Incipit #1, la compilation

Dix participations pour cette première ! C’est vraiment très chouette ! Clic sur les noms ou pseudo pour visiter leurs sites : Lydia, Kathel, Laurence (qui n’a pas de site ou qui n’en a pas laissé les coordonnées), Valentyne, Anne de Louvain la NeuveAramiciaking, Laurence Délis, Carnets paresseux, Asphodèle, Jacou.

Il fallait imaginer une suite à l’incipit du roman de Elsa Osorio, La Capitana, publié aux Éditions Métailié, en 2012. J’ai respecté vos textes et n’ai fait que les organiser en un texte qui me semble logique et cohérent.

Sigüenza, septembre 1936.

Personne ne le lui a demandé, personne n’y aurait songé ; pourtant Mika est là, dans la nuit noire, elle monte la garde sur la colline, comme d’autres dans la campagne et aux abords de la ville de Sigüenza.

Certaines se satisfont de la lumière parcimonieuse de l’éclairage public, plutôt clairsemé dans ces quartiers suburbains. D’autres, n’attendant rien de personne, conservent une fenêtre allumée. Les plus vigilantes du lotissement n’hésitent pas à illuminer un étage complet et jouent les phares d’Ekmüll au beau milieu du quartier résidentiel endormi.

Et comme chaque nuit, Mika, parmi ses semblables, Sam-Suffit, Mon-rêve, do-mi-si-la-do-ré et les autres, veille dans son coin de nuit sur Sigüenza.

De la colline la brume descend jusqu’à Sigüenza et enveloppe chaque forme comme un voile vaporeux. Mika ne bouge pas, sentinelle figée dans l’obscurité, elle scrute la nuit, attentive au moindre bruit, au moindre mouvement et c’est comme si tout à coup elle avait le pouvoir de protéger la ville à elle seule.

Bon sang il fait si noir…. Du haut de ses 13 ans elle prend un air bravache. Pour qui ? Personne ne la voit. Alors elle sifflote, en silence, comme pour se donner un peu de courage.

Elle attend, immobile, sans oser allumer une cigarette. Et pourtant, l’envie est là tenace. Une taffe, ou deux…mais le risque de se faire repérer est trop grand et elle réfrène son envie.

Pour relâcher la tension qui endolorit ses muscles, Mika se prend à rêver que Don Quichotte va repasser par ici, qu’il parlera au curé comme autrefois. Il faut que la cathédrale de Siguenza soit leur château-fort, leur étoile dans la nuit.

Pardieu, que c’est long : ses doigts de pieds congelés par la longue veille, elle observe devant elle, la ville silencieuse avec un sentiment de regret pour les mitaines qu’elle a oubliées sur la cheminée en partant. Heureusement, les écouteurs dans les oreilles lui tiennent compagnie : ACDC, il n’en faut pas moins pour la tenir éveillée sans pour autant la distraire. Car ce sont ses yeux perçants comme des rayons lasers et son nez de chien pisteur qui les détecteront, ceux-là qui vont bientôt, très bientôt, pense-t-elle, se matérialiser. Et là, on verra bien…

Elle tend l’oreille au moindre son qui monterait de la vallée, là où les républicains ont conforté leurs positions depuis deux semaines déjà. Personne n’en a parlé, mais il semble certain qu’une attaque de leur part est imminente. Pourtant le repas du soir s’est déroulé comme d’habitude, l’inquiétude n’a pas paru plus grande, les voix étaient calmes et posées.

Ils sont venus de partout dans le pays. Ils se sont passé le mot, de villes en villages, à chaque faubourg qu’ils traversaient. Chaque carrefour voyait leurs rangs grossir, parfois du double, souvent de moitié. Ils sont de tous les bords, de tous les sexes et de tous les âges, tous rassemblés ici, motivés par cette seule idée : quoiqu’il arrive, ce salaud ne s’échappera pas.

Combien de fois a-t-elle été tentée de les suivre, ces hommes et ces femmes, ces villageois qu’elle connaît depuis l’enfance. Il y a Miguel qui toujours saluait sa grand-mère, lui rapportant des nouvelles de la grande ville; et puis Espéranza, faisant si bien tournoyer la robe aux volants rouges, avec qui elle a appris le fandango; et puis Ramon, toujours en train de soigner les oliviers, chez ses patrons, à surveiller le temps de la cueillette, et cette huile dorée s’écoulant du pressoir. Elle a grandi parmi eux; aujourd’hui, ici, dans la nuit sans lune, elle est avec eux.

Les bombardements ont commencé mais comme elle, les habitants de Sigüenza ne céderont pas et n’abandonneront pas leur ville aux mains des ennemis. Tout le monde est en éveil. Non, ils ne passeront pas !


