Agenda ironique, Objélescence

Objets Objectifs
(ou Objectif Objets, cela marche aussi)
Voilà un sujet court comme certains les aiment et d’autres les abhorrent.
Alors, ayant une pensée compatissante pour ceux qui s’angoissent devant la multitude des possibles qui se confond parfois avec un grand vide tout blanc comme la page désespérée, je vous livre aussi le détail du sujet (si cela sonne un peu comme une introduction plus ou moins adroite de dissertation, vous m’excuserez, c’est la déformation professionnelle) :
Nous les fabriquons, nous les utilisons, nous les jetons. Ils sont là, partout, autour de nous. Leur immobilité silencieuse et constante habille les feux follets que sont nos vies. Parfois, nous parlons d’eux, nous les évaluons, nous les aimons… ou non. Ils sont pour F. Ponge des réservoirs poétiques inépuisables. Ponge parle, en toute subjectivité, des objets.
Mais si les objets, à leur tour, parlaient… de nous ? Imaginez la verve d’une lampe, d’une assiette ou d’une vieille godasse et son regard posé sur les humains que nous sommes.
L’ironie est, comme toujours, un ingrédient fortement conseillé !
Une petite contrainte pour la route? Vous devrez glisser à l’intérieur d’un texte en prose plusieurs alexandrins disséminés ça et là, mais qui, mis les uns à la suite des autres, formeront un poème en rimes plates, croisées ou embrassées.

Voici le thème que Narine des Crayons propose, en mois de juin de l’an 2017 (l’année est importante) pour nos péripéties ironiques dans un agenda que nous alimentons de nos extravagances, de nos fantaisies, de nos impertinences.

J’ai, immédiatement, été saisie d’une frénésie d’alexandrins, plus que moins hybrides, plus que moins métis. J’ai oublié la prose, pour ne jongler qu’avec les rimes (bien souvent pauvres) et les comptes sur les doigts. Il m’est même arrivé de penser mon quotidien en pieds. C’est dire !

J’emprunterai, c’est évident, mon épigraphe à Lamartine, même si je ne suis que « La Martine », Écrevisse à ses heures.

Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?
Objélescence

Ils s’étaient tous rendus, un soir de plein soleil
à la convocation du maître de céans.
Ils avaient compulsé, pour déléguer celui
capable de tenir bien haut le goupillon,
le livre des mérites et celui des merveilles.
Ils avaient désigné dans leur gouvernement
chaque objet méritant restant dans le circuit
avec le plus de verve et le plus d’aiguillon.

L’arrosoir était là, baillant d’anadipsie,
regrettant que la pluie ne le remplisse pas.
Chantepleure bougonnant, et sûr de son bon droit.
« Vous tous, l’avez-vous vu, un serpent à la main,
bénisseur d’origan, lorsque je m’asphyxie ?
Au secours, mes amis, cet Homme n’est qu’un ingrat
que le progrès égare. Je connais bien l’endroit :
ici nous trouverons l’eau de notre moulin ! »

L’égrugeoir réveillé par cet emportement
soudain battit des ailes, ébrouant la farine
que la jute des sacs avait laissée voler.
« Et nous ? maugréaient-ils, nous voici remplacés
par de vulgaires sachets ! Mais quel comportement !
Au nom du modernisme, c’est nous qu’on assassine.
On vous le dit tout net : l’Homme est écervelé.
En objets de décor, il veut nous reclasser. »

« Moi je suis bien placée, la déco je connais
si vous voulez savoir. À moi les bonnes soupes
caressée par les flammes, dans les temps de naguère.
Je regrette, j’en conviens, les veillées au foyer,
quand les gens se parlaient, épluchant les panais.
L’Homme, cet oublieux, me joue des entourloupes.
Il me remplit de terre, m’expose à la lumière,
me suspend au plafond, me garnit de pensées. »

Ils s’étaient tous rendus, un soir de plein soleil
à la convocation du maître de céans.
Certains d’être obsolètes. Certains d’être oubliés.
Revêtus pour cela, de leurs plus beaux atours.
Arrosoir, sacs de jute, marmite un peu vermeil,
et bien d’autres encore, emportés par le temps.
L’Homme les accueillit, et dit pour s’excuser :
« Soyez les bienvenus dans la vie à rebours ».

Ils s’étaient tous rendus, un soir de plein soleil
à la convocation du maître de céans.
Puis s’étaient éloignés. Et d’un pas nonchalant
s’en étaient retournés dans l’extratemporel.

©Martine C. 01/06/2017

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33 réflexions sur “Agenda ironique, Objélescence

  1. J’aime beaucoup les vers, les vôtres sont superbes.
    Réussir si longtemps à conter une histoire,
    Que l’on dirai en prose alors qu’elle est en vers,
    Je vous tire mon chapeau et là vous applaudis.

