Pour la première fois, vos inspirations ne sont pas toutes allées dans le même sens ; le texte que j’ai pu composer est un peu décousu. On pourra aussi s’apercevoir que, quel que soit le fil que vous avez suivi, il n’est pas (pour la première fois aussi) proche du texte originel. Et c’est aussi ça qui est intéressant : l’incipit  a notamment une valeur d’annonce et programme la suite du texte. À croire que celui-ci n’induit pas vraiment le genre de ce roman de Laurent Gaudé.

Je me suis permis de modifier un accord ou un temps de conjugaison pour que « ça colle mieux » : vous pouvez lire [entre crochets] le texte original de son auteur.

La porte des enfers, Laurent Gaudé, le début du roman

Rester impassible. Être parfaitement lisse et quelconque. Rien sur mon visage ou dans mes gestes ne doit me trahir. Ni excitation anormale, ni sueurs inquiètes. Je le regarde à la dérobée, souvent, mais je ne peux pas le fixer comme j’aimerais. J’étais sûr qu’il allait venir ce soir. Il est réglé comme une horloge. Tous les jeudis soir, il vient d’ici. Parfois, une fille l’accompagne, elle passe la soirée à rire comme une bécasse ou à se taire  en faisant des moues d’actrices. Parfois, il mange seul et s’empresse, une fois l’addition réglée, de rejoindre l’hôtel où des filles l’attendent. Ce soir il est seul. Je l’ai vu entrer, avec toujours cette même démarche qui dit qu’il est partout chez lui et qu’il ne doute pas un instant de la diligence et de l’application avec lesquelles on va le servir. Il se laisse enlever son manteau. Il attend qu’on lui présente sa chaise pour s’asseoir. Ils aiment ça, ces moments où il peut sentir le regard curieux des clients des tables à côté qui se demandent qui est cet homme qu’on traite si bien alors que rien dans sa mine, son habit ou ses manières ne laisse deviner une personne d’importance. Il aime être servi.

La porte des enfers, vos participations

Rester impassible. Être parfaitement lisse et quelconque. Rien sur mon visage ou dans mes gestes ne doit me trahir. Ni excitation anormale, ni sueurs inquiètes. Je le regarde à la dérobée, souvent, mais je ne peux pas le fixer comme j’aimerais.

Il n’est pas exactement comme je pensais qu’il serait, il est plus grand, plus mince, plus jeune… et pourtant, j’en suis certain, c’est bien lui. Il semblerait qu’il ne se doute de rien, ne remarque absolument pas mon regard indécis, et semble parfaitement à son aise dans son rôle. À chaque fois, le même phénomène s’installe entre lui et moi. Sa présence monumentale, majestueuse presque insolente m’impose une vigilance de tous les instants. Serais-je le seul, dans cette vaste salle consacrée à la peinture française du XIXème siècle, à ressentir ce trouble indicible qui m’envahit dès que je me trouve face à lui ? Afin de préserver ce qui se joue en moi à ce moment-là, il me faut adopter une posture détachée, indifférente – presque glaciale. Surtout, ne rien révéler de mon état intérieur chancelant, bouillonnant.  Il est avare. Avare de gestes, de mots, de sourires. Ne pas manifester ma peur. Encore moins ma curiosité. Je suis avide pourtant. Avide de comprendre le lent processus de destruction qu’il avait [vient de mettre] mis en branle.

Pourquoi en est-on arrivé là ? Mystère. Comment ? Là, j’ai tout de même une idée précise sur la question mais cette situation de statu quo relationnel, ce no man’s land de sentiments représente un vide juridique émotionnel qui doit lui peser encore davantage qu’à moi. Je viens de faire un petit geste. Il se tourne de mon côté. Il est devenu ce que ses traits laissaient présager il y a 20 ans. En pire sans doute. Et je sais à cet instant que la douleur a fait place à une haine implacable. Parfois quand je le regarde à la dérobée, nos regards se croisent, se heurtent et je suis [la première] le premier à baisser les yeux, comme [prise] pris en flagrant délit de voyeurisme.

Je me suis fait attraper comme un imbécile. Pourtant notre plan semblait bien ficelé et ce braquage devait se dérouler comme du papier à musique. Et je suis là, devant ce commissaire qui n’attend qu’un détail pour me coffrer.

Les signataires : Laurence, KathelLaurence DélisAndrea CouturetLydiaAnne de Louvain-la-NeuveValentyne.

La porte des enfers, argumentaire 

la-porte-des-enfersAu lendemain d’une fusillade à Naples, Matteo voit s’effondrer toute raison d’être. Son petit garçon est mort. Sa femme, Giuliana, disparaît. Lui-même s’enfonce dans la solitude et, nuit après nuit, à bord de son taxi vide, parcourt sans raison les rues de la ville.
Mais, un soir, il laisse monter en voiture une cliente étrange qui, pour paiement de sa course, lui offre à boire dans un minuscule café. Matteo y fera la connaissance du patron, Garibaldo, de l’impénitent curé don Mazerotti, et surtout du professeur Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d’étranges discours sur la réalité des Enfers. Et qui prétend qu’on peut y descendre…
Ceux qui meurent emmènent dans l’Au-Delà un peu de notre vie, et nous désespérons de la recouvrer, tant pour eux-mêmes que pour apaiser notre douleur. C’est dans la conscience de tous les deuils – les siens, les nôtres – que Laurent Gaudé oppose à la mort un des mythes les plus forts de l’histoire de l’humanité. Solaire et ténébreux, captivant et haletant, son nouveau roman nous emporte dans un “voyage” où le temps et le destin sont détournés par la volonté d’arracher un être au néant.

Laurent Gaudé, La porte des Enfers, © Actes Sud, 2008

Laurent Gaudé : sa biographie
avt_laurent-gaude_4143
Laurent Gaudé

Né en 1972, Laurent Gaudé a fait des études de Lettres Modernes et d’Etudes Théâtrales à Paris. C’est à l’âge de vingt cinq ans, en 1997, qu’il publie sa première pièce, Onysos le furieux, à Théâtre Ouvert. Ce premier texte sera monté en 2000 au Théâtre national de Strasbourg dans une mise en scène de Yannis Kokkos. Suivront alors des années consacrées à l’écriture théâtrale, avec notamment Pluie de cendres jouée au Studio de la Comédie Française, Combat de Possédés, traduite et joué en Allemagne, puis mise en lecture en anglais au Royal National Theatre de Londres, Médée Kali joué au Théâtre du Rond Point et Les Sacrifiées

Parallèlement à ce travail, Laurent Gaudé se lance dans l’écriture romanesque. En 2001, âgé de vingt neuf ans, il publie son premier roman, Cris. L’année suivante, en 2002, il obtient le Prix Goncourt des Lycéens et le prix des Libraires avec La mort du roi Tsongor. En 2004, il est lauréat du Prix Goncourt pour Le soleil des Scorta, roman traduit dans 34 pays.

Romancier et dramaturge, Laurent Gaudé est aussi auteur de nouvelles, d’un beau livre avec le photographe Oan Kim, d’un album pour enfants, de scénario. Il s’essaie à toutes ces formes pour le plaisir d’explorer sans cesse le vaste territoire de l’imaginaire et de l’écriture.

Son site

porte-enfer4

 

ACCUEILlogo-facebook-1