Incipi’Turbulent#6 : la compil

Quelle aventure pour moi que celle de cet incipit ! Attendez que je vous explique : le 11 septembre, j’ai assisté, à Villeurbanne, à la rentrée des auteurs Rhône-Alpes, sur l’invitation d’un ami qui présentait son deuxième roman. Mais si ! Je vous ai parlé d’Aurélien Delsaux ! Bref. Aurélien n’était évidemment pas le seul de la région à avoir été distingué. Parmi les auteurs, Gaëlle Nohant… Le titre de son dernier opus n’avait pas fait tilt. Mais quand elle a été invitée à développer le thème de son inspiration… sérieux, je buvais ses paroles. Elle m’a donné le sentiment d’avoir réellement vécu avec Robert Desnos et d’avoir sillonné avec lui le mouvement surréaliste. À peine sortie de cette réception, je me renseigne sur ce roman écrit par une auteure qui m’avait tant fait impression ; et … je découvre qu’il compte plus de 500 pages ! Là, c’est pour moi presque rédhibitoire ! (Euh… je viens de vérifier : Sangliers, le roman d’Aurélien… c’est pareil). Ces gros « pavés » » me font peur. Eurêka ! J’ai trouvé la solution (qui ne plaira pas aux défenseurs inconditionnels des librairies indépendantes) : j’ai téléchargé le livre sur ma liseuse. Eh bien, savez-vous ? Il est moins « lourd », physiquement et intellectuellement. Et je prends un vrai plaisir à le lire… je vous le conseille !

La compil, maintenant : C’est Cléa Cassia qui m’a fait remarquer le « problème » de la concordance des temps… Pour rendre cohérente la compilation, j’ai fait quelques aménagements dans la conjugaison des verbes de vos textes ; j’espère que vous ne m’en voudrez pas !

2017-09-19_16h05_14 GAELLE NOHANT

 

Légende d’un dormeur éveillé, le début du roman

Il avait oublié les odeurs puissantes des Halles, les voix hurlées, le choc des charrettes croulant sous les légumes et les fruits. Il est heureux de retrouver sa ville. Le premier soleil enlumine les gargouilles de la tour Saint-Jacques. Les balayeurs abandonnent le parvis de la gare Saint-Lazare et aux terrasses voisines, l’odeur du café se mêle à l’encre fraîche des quotidiens du matin. La vieille clocharde de la rue de Seine replie soigneusement son lit de journaux. La sirène d’un remorqueur sous le Pont-Neuf, le tremblement des réverbères qu’on éteint, les cigarettes qui rougeoient entre chien et loup, à cette heure incertaine où ceux qui vivent à contretemps, ceux dont c’est l’ivresse, vont s’écrouler quelques heures. Robert est de ceux-là. Pour lui, la vie ne saurait se limiter au jour. Il y a trop à faire, tant de musiciens à écouter, de vins à boire et d’amis à saluer! Il dort le moins possible et des cernes profonds ombrent son drôle de regard myope. Sans ses lunettes, tout devient flou. Pourtant il les préfère sans carreaux, ses yeux toujours en voyage entre ce monde et d’autres. D’autant qu’il doit sans cesse en nettoyer les verres embués avec la pochette de soie qu’il assortit à ses cravates. Il a emporté l’essence de Cuba avec lui: une collection de souvenirs et de disques, et surtout Alejo Carpentier. Dans ce voyage qui l’a enchanté, le plus beau est sans doute qu’ils se soient trouvés. Il l’a rencontré dès son arrivée à La Havane. En descendant du grand paquebot Espagne qui transportait la délégation des écrivains invités au congrès de la presse latine, un attroupement de journalistes attendait « le poète surréaliste ». S’écartant du groupe, un jeune homme au teint halé, en costume immaculé, lui a tendu la main avec un franc sourire:
– Alejo Carpentier, écrivain et musicologue. Je serai votre guide pendant votre séjour. Mon père est d’origine française, ma mère russe, j’aime votre langue et je rêve de découvrir Paris!
– Robert Desnos, a répondu Robert en lui rendant son sourire, poète et bon vivant, membre de la racaille surréaliste, comme nous appellent les vieilles barbes.

Lire la suite du 1er chapitre ici.

