[épisode un] – [épisode deux] – [épisode trois]

— Hourvari au cagibi —

— Quatre : Épiromates et Arondiments —

Merci de votre attention et de votre amitié. Après cet intermède pas vraiment musical, revenons à nos flacons… Je vous rappelle que je leur ai donné pour mission de concocter un plat pour le 23 octobre, afin de recevoir en grande pompe les ami.e.s de l’Agenda Ironique, que Frog, la maîtresse de céans a invité.e.s. Je les avais aussi laissés sur leur faim en leur imposant Ginette (Ginette ? Mais c’est qui ?) comme coach de cuisine. Je ne sais pas encore s’ils utiliseront la poudre du Père Limpinpin pour réaliser leur menu, mais ce qui est sûr, c’est qu’il va leur falloir employer de l’huile de Coude.

— Non ! mais je rêve ! Il se prétend épice alors qu’il n’est qu’aromate ! Et l’autre, là-bas, le condiment, qui roule des mécaniques ! Mais vous mélangez tout, mes amis ! Ce n’est pas parce qu’on vit dans le même cagibi qu’on a la même généalogie !

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Pierre Poivre, 1719-1786

Les autres restent bouchon-bée en entendant cette diatribe vindicative. Je dresse l’oreille : c’est encore Pierre P. qui donne de la voix. (Vous voulez connaître sa bio ? Non ? Bon tant pis ! Mais pour ceux qui voudraient… [1]. Elle est tout ce qu’il y a de plus réelle, celle-là !) Il n’aime pas qu’on lui pile du poivre sur le dos, ah ça non !

Et là, à l’instant, il vient d’apprendre que la ménagère moyenne confuse complètement ! Et que c’est ce méli-mélo qui entraînerait l’anarchie dans le cagibi.

— Comment, mais comment peut-on faire de tels amalgames ? C’est insensé ! C’est même dangereux ! Les palais risquent de s’embraser et nous pourrions être accusés de régicide !

Une voix, inconnue et très calme, se fait entendre derrière la porte. La porte de la cuisine.

— Voulez-vous de l’aide pour remettre de l’ordre dans ce cagibi mouvementé ?

Je ne sais si elle s’adresse aux flacons courroucés ou à moi qui ne sais comment venir à bout de cette nouvelle rébellion.

— C’est qui… C’est qui…C’est qui…  C’est qui ? chuchotent les épiromates.
— C’est qui… C’est qui…C’est qui…  C’est qui ? marmottent les arondiments.

— C’est… Ginette ! (là, c’est moi qui susurre).

— Mais Ginette, c’est qui ? trompettent-ils en chœur.

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Ginette Mathiot, 1907-1998

Une dame, une vieille dame, une très vielle dame entre dans la pièce. Elle a cent-dix ans.

— Ginette, c’est moi ! Ginette Mathiot [2], pour vous servir. Et vous savez, ce n’est pas la peine de me carabistouiller avec vos disputeries sans intérêt. Lorsqu’on est dans une cuisine, le seul objectif, c’est de satisfaire ses convives. Entre mets et mots, ce sont les mets qui doivent l’emporter ! Des encore bien plus vieux que moi avaient déjà réfléchi à la question. Cratinus, vers 400 av. J-C, disait dans son Glaucus : « Il n’est pas donné à tout le monde de bien assaisonner. » Cratinus, pas Gratinus ! Encore que dans le « Gratinus Dauphinus », on peut mettre de la noix de muscade. Alors ? La noix de muscade : épiromate ou arondiment ?

Il y a comme une espèce de malaise dans le cagibi. C’est bien beau de faire le.la fier.e, mais quand on ne sait pas se catégoriser, on est plutôt mal !

— Je suis venue pour vous enseigner l’art culinaire [3]  ; c’est ce que j’ai fait toute ma vie. Alors, Mesdames les flaconnes, Messieurs les flacons, silence dans les rangs et vous êtes priés d’obtempérer ! Aromates, épices, condiments vous êtes là pour relever les plats, les agrémenter, en relever parfois la fadeur, leur donner du punch, de la vitalité, de l’enthousiasme… Noix de muscade, vos papiers !

— Sauf votre respect et eu égard à votre âge, chère Madame, permettez-moi cependant de protester énergiquement, s’insurge Poivre. C’est à moi que doivent revenir les honneurs de la présentation : aucun de ces flacons ne peut se prévaloir d’être utilisés autant que moi ! Et moi, n’en déplaise à votre science, je suis une véritable épice ! J’en suis le roi ! C’est Apicius qui m’a ainsi sacré dans son ouvrage « De l’art culinaire ». Et ma généalogie remonte encore bien plus loin puisque quatre siècles avant notre ère, je poussais déjà sur les bords de l’Indus. Savez-vous que l’expression « payer en espèces » se disait alors « payer en épices » ? Et que c’est moi qui servais de monnaie d’échange ? Alors, la noix de muscade… elle peut aller se rhabiller !

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Noix, écorce, macis, feuilles : dans le muscadier, tout est bon ! Banda Neira, Moluques, Indonésie, octobre 2015. ©Corinne Bourbeillon, Petites Bulles d’Ailleurs (clic sur la photo)

— Eh bien justement, riposte Noix de Muscade, toute ma vêture est belle et utile : noix, écorce, macis, feuilles … mieux vaut que je me dénude !

— Elle se prend pour une strip-teaseuse de luxe, ricane Poivre.

Mais qu’ils sont donc fatigants ! Je me retourne vers Ginette :

— Je vous les confie, je prends quelques jours de vacances. Il leur reste à peine une semaine pour préparer leur menu. Je vous souhaite bon courage, mais moi, je n’en peux plus !

(à suivre…)

Rappel : les petits trucs ou mots en rouge sont des liens qui conduisent vers des sites.

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