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Camille Pissarro, Autoportrait, 1873

Moins populaire que Renoir et Monet, à première vue moins raffiné ou savant que Cézanne ou Degas, Pissarro n’en est pas moins un acteur capital de l’impressionnisme, tant par son œuvre que par son rôle au sein du mouvement. Sa formation l’inscrivait directement dans la tradition du paysage français de Valenciennes à Corot, avec laquelle il rompit progressivement, devenant l’un des plus actifs membres du groupe, dont il fut finalement le seul à avoir présenté des œuvres à toutes ses expositions, de 1874 à 1886. Son ralliement au divisionnisme prôné par Seurat a par ailleurs été essentiel dans la construction d’un lien fort avec la jeune génération des années 1880-1890, et partant dans la naissance du post ou du néo-impressionnisme. Pissarro n’en a pas moins poursuivi une voie originale, reconnue et admirée par tous, réévaluée aujourd’hui après avoir été pendant longtemps relativement négligée.

Né en 1830 à Saint Thomas (Antilles danoises), de parents d’origine française établis dans le négoce, Camille Pissaro étudie en France, où l’on remarque et encourage ses dons pour le dessin, puis revient collaborer, sans enthousiasme, aux affaires paternelles. Il se tourne définitivement vers la peinture après un voyage au Venezuela en compagnie du peintre danois Fritz Melbye, et part immédiatement pour la France, où il arrive juste avant la fermeture de l’Exposition universelle de 1855. Il se consacre désormais à l’apprentissage de son métier de peintre, principalement chez Anton Melbye, le frère de Fritz, mais aussi aux côtés de Daubigny et de Corot, Corot qu’il admire et qui lui donne quelques conseils. Pissarro fréquente également les écoles de dessin. C’est à l’Académie suisse qu’il fait la connaissance de Monet en 1859, de Cézanne et de Guillaumin en 1861, avant de se lier un peu plus tard avec Renoir et Sisley ainsi qu’avec les autres membres du futur groupe impressionniste.

Contrairement à d’autres impressionnistes, Pissarro n’est pas seulement un peintre. Il est, avec Degas, un des grands dessinateurs du groupe. En effet, le dessin était pour lui non seulement une technique d’étude de plein air, mais également, pour beaucoup de ses tableaux, une étape essentielle dans la détermination du motif et dans la mise en place de la composition. Ses paysages, comme ses intérieurs et ses portraits, dénotent ainsi une attention soutenue à la construction et à l’emploi raisonné des moyens picturaux, sans perdre pour autant la spontanéité de la peinture en plein air. Cet intérêt pour les arts graphiques s’étend également, chez lui, à l’estampe, où se sent, à l’origine, l’emprise d’unDegas, avec lequel il travaille autour de 1880. Pissarro est ainsi l’auteur de lithographies, de pointes sèches et d’eaux-fortes, et il participe pleinement au renouveau de l’eau-forte en couleurs. Mais il ne cherche pas à diffuser ses estampes (il en donne à ses amis ou à ses proches, et l’essentiel fut révélé lors des ventes de son atelier, en 1928-1929). Elles restaient pour lui d’ordre privé : « je ne suis pas graveur, ce sont simplement des impressions gravées », « je ne les fais que par passe-temps », écrivait-il ainsi à son fils Lucien en 1891.

En peinture, Pissarro ne s’est pas arrêté à un style unique, évoluant plus particulièrement au gré de ses rencontres. Son compagnonnage avec Cézanne, des années 1860 aux années 1880, est le mieux connu. « Cézanne […] a subi mon influence à Pontoise et moi la sienne », écrira-t-il encore à Lucien. « Ce qu’il y a de curieux, c’est que dans cette exposition de Cézanne chez Vollard [il s’agit de l’exposition rétrospective de 1895] on voit la parenté qu’il y a dans certains paysages d’Auvers, Pontoise et les miens. Parbleu, nous étions toujours ensemble ! Mais ce qu’il y a de certain, chacun gardait la seule chose qui compte, „sa sensation“ ! ». N’en avait-il pas été quelque peu de même avec Monet, autour de 1870 ? Ce dialogue permanent, aussi bien avec ses aînés que ses contemporains et ses cadets, est encore plus évident en 1885-1890, avec sa période « pointilliste » inspirée par le divisionnisme de Seurat.

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Camille Pissarro, LE PONT BOIELDIEU À ROUEN, SOLEIL COUCHANT, TEMPS BRUMEUX, 1896

Mais Pissarro a surtout su renouveler, au sein du paysage, des approches et des sujets, très variés chez lui : vues panoramiques, routes et voies ferrées aux cadrages étudiés, figures dans la campagne et vues urbaines. Dans le mouvement général de réappréciation, sous cet angle, de la peinture impressionniste, on s’est surtout interrogé sur sa représentation de la ruralité ou de la vie urbaine au travers, notamment, de ses séries de vues de Paris ou de Rouen. On se plaît, peut-être avec trop de systématisme, à y retrouver l’écho de ses réelles préoccupations sociales et de ses opinions politiques anarchistes (évidentes dans son recueil de dessins de 1890, Turpitudes sociales). C’est dire la richesse d’une œuvre qui reste sinon à découvrir, du moins peut-être à mettre à sa place, une des premières, dans l’évolution de l’art de la seconde moitié du XIXe siècle.

Il s’éteint à Paris, en 1903.

© Barthélémy JOBERT, « Pissarro Camille – (1830-1903) »

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Pissarro, Camille 1830–1903. “Deux femmes causant au bord de la mer, Saint-Thomas”, 1856. (Antilles)

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