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  2. Enfin, enfin, il était temps, l’on redonne, sous ta plume et tes traits, lettres de noblesse qu’il porte si bien au Panais, légume à peine éloigné des palais d’une seule lettre, celle-ci lui coûtant de ne point goûter de l’ambassadeur la tablée.
    Or, comme l’écrit si aisément d’une plume acerbe quoique subtile, Jean-Gille Renphlofoir, le panais est un légume riche en oligo-nutri-condiments qui favorisent la vasculo-tempéro-adaptation du corps.
    Il se consomme comme on le désire mais plus sûrement avec la bouche et fait le bonheur des grands, peut être moins des petits mais, comme c’est ça ou sucer des cailloux, ils le mangeront quand même !
    Merci Martine car, sans toi, il n’aurait pu avoir la chance de passer à postérité, ou du moins, dans le village d’à côté vu qu’u Postérité, ils ont fermé la gare.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci, Chat espiègle et ironique 😀 Le panais, l’arrosoir, la bassine à confiture, les moulins à vent et à farine, les sacs de jute, et l’anadipsie et bien d’autres encore ont pris le chemin des oubliettes, faute de gare et de consignes automatiques pour les accueillir et les maintenir en vie. Hélas !!!

      Aimé par 1 personne

    2. ajoutons au panégyrique du panais cette touchante croyance d’antan qui voulait que ce légume soit de la graine de mouton ; on en retrouve trace jusque dans la réplique de l’agneau de La Fontaine :
      L’an passé ? comment l’aurai-je pus puisque j’étais panais !

      Aimé par 2 people

  3. Magnifique hommage à ces objets oubliés,
    Quoique, moi-même usant du premier désigné,
    Quand frôlant la redoutable anadipsie,
    J’utilise ses services, couvrant de pluie,
    De fragiles fleurettes au bord de l’asphyxie.
    A l’instar de La Neuve, dite Anne de Louvain,
    Je me vis obligée, après recherches, en vain,
    Sur cet internet, qui, je croyais, tout connait
    Pour ces mêmes mots, interpeler, cet objet
    De nos jours, bien moins usité, un dictionnaire.

    Aimé par 3 people

  4. Fabuleux texte que je viens de relire après avoir chercher deux mots comme Anne 🙂
    Inspirant ton texte qui trouve un écho à l’idée que je vais essayer de coucher sur le papier ce soir …:-)

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    1. Oh mais, je sais que chez toi, Val, les objets sont loquaces, voire parfois atteints de logorrhée… mais ce qu’ils disent est toujours empreint d’une grande sagesse 😀
      Alors, tu te doutes que j’attends avec impatience….
      Bisouxxxx

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  5. « L’urgence de la lenteur et la vie à rebours / le beau temps des labours et des pois de senteur »
    Non ça n’a rien à voir, mai sam’vient à l’esprit / parfum de potpourri dans la douceur du soir.

    bref, chapeau l’artiste !

    Aimé par 1 personne

    1. Grand merci, cher Carnets.
      Les divagations poétiques que t’inspire cette fable tintinnabulent à mes oreilles. C’est sans doute l’effet du pois de senteur… il en aurait des choses à dire lui aussi à propos de l’objélescence !

      Aimé par 1 personne

          1. Elle veut dire que c’est génial, tiens ! j’adore et l’idée, et les mots, et surtout ce mélange de poésie, d’ironie, cette nostalgie de la vieillerie emportée par le temps et que tes mots renforcent. L’emploi de « anadipsie » et « égrugeoir », ça c’est une trouvaille et j’ai dû consulter mon éminent Robert-en-ligne qui te tire son chapeau. Bon, après ça, je peux me recoucher. L’Ecrevisse a encore frappé et ça fait mal !

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            1. Tu as bien compris que j’ai cherché quelques mots obsolètes qui collaient à mon thème.
              Merci, chère Anne, de tes encouragements ; je me suis amusée, vraiment, à écrire cette fable qui coulait d’une source qui emplissait en abondance un chantepleure assoiffé…
              Mes amitiés à Robert 😉

              Aimé par 1 personne

      1. J’ai ressenti comme une urgence à penser cette fable. Et à l’écrire. C’est étrange, d’ordinaire, je suis lente, tellement lente, que je finis par ne pas participer. Comme en avril, alors que, comble de l’ironie, c’est moi qui avais choisi le thème !!!

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      2. Je cherchais à quoi cette fin me faisais penser; voici: Die Flamingos, de M-R Rilke. Voilà la dernière strophe

        Auf einmal kreischt ein Neid durch die Voliere;
        sie aber haben sich erstaunt gestreckt
        und schreiten einzeln ins Imaginäre.

        Je n’ose vraiment traduire car cela ôterait toute la poésie de Rilke mais les deux derniers vers, c’est sans doute à peu près cela:

        « Voila qu’ils (les flamands-roses) ont été pris d’étonnement,
        Et qu’ils s’en vont, un à un, dans l’imaginaire. »

        Aimé par 2 people

        1. Belle référence ! J’aime beaucoup Rilke, mais, malgré de longues et fastidieuses années d’étude de la langue germanique, je ne m’essaierai pas à une traduction…Merci de l’avoir fait pour moi et d’y avoir associé ma modeste versification.

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          1. Je ne suis pas vraiment sûre de ma traduction, notamment de  » gestreckt » qu’on pourrait peut être traduire par « saisis », mais je ne suis pas sûre, je crois que cela dit quelque chose d’un
            Mouvement, ou d’une immobilité soudaine du corps étonné. Bref je suis trop mauvaise pour être précise, mais j’aime le rythme du dernier vers, qui rejoint le pas nonchalant de tes objets!

            Aimé par 2 people

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