Incipi’Turbulent#4, Caryl Férey, la compil…

 

 » Un vent noir hurlait par la portière de la carlingue. Parise, sanglé, inclina son crâne chauve vers le fleuve. On distinguait à peine l’eau boueuse du Rio de la Plata qui se déversait depuis l’embouchure. »

Caryl Férey, Mapuche

Quelle atmosphère ! La suite de cet incipit, écrite par Caryl Férey, ne dément pas cette impression.

Le pilote avait mis le cap vers le large, en direction du sud-est. Un vol de nuit comme il en avait fait des dizaines dans sa vie, bien des années plus tôt. L’homme au bomber kaki était moins tranquille qu’à l’époque : les nuages se dissipaient à mesure qu’ils s’éloignaient des côtes argentines et le vent redoublait de violence, secouant le petit bimoteur. Avec le vacarme de la portière ouverte, il fallait presque crier pour se faire entendre.
— On va bientôt sortir des eaux territoriales ! prévint-il en balançant sa tête vers l’arrière.
Hector Parise consulta sa montre-bracelet ; à cette heure, les autres devaient déjà avoir expédié le colis… Les crêtes des vagues miroitaient sur l’océan, ondes pâles sous la lune apparue. Il s’accrocha aux parois de la carlingue, géant chancelant sous les trous d’air. Le « paquet  » reposait sur le sol, immobile malgré les soubresauts de l’appareil. Parise le fit glisser jusqu’à la portière. Six mille pieds : aucune lumière ne scintillait dans la nuit tourmentée, juste les feux lointains d’un cargo, indifférent. Sa sangle de sécurité battait dans l’habitacle exigu.
-– O.K. ! rugit-il à l’intention du pilote.
L’homme dressa le pouce en guise d’assentiment.
Le vent fouettait son visage ; Parise saisit le corps endormi par les aisselles et ne put s’empêcher de sourire.
— Allez, va jouer dehors, mon petit…
Il allait basculer le paquet sur la zone de largage quand une lueur jaillit des yeux ouverts – une lueur de vie, terrifiée.
Le colosse tangua dans la tourmente, pris de stupeur et d’effroi : shooté au Penthotal, le paquet n’était pas censé se réveiller, encore moins ouvrir les paupières ! Était-ce la Mort qui le narguait, un jeu de reflets nocturnes, une pure hallucination ? ! Parise empoigna le corps avec des frissons de lépreux, et le précipita dans le vide.

Et maintenant… ce que ces premières phrases ont inspiré à Anne de Louvain-la-NeuveBrindilleCléa CassiaAsphodèleKathel, Laurence Délis, Laurence, Lilousoleil, Carnets paresseux, Jacou

Et à moi, à qui vous avez donné du fil à retordre !

« Une gueule sombre immense qui donnait le vertige de s’y plonger. Il se voyait déjà tourbillonner dans tout ce vide et dans toute cette eau. Une bourrasque le fit sursauter, ébouriffant ses pensées lugubres et le ramenant dans l’instant présent. Passant la main dans des cheveux imaginaires, il tenta de calmer les battements de son cœur à l’idée de ce qui l’attendait. Bon sang comme tout lui semblait lugubre. Il aurait aimé apercevoir quelques lumières. Mais rien que ce noir partout. Une sueur glacée lui coulait dans le dos, heureusement il n’avait pas les cheveux qui se dressaient sur la tête. Pas de risque….

La force de la tempête prenait des allures inquiétantes, elle donnait l’impression de quelque chose de sombre, voire de définitif. L’avion tanguait, tel un animal pris au piège d’une portée trop grande, dominé par une force supérieure. Parise, à l’instar des autres voyageurs, endiguait sa peur mais celle-ci traversait néanmoins tout l’habitacle, palpitait avec amplitude, à la mesure du vent noir qui hurlait toujours au dehors. Pourquoi ce vent était-il noir ? C’est alors qu’il se souvint qu’il n’avait mi moufles ni bonnet, que sa combinaison de pilote n’était pas étanche et surtout qu’il ne savait pas nager. Ah ça Anna allait lui payer et fort cher !

Il ressentait toutes les vibrations de l’avion dans les moindres recoins de son corps. Il en avait déjà fait des voyages mouvementés dans ces petits engins. Turbulence sur turbulence, il se demandait si avec un tel vent il arriverait à se poser, avec des passagers indemnes. Celui qui était aux commandes était expérimenté. Il espéra arriver à bon port. Depuis le temps qu’il tanguait comme un bouchon dans un égout, il avait non seulement perdu le compte du temps mais oublié son mal de l’air et ses nausées. Jaunise l’attendrait au Poulailler, il n’avait que ça à faire, ce sale type, compte tenu de la menace qui planait sur lui s’il mettait son foutu nez tordu au dehors. Quant à Zolduc, il lui ferait son affaire dès qu’il aurait récupéré son arme et un nouveau passeport. Sa bouche se tordit d’un sourire asymétrique et malveillant.

Quant à la forêt qui longeait le fleuve, elle était si dense et sombre qu’il en eut un frisson. Parise préféra penser à Maria qu’il avait quittée hâtivement, une demi-heure à peine plus tôt, toujours endormie dans le grand lit, plutôt qu’à ce qui l’attendait là, en bas.