Légende d’un dormeur éveillé, vos participations

Il [était] est ravi de retrouver cette figure légendaire pour laquelle il [avait] a une affection toute particulière car elle avait jeté son dévolu sur la rue de Seine, rue qu’il [connaissait] connaît comme sa poche. Il [l’observait] l’observe avec bienveillance et [constatait] constate avec joie qu’elle [procédait] procède au même rituel. Elle ne [restait] reste jamais au même endroit : tantôt elle [rendait] rend hommage à George Sand, au numéro 31, tantôt elle [déclamait] déclame  « Le désespoir de la Vieille » devant les numéros 27 et 57. Il [savait] sait, pour avoir échangé quelques mots avec elle, que son seul regret [était] est de n’avoir jamais pu trouver l’adresse exacte de son personnage littéraire préféré, Montriveau – elle aimait à se perdre dans des conjectures improbables – dieu sait pourtant qu’elle avait lu et relu « La Duchesse de Langeais » ! Décidément, certaines choses à Paris [avaient] ont le goût de l’éternité et il s’en [réjouissait] réjouit. Paris qui s’éveille dans le brouhaha des grandes villes et les pas des passants se fondent dans celui des voix. C’est un instant d’une intimité forte qui lui souvient combien ses racines sont présentes dans le moindre son, la moindre odeur qui surgit sans crier garde dans sa mémoire. Les pavés des rues portent ses racines, il pourrait presque entendre dans sa respiration et les battements de son cœur, ceux de la ville qui s’anime.

Revenir sur le lieu de son enfance rapetisse d’un seul coup tous ses souvenirs : tout était plus grand alors quand il serrait la main de sa mère de peur de la perdre. Seuls l’odeur et le bruit sont intacts dans ce désordre de la foule grouillante. Toutes ces senteurs, ces lieux familiers [provoquaient] provoquent en lui une joie intense. Il [s’appuya] s’appuie contre un mur et [attendit] attend quelques secondes, étourdi par tant de souvenirs qui [remontaient] remontent à la surface comme des bulles que l’on crève. Tant d’émotions, de ces souvenirs simples de sa vie d’avant, une page qu’un désespoir lui avait fait tourner, cet enfermement contraint, aujourd’hui, à nouveau il la [vivait] vit, libre de ses souvenirs, ses passions, ses pensées; celles-là même qu’on avait cru pouvoir lui faire oublier, nier. Oh, quel plaisir de la voir s’éveiller à nouveau devant lui ! Ses yeux se posent sur la rue si familière, devant laquelle il a stoppé ses pieds après sa marche matinale. C’est là qu’a eu lieu l’accident, le gémissement de ses entrailles le lui rappelle instantanément. Après une grande inspiration, il se remet en marche ; c’est bien la seule chose qui lui reste à faire, avancer. Surtout se dépêcher avant que la pluie ne détrempe ses chaussures neuves. Il [arriva] arrive au bout de la rue, [tâta] tâte ses poches à la recherche du bout de papier sur lequel il a inscrit à la hâte l’adresse du détective qu’un ami qui lui veut du bien, lui a chaudement recommandé.

Soudain, il s’arrête frappé par l’idée sincère et saugrenue que là-bas, on doit regretter son absence. Ce « on », un leurre ! Dégagées de la puissance d’un quotidien qui tournait manège et sans la floche, ses mains puissantes s’animent d’une volonté et de mouvements que son esprit n’a pas encore retrouvés. Il les regarde, étonné. Elles lui suggèrent un futur qu’il ne comprend pas encore. Bruits et odeurs se mêlent, il vacille. La civilisation l’angoisse et l’attire. Et à cette minute il sait qu’il n’est pas guéri mais il est dehors. Il fixe la clocharde avec un rictus étrange.

Elle attrape un journal du matin déjà jeté par un impatient et cherche les coquilles oubliées par les typos qu’elle portera chez le mareyeur de la rue Saint-Jacques ; coquilles fraîches de la nuit qu’il revendra fraîches du jour à quelque grosse légume, tandis qu’avec la mitraille elle s’acquittera d’un café noir d’encre ou d’un blanc ensoleillé, selon l’humeur du jour.

