Voici l’entrée en matière du roman Ludmila Oulitskaïa, Les pauvres parents : 

Comme aimait à le raconter par la suite Anna Markovna, Simka avait échoué dans cette maison de Moscou au cours d’une vague de peuplement d’avant-guerre. Un charretier l’avait déchargée — efflanquée, le nez long, ses bas tire-bouchonnés sur des jambes fluettes et de grosses bottines d’homme aux pieds — et il était reparti en hurlant des jurons.

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cvt_les-pauvres-parents_1571Simka avait accompagné son départ d’invectives appropriées en faisant tourner ses bras comme un moulin à vent et était restée plantée au milieu de la cour avec toute sa fortune qui consistait en un immense édredon multicolore, deux oreillers et la petite Bronka qui serrait contre sa poitrine le plus petit des deux oreillers, celui qui avait une taie rose et faisait penser à un cochon de lait mort.
Lorsqu’elle emménagea dans le cagibi contigu à la cuisine, ce qui contraria les autres locataires obligés de répartir dans leurs pièces les vieilleries qui s’y trouvaient, essentiellement des cuvettes et des bassines percées, elle n’inspira pas un grand amour à ces futurs voisins, les habitants d’une des bâtisses les plus vétustes d’une cour aux ramifications complexes.
Mais l’opération était menée par le gérant les immeubles, Kouzmitchev, un filou de manchot, dénonciateur par surcroît, et tous s’étaient tus. Quel intérêt Kouzmitchev avait-il à loger Simka dans le cagibi, personne n’avait pu le savoir, mais ce n’était sûrement pas pour sa beauté. Elle avait apparemment réussi à lui bourrer le crâne, ce en quoi elle était experte, comme on put s’en apercevoir.

Voici maintenant ce que la créativité de Anne de Louvain-la-Neuve, Lydia, Laurence, Kathel et Laurence Délis a donné pour lui faire suite :

Des jurons qui explosaient comme une pétarade de pot d’échappement. Anna en souriait encore. Elle disait que ce devait être à cause de Simka. Et elle ajoutait avec un air malicieux : parce que son nom sonnait comme celui d’une marque de voiture. Simka lui avait promis quelques roubles pour le dédommager du voyage mais elle était dans un tel état à son arrivée qu’elle n’avait pas pensé à lui donner ne serait-ce qu’un ou deux kopecks. Il l’avait maudite sur trois générations. Elle le regarda[it] en souriant. Rien ne pourrait ébranler son optimisme béat. Le plus urgent était de remonter ses bas. Ensuite elle improviserait.

Simka avait posé à ses pieds un baluchon informe. Elle regardait avec un air indéchiffrable, entre appréhension et ironie, la façade grise et haute où baillait une porte cochère. Celle-ci donnait sur un passage encombré de sacs de toile, de paniers de différentes tailles, de bonbonnes vides. Quoique maigre et déplumée comme un hareng dégraissé, Simka Armachenka n’en était pas moins futée, ce que son appendice nasal en étendard, les narines palpitantes, démontraient à l’envi si l’on prenait cependant le temps de la considérer quelque peu, elle qui passait inaperçue la plupart du temps. A présent dans cette maison lépreuse et parmi les occupants hagards et aussi efflanqués qu’elle, son cerveau pris la peine des cinq minutes de réflexion qu’elle se donnait toujours. Ensuite, seulement, elle se mit à errer parmi eux tentant de capter l’un ou l’autre regard en marmonnant entre ses dents.

Merci à ces cinq contributrices 😀

4ème de couverture :

Une vieille mendiante ou de brillants intellectuels, de petites gens ou des privilégiés – Ludmila Oulitskaïa nous brosse un tableau extraordinaire de la vie moscovite d’après-guerre à travers neuf nouvelles d’une rare qualité littéraire. Héritière de Tchekhov, elle peint des tableaux de famille, met en scène des personnages dont les enjeux, apparemment étrangers à nos préoccupations, nous touchent par une humanité quasiment palpable. Loin de la petite politique ou des beuveries d’arrière-cour, loin aussi des lancinantes réflexions philosophiques, ces textes lumineux, drôles parfois, nous plongent dans des univers étonnants et nous donnent à voir une vérité sur la société russe comme peu d’auteurs contemporains ont su l’exprimer jusqu’à présent.

Ludmila Oulitskaïa, sa biographie :

ludmila-oulitskaia-laureate-du-prix-beauvoir-2011Ludmila Ievguenievna Oulitskaïa (en russe : Людмила Евгеньевна Улицкая) est une femme de lettres russe.

Née au sud de l’Oural, où ses parents moscovites se sont réfugiés pendant la guerre, elle suit des études de biologie à Moscou dans les années 60. Plus tard, elle perd sa chaire de génétique quand les autorités soviétiques s’aperçoivent qu’elle prête sa machine à écrire à des auteurs de samizdat.

Elle se consacre alors à l’écriture, d’abord pour la radio et le théâtre. Elle collabore un temps au Théatre musical juif. Dans les années 80, elle écrit des nouvelles. Mais il lui faudra attendre le démantèlement de l’Union Soviétique pour être véritablement reconnue et publiée.

Son premier roman publié en Russie, « Sonietchka », paraît dans le magazine littéraire Novy Mir en 1992. Ses œuvres sont largement traduites et diffusées à l’étranger, principalement en Allemagne. En France, elle est publiée dès la fin des années 80 chez Gallimard.

En 1996, à Paris, elle reçoit le prix Médicis étranger pour « Sonietchka ». Le prix Booker russe lui est décerné pour « Le Cas du docteur Koukotski » en 2001. En 2005, elle est distinguée par l’Académie allemande de littérature pour la jeunesse (Deutsche Akademie für Kinder-und Jugendliteratur).

Source : Wikipédia

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