Cependant, le fleuve, tel un serpent aux yeux d’obsidienne charriait en son ventre sinueux et insatiable des cadavres qu’il faudrait bientôt remonter à la surface. Avaient-ils été eux aussi torturés avant de servir de banquet aux piranhas ? Parise inspira bruyamment une goulée d’air où se mêlaient les relents âcres du fleuve et les effluves minéraux de la pampa toute proche : il était encore en vie. 

Les essuie-glaces fatigués laissaient couler des ruisseaux de pluie, colorés parfois d’une lueur brouillonne. Était-ce un phare? Faute d’apercevoir une piste, Parise révisa ses notions de code maritime. « Éclair long/ Éclair court/ Compter un-deux-trois/ Éclair long/ Éclair court/ ». Bingo, se réjouit-il. Parise sortit sa boite d’aquarelle, remplit le godet dans l’eau du Rio et se frotta la tête du plat de sa main libre. « Comme si dans sa tête dormait un gros chat noir qu’il tenterait de réveiller » pensa le mécano tapi dans la carlingue. « Mais quand même, peindre le vent ? Il ne changera jamais : Paris sera toujours Parise ». »

MAPUCHE
Caryl Férey, Mapuche © Gallimard, 2012

Argumentaire (j’ai appris qu’on ne dit plus 4ème de couv.)

Jana est Mapuche, fille d un peuple indigène longtemps tiré à vue dans la pampa argentine. Rescapée de la crise financière de 2001-2002, aujourd hui sculptrice, Jana vit seule à Buenos Aires et, à vingt-huit ans, estime ne plus rien devoir à personne.
Rubén Calderon aussi est un rescapé, un des rares «subversifs » à être sorti vivant des geôles clandestines de l’École de Mécanique de la Marine, où ont péri son père et sa jeune soeur, durant la dictature militaire.
Trente ans ont passé depuis le retour de la démocratie. Détective pour le compte des Mères de la Place de Mai, Rubén recherche toujours les enfants de disparus adoptés lors de la dictature, et leurs tortionnaires…
Rien, a priori, ne devait réunir Jana et Rubén, que tout sépare. Puis un cadavre est retrouvé dans le port de La Boca, celui d’un travesti, « Luz », qui tapinait sur les docks avec « Paula », la seule amie de la sculptrice. De son côté, Rubén enquête au sujet de la disparition d une photographe, Maria Victoria Campallo, la fille d un des hommes d affaires les plus influents du pays. Malgré la politique des Droits de l’Homme appliquée depuis dix ans, les spectres des bourreaux rôdent toujours en Argentine. Eux et l’ombre des carabiniers qui ont expulsé la communauté de Jana de leurs terres ancestrales…

Caryl Férey, sa biographie 

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Caryl Férey

Né(e) à  Caen , le 01/06/1967
Caryl Férey est un écrivain et un scénariste français.

Il a grandi en Bretagne après que sa famille se fut installée à Montfort-sur-Meu près de Rennes en 1974.
Grand voyageur, il a parcouru l’Europe à moto, puis a fait un tour du monde à 20 ans. Il a notamment travaillé pour le Guide du Routard.
En 1994 paraît chez Balle d’Argent son premier roman « Avec un ange sur les yeux ». Il sort la même année son premier polar, « Delicta Mortalia : péché mortel », puis quatre ans plus tard le très remarqué « Haka » (1998).
Il écrit aussi pour les enfants, pour des musiciens, le théâtre et la radio. Il se consacre aujourd’hui entièrement à la littérature.
Il a obtenu le Prix SNCF du polar 2006 pour « Utu » (2004) et le Grand prix de littérature policière 2008, le Prix Mystère de la critique 2009 et le prix Jean Amila au Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale d’Arras 2009 pour « Zulu » (2008).
En 2013, « Zulu » est adapté au cinéma, réalisé par Jérôme Salle d’après le roman homonyme, avec Orlando Bloom et Forest Whitaker.
« Mapuche » (Série noire, 2012) obtient le Prix Landerneau Polar 2012 ainsi que le Prix Ténébris en 2013.

Son site ici

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13 réflexions sur “Incipi’Turbulent#4, Caryl Férey, la compil…

  1. Hey, c’est pas si mal quand on considère les plusieurs mains qui sont derrière ce texte !
    Je n’ai pas eu le temps cette semaine mais je compte bien me reprendre au jeu d’ici peu 🙂

    Merci l’écrevisse !

    Aimé par 1 personne

  2. Voilà un jeune écrivain qui m’impressionne ! Mais nous n’avons pas été mal non plus sur ce coup-là. J’imagine cependant ton boulot ! Tu l’as voulu, chère Ecrevisse, tu nous as eus ! Allez, c’est reparti, et c’est rigolo ! Enfin, pour nous !!!!!!

    Aimé par 3 people

    1. Pour moi aussi, c’est rigolo, rassure-toi ! J’adore découvrir vos textes et me creuser la tête pour en faire quelque chose de cohérent.
      Caryl Férey, je l’ai rencontré lors d’un salon ; j’aime son écriture et ses thématiques, moi qui ne suis pas du tout roman noir ! Et je le trouve très bôô, ce qui ne gâche rien ! 😉

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