oublieuses du nocturne et de ses vapeurs délétères. Et je m’envole vers toi, ma fille perdue.

Valentyne/La Jument Verte, Laurence Delis/Couleurs sous Latitude, Jacou/Les Mots Autographes, Julien Hirt/Le Fictiologue , Carnets Paresseux, Kathel/Lettres exprès, Anne de Louvain-la-Neuve, Mind The Gap, Lydia/Mes Promenades Culturelles, Laurence.

— La Porte, Magda Szabó —
– L’argumentaire –

La Porte est une confession.

Magda Szabó retrace sa relation avec Emerence (prénom à consonance princière en hongrois) Szeredás, originaire de la même province quelle, qui fut sa femme de ménage pendant une vingtaine d’années. Sa compatriote mais aussi son contraire : l’une est vieille, l’autre jeune, l’une sait à peine lire, l’autre ne  » respire  » que par les mots, l’une arbore l’humilité comme un blason, l’autre l’orgueil de l’intellectuelle cultivée.

Et pourtant la vieille servante va tout apprendre à l’écrivain adulé, car elle est bonne, fondamentalement généreuse ; dès qu’il s’agit de sauver une vie, que ce soit celle d’un Juif, d’un Allemand, d’un voleur ou d’un chaton abandonné, Emerence ne réfléchit pas une seule seconde.

La narratrice fait le portrait haut en couleurs de ce personnage lumineux au caractère difficile et singulier, qui agit en véritable despote sur son entourage et qui refuse à quiconque l’accès à son domicile.

— Magda Szabó —
– Sa biographie –
avt_magda-szabo_8428
Magda-Szabo – 1917/2007

Magda Szabó est une écrivaine, auteure de livres pour enfants et poétesse hongroise, née à Debrecen le 5 octobre 1917 et morte à Kerepes le 19 novembre 2007.
Née dans une famille cultivée de la grande bourgeoisie protestante, elle finit ses études de hongrois et de latin à l’université de Debrecen en 1940 et commence à enseigner dans sa ville natale, puis dans le lycée protestant pour filles de Hódmezovásárhely. À partir de 1945, elle est employée par le ministère de la Religion et de l’Éducation jusqu’à son licenciement en 1949, année où on lui retire également le prix Baumgarten.
En 1947, elle se marie avec l’écrivain Tibor Szobotka (1913-1982). Elle écrit ses premiers recueils de poèmes, comme Bárány ou Vissza az emberig. Ses premiers livres paraissent juste après la Seconde Guerre mondiale. Puis s’ensuit, pour des raisons politiques, dans la dernière période du stalinisme, un long silence littéraire, rompu seulement vers la fin des années 1950, où elle connaît alors un grand succès.
En 1959, elle reçoit le prix Attila József, puis le prix Lajos Kossuth en 1978, le prix Pro Urbe Budapest en 1983, le prix Csokonai en 1987, le prix Getz en 1992, le prix Déry en 1996 et le prix Agnes Nemes Nagy en 2000. Son roman La Porte (1987) obtient le prix Betz Corporation (États-Unis) en 1992 et le prix Femina étranger en 2003. En 2007, elle reçoit le prix du meilleur roman européen pour Rue Katalin.
Magda Szabó est une des écrivaines hongroises les plus traduites dans le monde. En France, les éditions Viviane Hamy et le Livre de poche éditent ses ouvres.

ACCUEILlogo-facebook-1