Les tueurs sont à l’affût
Mère, ma superbe
mon imprudente
Toi qui t’apprêtes à me mettre au monde
De grâce, ne me donne pas de nom
Car les tueurs sont à l’affût
Mère, fais que ma peau
soit d’une couleur neutre
Les tueurs sont à l’affût
Mère, ne parle pas devant moi
Je risque d’apprendre ta langue
et les tueurs sont à l’affût
Mère, cache-toi quand tu pries
laisse-moi à l’écart de ta foi
Les tueurs sont à l’affût
Mère, libre à toi d’être pauvre
mais ne me jette pas dans la rue
Les tueurs sont à l’affût
Ah mère, si tu pouvais t’abstenir
attendre des jours meilleurs
pour me mettre au monde
Qui sait
Mon premier cri
ferait ma joie et la tienne
Je bondirais alors dans la lumière
comme une offrande de la vie à la vie

Abdellatif Laâbi, In Le Spleen de Casablanca, éditions de la Différence, 1996.

Poème à la mémoire de Brahim Bouarram, 
jeune Marocain jeté et noyé dans la Seine, 
le 1er mai 1995, 
par un groupe de skinheads 
venant d'une manifestation du Front national.

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