Et voici la suite de cet incipit, écrit par Elsa Osorio

Sigüenza, septembre 1936.
731052Personne ne le lui a demandé, personne n’y aurait songé ; pourtant Mika est là, dans la nuit noire, elle monte la garde sur la colline, comme d’autres dans la campagne et aux abords de la ville de Sigüenza.
Elle frémit en distinguant les positions de l’ennemi, de plus en plus proches. Les fascistes eux aussi entassent des pierres, mais derrière ils alignent de puissantes mitrailleuses. Et eux, de quoi disposent-ils ? Une poignée de fusils, quelques canons, de la poudre et de la dynamite.
Le haut commandement a ordonné de résister le plus longtemps possible pour bloquer les troupes rebelles et les empêcher d’entrer dans Madrid. Mika doute qu’on leur dépêche des renforts comme cela leur a été promis. On les a envoyés dans ce trou maudit, le pire endroit du front. Elle pense que c’est un combat perdu d’avance, pourtant, cet après-midi, quand elle a senti que le découragement gagnait les miliciens, elle leur a lancé :
Si nous quittons Sigüenza maintenant, on dira que nous avons eu peur. Les miliciens du POUM ne sont pas des lâches !
Un mot efficace. Lâches, eux ? Non, ils ont des couilles, ils résisteront. Mais comment ? Que pourront-ils faire armés de leur seule volonté et de leur passion révolutionnaire, si forte soit-elle, contre les avions des fascistes, contre des soldats mieux équipés et entraînés pour la guerre ?

Elsa Osorio, La Capitana

4ème de couverture

Il y a des vies qui sont des romans qu’aucun romancier n’oserait écrire par crainte d’être taxé d’invraisemblance. Mika, la Capitana d’Elsa Osorio, semble avoir eu l’habitude de se trouver à l’épicentre des convulsions qui ont secoué le monde contemporain depuis les années 30.
Mika, Micaela Feldman de Etchebéhère (1902-1992), la Capitana, a réellement vécu en Patagonie, à Paris, à Berlin, en Espagne, elle a tenu toute sa vie des carnets de notes. À partir de ces notes, des rencontres avec les gens qui l’ont connue, des recoupements de l’Histoire, Elsa Osorio transforme ce qui pourrait n’être qu’une biographie en littérature. Mika a appartenu à cette génération qui a toujours lutté pour l’égalité, la justice et la liberté. Elle est allée à Paris avec son mari pour participer au mouvement intellectuel dans les années 30, ils ont fondé la revue Que faire ?. Puis ils sont allés vivre à Berlin dont les ont chassés la montée du nazisme, ainsi que les manipulations du mouvement ouvrier par le stalinisme. Enfin ils sont allés rejoindre les milices du POUM dans la guerre civile en Espagne.
Dans des circonstances dramatiques, elle, qui ne sait rien des armes et des stratégies militaires, se retrouve à la tête d’une milice. Son charisme, son intelligence des autres, sa façon de prendre les bonnes décisions la rendent indispensable et ce sont les miliciens eux-mêmes qui la nomment capitaine. Poursuivie par les fascistes, persécutée par les staliniens, harcelée par un agent de la Guépéou, emprisonnée, elle sera sauvée par les hommes qu’elle a commandés. Elle a fini sa vie d’inlassable militante à Paris en 1992. Elsa Osorio, portée par ce personnage hors du commun, écrit un roman d’amour passionné et une quête intellectuelle exigeante en mettant en œuvre tout son savoir faire littéraire pour combler les trous de l’Histoire.

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18 réflexions sur “Incipit #1, la compilation

  1. Super comme réponses dans la lecture de tous les textes qui s’enchaînent de manière assez chouette, pour ce type de jeu 🙂
    Les écrits sont tous beaux et merci d’en avoir donné la suite dudit livre. Cela donne une ouverture sur la connaissance d’un auteur que je ne connaissais pas.
    Merci à toi Martine.
    Je vais essayer de ne pas rater le prochain rendez-vous 😉

    Aimé par 1 personne

  2. Cela aurait pu déboucher sur tout et rien. Tout comme cela est le cas ici, c’est un vrai début de roman et ça se tient. Rien dans la mesure où les morceaux auraient eu leur vie propre et pouvaient être tellement décousus, bref, un cadavre vraiment exquis ! En tout état de cause, c’est un jeu extrêmement intéressant comme à chaque fois. Tu retentes un nouveau ? Mon jeu aussi était de reconnaitre à qui appartenait quel bout et là, je n’ai pas trouvé. Tu n’ajouterais pas la signature de l’auteur en dessous ? Ou bien comme dans le cadavre, on ne sait pas à qui appartient quoi jusqu’au bout. C’était bien gai !

    Aimé par 1 personne

    1. Coucou Anne !
      Le nouvel incipit est en ligne
      https://ecriturbulente.com/2017/08/23/incipiturbulent-2/
      Oui, tu as raison ! Ça aurait pu devenir n’importe quoi, mais j’ai été agréablement surprise par la cohérence des 10 textes ! À moins d’une demande générale, je préfère ne pas mettre les noms des auteurs pour ne pas nuire au rythme du texte ainsi créé. Mais tu peux retrouver leurs propositions dans les billets précédents, puisque je les ai validés tous ce matin.
      Bises, ma Belle !

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