Jacques Prévert, Grand Bal de Printemps

anniv

Fous de misère
cavaliers d’abattoirs
dames des Halles
abandonnées
reines et rois
du plus bas du pavé
Encore une fois écroulés naufragés
désarçonnés parmi tous les débris d’une
trop vieille épave
radeau de la misère échoué et médusé

Jeu d’échecs
bois pourri
damier percé

Fous de misère
reines et rois du plus bas du pavé
cavaliers d’abattoirs
dames des Halles abandonnées
reines et rois du plus haut du pavé

Pourtant malgré le désespoir
ils poursuivaient leur vie et voulaient la
gagner
La vie qu’ils poursuivaient
c’était leur vie rêvée

Fous de misère
Mais leur vraie vie de plus en plus désespérée
leur vie de chien fidèle
et de chiens policiers
leur petite meute personnelle
les traquait
les pourchassait

Fous de misère

Encore une fois
la misère qui les affolait
pour les calmer
tranquillement les a fusillés
Là sur les berges de la Seine
dans les ruines des plus vieux pavés
mais non sans leur avoir gracieusement
octroyé
le plus petit dernier mégot
du plus pauvre des condamnés
avec le dernier verre de l’aigre vin de Mai

Et le soleil compatissant à leurs souffrances
généreusement leur a donné le coup de
grâce
Et dans leur sommeil torride
leurs plus accablants soucis
restent en rade
Hélas ce coup de grâce n’est qu’un instant donné
le soleil à son heure doit les abandonner
et dans les derniers feux d’un tendre crépuscule
la police du fleuve
bientôt va les siffler

Fous de misère

Arrachés au sommeil
pauvre gibier trop tôt levé
le cœur battant très mal
comme un mauvais réveil à peine remonté
en courant sur les berges sans savoir où aller
ils parleront tout haut chacun pour soi tout
seul
mais chacun dira la même chose
triste et folle
La jeunesse perdue
ou même jamais eue
mais jamais oubliée

Fous de misère
malgré tout attachés à la vie
un espoir enfantin leur tiendra compagnie.

Jacques Prévert, Grand Bal de Printemps

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6 réflexions sur “Jacques Prévert, Grand Bal de Printemps

  1. Allez, j’avoue, longtemps je n’ai pas aimé lire Prévert ; à ma décharge, je n’aimais pas non plus Lewis Carroll et Saint-Exupéry, et je tolérais mal Marcel Aymé.
    Et puis, va savoir pourquoi, je me suis pris à y prendre goût, tout doucement.

    Bon, du dernier, je ne digère toujours pas la fin lamentable de son pauv’ p’tit prince (zigouiller son personnage, quelle bètise, quand il suffisait qu’il parte, et puis voilà)

    Aimé par 1 personne

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