Les signatairesValentyneLydiaCléa CassiaLilou SoleilJacouAnne de Louvain-la-NeuveAndrea CouturetCarnetsparesseuxLaurenceLaurence Délis

Légende d’un dormeur éveillé, l’argumentaire
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Gaëlle Nohant, Légende d’un dormeur éveillé © Éditions Héloïse d’Ormesson, 2017

Robert Desnos a vécu mille vies – écrivain, critique de cinéma, chroniqueur radio, résistant de la première heure –, sans jamais se départir de sa soif de liberté. Pour raconter l’histoire extraordinaire de ce dormeur éveillé, Gaëlle Nohant épouse ses pas ; comme si elle avait écouté les battements de son cœur, s’était assise aux terrasses des cafés en compagnie d’Éluard ou de García Lorca, avait tressailli aux anathèmes d’André Breton, fumé l’opium avec Yvonne George, et dansé sur des rythmes endiablés au Bal Blomet aux côtés de Kiki et de Jean-Louis Barrault. S’identifiant à Youki, son grand amour, la romancière accompagne Desnos jusqu’au bout de la nuit.

Légende d’un dormeur éveillé révèle le héros irrésistible derrière le poète et ressuscite une époque incandescente et tumultueuse, des années folles à l’Occupation.

Gaëlle Nohant, sa biographie
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Gaëlle Nohant

Née à Paris en 1973, Gaëlle Nohant vit aujourd’hui à Lyon. Légende d’un dormeur éveillé est son troisième roman après La Part des flammes, 2013 et L’Ancre des rêves, 2007 chez Robert Laffont, récompensé par le prix Encre Marine. Elle est également l’auteur d’un document sur le Rugby et d’un recueil de nouvelles, L’homme dérouté.

Le site de Gaëlle Nohant ici

Gaëlle Nohant,
Légende d’un dormeur éveillé,
© Éditions Héloïse d’Ormesson
17 août 2017

 

 

 

 

Dimanche prochain, je publierai un poème de Robert Desnos. Et lorsque j’aurai terminé la lecture de ce roman qui a mis le grappin sur moi, tant il est puissant, je vous en parlerai. Promis (mais je vous rappelle que ce roman compte plus de 500 pages…)

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10 réflexions sur “Incipi’Turbulent#6 : la compil

  1. Enfin, je trouve le temps de retrouver la blogosphère !
    J’ai eu moi aussi des difficultés avec la concordance des temps. Je me demande pourquoi j’ai utilisé l’imparfait car en définitive, le présent convient bien.
    Bravo Martine ! Ce travail de compilation est très réussi.
    🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Elle m’avait complètement séduite, à Villeurbanne, pour la rentrée littéraire en Rhône-Alpes. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai acheté son livre et que je prends un vrai plaisir à le lire !

      J'aime

  2. Je suis fan de notre texte ! Je trouve les enchainements plutôt fluides… Voire même presque invisibles. On dirait presque qu’il y a un fil conducteur… Merci d’avoir remis le casse-tête dans l’ordre ! 😉

    Aimé par 3 people

  3. Ah, mais c’est aussi un très bon texte que nous a produit là. J’ai bien aimé comme j’apprécie les pavés de plus de 500 pages car je m’y trouve une nouvelle famille à laquelle je m’attache et dont je suis orpheline quand le roman se clôt. Merci pour cet amusement du mercredi, chère Ecrevisse.

    Aimé par 1 personne

    1. Apprécies-tu Robert Desnos et les surréalistes ? Parce que ce roman est une immersion absolue dans ce monde. Je n’en suis pas encore arrivée aux engagements de Desnos dans la résistance… Mais je suppose que je vais être happée par l’intensité du récit !

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      1. J’adore les surréalistes. Peut-être vais-je le lire, ce bouquin. Je vais le conseiller à certaines de ma tournante qui n’ont pas d’idée. Tu avais parlé du « Cœur Cousu » de Carole Martinez avec La Jument et j’ai relayé vos avis : l’une d’entre nous l’a acheté et je me réjouis de le découvrir bientôt. Merci Martine.

        Aimé par 1 personne

  4. 0 la fin de l’année tu auras toit aussi écrit ton roman de 500 pages avec notre collaboration car c’est un vrai boulot ! en tout cas j’aime bien ce texte. Le livre heu… pas sûre de le lire suis plutôt dans les policiers historiques… bises

    Aimé par 1 personne

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